« JOURNALISTES, N’AYEZ PAS PEUR ! »

Saturday night fever à Lille le 10 mars 2018 au dernier congrès du Front national avant qu’il ne soit proposé qu’il devienne le Rassemblement national. Le même nom que le parti de l’avocat d’extrême-droite Jean-Louis Tixier-Vignancourt… dont la campagne présidentielle en 1965 avait été dirigée par un certain Jean-Marie Le Pen. On peut aussi remonter au Rassemblement national populaire, parti néo-socialiste qui souhaitait une Europe nazie unifiée et un des trois partis collaborationniste français. Autant de référence qui ne peuvent que plaire à Steve Bannon, l’ancien président du site d’extrême-droite Breibart News, plus connu comme le conseiller officiel de Donald Trump à la Maison-Blanche durant sept mois après avoir mené sa campagne victorieuse, était aux côtés de Marine Le Pen. D’entrée de jeu il a centré son propos sur l’essentiel en faisant siffler copieusement les médias qu’il qualifie de « parti d’opposition » – une ballade américaine qui est aussi une chanson française – ou de « laquais » avec le petit plus de la franchise yankee : « Les médias de l’establishment sont les chiens du système. Laissez-vous appeler racistes, xénophobes, portez-le comme un badge d’honneur. Chaque jour, nous deviendrons plus forts et eux s’affaibliront. » La presse, ennemi n°1, c’est un des credo commun à Donald Trump, Steve Bannon et le Front national. Louis Aliot le député frontiste, compagnon de Marine Le Pen, n’en fait pas mystère. Sur le site internet du mensuel L’incorrect fondé par des partisans de Marion Maréchal-Le Pen, il a reconnu avoir rencontré à plusieurs reprises le toujours écouté conseiller occulte du président américain : « Leurs analyses (celles des partisans de Steve Bannon) sont les mêmes que les nôtres sur un grand nombre de thématiques. Notamment sur la nécessaire résistance médiatique à organiser partout, y compris chez nous en Europe et en France. Trump à réussi à gagner contre ce système médiatique, C’EST LÀ SA RÉUSSITE EXTRAORDINAIRE. » Un partage politique… Justement arrêtons-nous un instant sur la pensée politique de Steve Bannon. Le chauffeur de salle de Lille a fait sa réputation en chauffant à blanc les esprits américains avec des provocations répétées mais aussi avec une politique, une idéologie assumée et largement développée sur Breitbart News ouverte au mouvement all-right, droite alternative américaine, courant réactionnaire du Parti républicain et dans la lignée du mouvement libertarien Tea Party. Leurs valeurs brandies avec fierté : « pro-Amérique blanche, anti-homosexuels, antiféminisme, anti-réfugiés et pro-armes. »

Gagner contre le système médiatique, certains dirigeants du continent européen y arrivent fort bien. Par exemple, pour ne s’en tenir qu’aux semaines récentes, vingt-cinq journalistes ont été condamnés à des peines allant jusqu’à sept ans et demi dans la Turquie du président Recep Tayyip Erdoğan. Ils nient tous toute implication dans la tentative de renversement du gouvernement turc. Atilla Tas, journaliste condamné à plus de trois ans a déclaré, dans une vidéo diffusée sur le site du quotidien d’opposition Cumhuriyet (le plus important titres parmi les rares survivants aujourd’hui. La République en turc, considéré de référence, de tendance kémaliste de centre-gauche) : « Si être dans l’opposition dans un pays est un crime, alors je suis coupable. » En Russie où la presse libre est muselée alors que la presse d’État se développe à l’étranger pour le rayonnement planétaire de l’actuel président et de son gouvernement, depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir en 1999, plus de trente journalistes ont été assassinés. Image parlante, lors de leur première rencontre, au G20 de Hambourg le 7 juillet 2017, Donald Trump et Vladimir Poutine ont eu un sujet d’entente immédiat : leur haine des médias. Le président russe pointant les reporters a eu cette pointe d’humour (ce qui n’est pas son trait dominant) en montrant de l’index les reporters présents : « C’est ceux-là qui vous ont insulté ? » et Trump de confirmer : « Oui, c’est eux. Vous avez raison sur ce point ». Larrons en foire… Tout récemment, et sans être malheureusement exhaustif, n’oublions pas l’atroce assassinat, le 25 février 2018, de Jan Kuciak et de sa femme en leur domicile à quelques semaines de leur mariage. Son tort de jeune journaliste était d’enquêter, fidèle à son engagement pour un métier honnête et propre, sur l’infiltration jusqu’aux hautes sphères de l’État slovaque de la ’Ndrangheta, une organisation mafieuse calabraise des plus puissantes et redoutées au monde. Notons, c’est loin d’être anecdotique, que l’actuel gouvernement slovaque est une coalition tripartite : parti social-libéral, extrême-droite et populisme de gauche incarné par l’actuel premier ministre Robert Fico lui aussi amoureux de la presse. Dans le passé il avait qualifié les journalistes de « simples hyènes idiotes » et de « prostituées anti-slovaques ». Jan Kuciak et sa compagne ont payé le prix fort comme, pour la même raison, l’avait payé la journaliste blogueuse maltaise Daphne Carmana Galizia le lundi 16 octobre 2017, tuée dans l’explosion de son automobile. Elle avait eu le tort de dénoncer la corruption du pouvoir dans le cadre des publications des Panama Papers. En Italie, menacés par la mafia, dix-neuf reporters vivent actuellement sous protection policière permanente. À Bratislava, le 2 mars 2018, 25.000 personnes selon les organisateurs, se sont rassemblées sous des pancartes « Journalistes, n’ayez pas peur, nous sommes avec vous. » Le lendemain, présidant la cérémonie des obsèques de Jan Kuciak l’archevêque de Bratislava a proclamé : « Si le meurtrier a pensé qu’il a pu réduire Jan au silence, il a tort. Il a fait l’opposé. Une attaque contre un journaliste est aussi une attaque contre la liberté de notre pays, nous ne devons pas le permettre. »

On ne peut mieux interpeller tous ceux qui sont si prompts à dénoncer le système médiatique, souvent avec l’unique renfort des plus grandes approximations et dans une confusion des genres qui surprend si l’on veut la considérer sincère. Ils risquent de se trouver en bien mauvaise compagnie et ne devraient pas oublier, comme le note un sondage du 11 mars 2018 publié dans le JDD et réalisé par l’institut Viavoice pour les Assises internationales du journalisme en partenariat avec France Télévisions, France Médias Monde et Radio France : « 92 % des Français considèrent que le journalisme est un métier utile ». Aurélien Preud’homme, directeur d’études chez Viavoice constate : « Les Français veulent d’abord des médias lanceurs d’alerte, qui informent, plutôt que des médias engagés qui leur disent quoi penser ; ils souhaitent pouvoir réfléchir par eux-mêmes sur les faits. ». Je sens que certains vont déjà rétorquer : « fake news du système politico-médiatique… ».

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