UN CONSEIL DE DÉONTOLOGIE JOURNALISTIQUE POUR REDONNER CONFIANCE EN LA PRESSE

CDJM 644x412 - UN CONSEIL DE DÉONTOLOGIE JOURNALISTIQUE POUR REDONNER CONFIANCE EN LA PRESSE
© Photo : Philippe Lopez Archives Agence France-Presse –  L’organisme d’autorégulation sera constitué, par tiers, de membres journalistes, d’éditeurs et de membres issus du public.

En France, le lundi 2 décembre, installation du tout nouveau Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM). Au même moment, en Chine, et durant tout l’automne, convocation de 30 000 journalistes pour un examen de bonne conduite politique. Naturellement, il ne s’agit pas de considérer les deux événements comme comparables. À Pékin, la presse est muselée et reprise en main, sévèrement, par Xi Jinping, du jamais vu depuis Mao Tsé Toung. La garde rouge veille ! À Paris, la presse est libre et, pour le montrer, se rebelle déjà contre la nouvelle institution qui n’a pas encore tenu sa première réunion. On mesure une nouvelle fois combien les rapports des pouvoirs et des journalistes s’exercent dans de particuliers rapports de force.

En Chine, nouveauté technologique et idéologie totalitaire du passé cohabitent pour le pire. Les journalistes sont « invités » à télécharger sur leur smartphone l’application « Étudier la grande nation » pour réviser l’examen qui décidera de leur avenir. Cent questions à choix multiples pour tester la « loyauté » des journalistes envers le Parti et leur grand leader. À la clef, l’obtention ou le renouvellement de la carte de presse. Et probablement aussi l’inscription dans un fichier de suivi… adapté. Les lauréats pourront donc par exemple, désormais convaincus de la bonne ligne (du Parti) à suivre, ne pas évoquer le succès des pro-démocrates de Hongkong, près de 90 % des sièges aux dernières élections… dont les résultats, après une semaine, ne peuvent toujours pas être connus des chinois. En effet, le numéro un chinois depuis 2016, année du durcissement vis-à-vis de la presse aime à rappeler que les médias doivent « aimer le parti communiste et le protéger ».

En France, pas de petit livre rouge sur smartphone pour entrer dans le code déontologique, mais le #CDJM comme nouveauté. Sous la houlette de l’Observatoire de la déontologie de l’information et de médiation (ODI – @ObsODI), le CDJM, est composé en trois tiers : 1/3 de journalistes, 1/3 d’éditeurs de presse, 1/3 du public. Il n’aura pas pouvoir de sanction et prétend n’être en rien un conseil de l’ordre. Il affiche son ferme respect de la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Son but proclamé est de répondre au public grâce à un débat tripartite quand un sujet fâche. Il fait référence aux 19 pays qui possèdent une telle institution (18 membres de l’Union Européenne et le Canada) et refuse d’être un enfant du président de la République : « François Hollande avait eu le même désir » a dit sur Europe 1 (@Culture médias, Philippe Vandel – @PhilippeVandel, le 4 décembre) Patrick Eveno – @EvenoPatrick, président de l’ODI, ajoutant « qu’en France, 24 % seulement des Français ont confiance dans les médias, contre 60 % au Québec qui possède un équivalent du CDJM » Une défiance qui, dans notre pays, ne cesse de progresser depuis 30 ans. Dans son Bilan 2018, Reporters sans frontières (RSF – @RSF_fr) interroge : « Ne faut-il pas, nous journalistes, nous livrer à un examen critique ? Il y a presse et presse. Entre le robinet d’eau tiède d’une presse complaisante et le gros débit des chaînes d’infos, obsédées par la rapidité d’une « fast info », vite traitée, vite oubliée, sous le coup de l’émotion et sans le moindre recul, il faut faire vite, toujours plus vite. Et évidemment avec la vitesse, vient la précipitation, l’absence de vérification, en contradiction avec la charte de la profession. » L’association, avec son initiative internationale #JournalismTrustInitiative (Initiative pour la fiabilité de l’information) vise à instaurer une sorte de label de qualité par une autorégulation de la profession : « Nous visons à promouvoir les sources d’informations fiables. » Les journalistes, après des années de déni, sont bel et bien en train de s’interroger quant à leur propre responsabilité dans le climat de méfiance quasi généralisé qui mine les institutions, dont la presse.

Étienne Gernelle – @gernelle, directeur de l’hebdomadaire Le Point, ne le nie pas, mais il est franchement hostile au CDJM, le comparant même à l’organe chargé par Pétain de contrôler la presse sous l’Occupation. Il ne fait confiance qu’au lecteur : « lui seul est notre patron ». Et de citer les États-Unis, où n’existe pas de conseil de déontologie, pays « d’excellents quotidiens à la qualité reconnue mondialement sans avoir besoin de personne pour recevoir des conseils ». De son point de vue, les ventes et le courrier des lecteurs suffisent à alerter la profession sur ses manquements. Les lecteurs sont les mieux à même de juger les journalistes. Cette position est pourtant à l’opposé de la « Charte d’éthique professionnelle des journalistes » adoptée par une très grande partie de l’Audiovisuel public et d’autres médias. Cette charte, mais aussi la « Déclaration de Munich », reconnue par exemple par Médiapart– @Mediapart, indiquent clairement que « le journaliste n’accepte, en matière professionnelle, que la juridiction de ses pairs. » Ces deux textes sont reconnus par la profession et appuyés par la « Charte mondiale d’Éthique » de la Fédération Internationales des journalistes (FIJ)*. Toutefois la position du directeur du Point est partagée par 19 sociétés de rédacteurs** dont les signataires pointent également « deux lois adoptées depuis l’élection d’Emmanuel Macron, marquant un contournement de la loi de 1881 ». Il s’agit de la loi sur les fausses nouvelles en période électorale et celle sur le secret des affaires qui peuvent être effectivement considérées comme de potentiels freins à l’exercice de la profession. En conséquence, ils refusent de « tomber dans ce que nous considérons à ce stade comme un piège ». À l’inverse, au même stade, les syndicats de journalistes sont plus partagés. Le Syndicat national des journalistes (SNJ), premier syndicat de la profession croit en la nécessité d’une instance indépendante « pour retrouver la confiance des citoyens en leurs médias » et pense que le CDJM est « un défi à relever ». De son côté, la CFDT-Journalistes le salue comme « un conseil de déontologie au service de la démocratie », conseil dont elle est co-fondatrice. Laurent Joffrin – @Laurent_Joffrin, directeur de Libération, réfute l’idée que l’initiative soit gouvernementale : « On en discute au sein de la profession depuis des lustres », ou que le conseil menace la liberté de la presse : « Ce genre de conseil existe dans une centaine de pays, dont dix-huit en Europe. À suivre ces procureurs, la liberté de la presse serait honteusement comprimée en Suède, en Allemagne, en Belgique, au Canada et dans maints pays démocratiques. Supposition ridicule ». Le président de l’ODI souligne que « les lignes éditoriales sont libres, que les choix rédactionnels sont l’apanage des rédactions et doivent le rester ». Pour l’instance, « Il n’est évidemment pas question d’imposer des visions ou des approches journalistiques ». Il n’empêche, le SNJ-CGT et le Syndicat général des journalistes SGJ-FO sont contre.

Si Emmanuel Macron n’est pas à l’initiative du CDJM, il doit cependant le suivre d’un bon œil lui qui, au Congrès de Versailles de juillet 2017 ne mâchait pas ses mots vis-à-vis d’une certaine presse : « J’appelle à la retenue, à en finir avec cette recherche incessante du scandale, avec le viol permanent de la présomption d’innocence, avec cette chasse à l’homme où parfois les réputations sont détruites, et où la reconnaissance de l’innocence, des mois, des années plus tard, ne fait pas le dixième du bruit qu’avait fait la mise en accusation initiale. Cette frénésie est indigne de nous et des principes de la République. » L’Élysée comme Matignon se sont d’ailleurs fait remarqués à plusieurs reprises pour leurs gestes à l’encontre des journalistes comme l’étonnant déménagement de la salle de presse de l’Élysée en dehors du palais. « Il constitue pour les journalistes une entrave à leur travail », avait déploré la Société des journalistes de l’Agence France-Presse. On se souvient aussi, qu’en avril 2018, le quotidien économique Les Échos avait refuser de publier une interview d’Élisabeth Borne, à l’époque ministre chargée des Transports … parce que trop réécrite par Matignon. L’écrivain Philippe Besson, qui a suivi Emmanuel Macron lors de sa campagne, retranscrit des propos similaires dans son livre Un personnage de roman. À propos des journalistes le président de la République a ces mots : « Ils s’intéressent trop à eux-mêmes et pas assez au pays (…) Ils disent à mon sujet : « Il ne veut pas jouer avec nous. » Eh bien non, je ne veux pas jouer avec eux. Franchement, il y en a qui sont à la déontologie ce que Mère Teresa était aux stups. Ils me donnent des leçons de morale alors qu’ils sont dans le copinage et le coquinage depuis des années. » Nous ne sommes pas dans le : « C’est vous les médias qui faites un travail de merde » lancé par Jean-Luc Mélenchon*** en avril 2018, mais on mesure qu’un débat argumenté, musclé parfois, est ouvert d’une manière nouvelle entre le pouvoir et les médias depuis l’élection présidentielle. L’avenir du CDJM nous dira si, enfin, un dialogue constructif entre les citoyens, les journalistes et les décideurs (politiques et économiques) peut s’engager. #CDJM #RSF

* La Fédération Internationale des journalistes est la plus grande instance mondiale de représentation des journalistes avec 600 000 adhérents dans 146 pays. La Charte a été adoptée à l’unanimité lors du Congrès de Tunis en juin 2019.

** L’AFPChallenges, Europe 1, L’ExpressLe Figaro, Franceinfo TV, France 3 National, France Bleu, France Info, France Inter, LCI, Mediapart, L’ObsLe ParisienLe Point, TF1, La Tribune, TV5 Monde et 20 Minutes.

*** Dès novembre 2017, Jean-Luc Mélenchon demandait la création d’un « conseil de déontologie du journalisme » et lançait à cet effet une pétition qui obtiendra 190 000 signatures. Pour lui, le cas échéant, des sanctions – jusqu’au retrait de la carte de presse – sont nécessaires.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Get Adobe Flash player