LA SEMAINE 40 ET SES 7 ARTICLES

Dans le « Kiosque du dimanche », vous lirez des extraits de presse provenant de tous types de médias, signés de journalistes ou d’experts. Je livre cette sélection avec l’espoir d’un partage d’idées. J’ai un autre souhait : vous donner l’envie d’en savoir plus et de lire la presse.

29 septembre – Libération

(…) FRANCIS HALLÉ – En quoi consiste votre projet de création d’une création d’une forêt primaire en Europe de l’Ouest ?

(…) L’idée est de trouver un terrain de 70 000 hectares et de le laisser « en libre évolution ». On n’y prend rien, ni bois vivant, ni bois mort, ni champignons, fleurs, fruits, graines, œufs ou miel, on n’y chasse pas. Et on n’y ajoute rien. Ce n’est pas gigantesque 70 000 hectares, c’est la surface de l’île de Minorque. C’est ce qu’il faut pour avoir une faune équilibrée, pour éviter un pullulement de prédateurs et de proies. Si on n’arrive pas à protéger un endroit comme ça, c’est qu’on est franchement mauvais. Il faut qu’il soit transfrontalier, avec une base française. Et transgénérationnel. Sous nos latitudes, à partir d’un sol nu, dix siècles sont nécessaires pour que réapparaisse une forêt primaire. Si la forêt en place est âgée de 400 ans, la durée nécessaire ne sera « que » de six siècles.

Propos recueillis par Coralie Schaub.

29 septembre – 6 octobre 2021 – le un

(…) PIERRE ROSANVALLON – Qu’est-ce qui menace nos démocraties aujourd’hui ? 

C’est la sortie de la démocratie. C’est la guerre civile, qui éclate quand on ne parle plus le même langage. Ce phénomène est partout. Quand la défiance progresse, quand les sentiments de mépris s’aiguisent, c’est la vérité elle-même qui devient bipolaire : il y a la vérité d’un côté et la vérité de l’autre côté. La démocratie présuppose qu’on ait des institutions qui représentent un pouvoir du dernier mot. Et le pouvoir du dernier mot, c’est l’élection. La démocratie ne peut plus simplement être électorale. Mais le vote, c’est le juge de paix. On ne connaît pas de technique meilleure, car il a une qualité intrinsèque très puissante : il ne fait pas la différence entre les motivations de chacun. Vous pouvez voter selon des réactions futiles ou bien des raisonnements subtils. Que vous soyez un grand savant ou un illettré, vous êtes à égalité. Cette égalité mécanique justifie le droit de vote comme arbitre suprême.

Propos recueillis par Éric Fottorino et Julien Bisson

30 septembre – 6 octobre 2021 – L’OBS

ALAIN FINKIELKRAUT en débat avec ALICE COFFIN – (…) Je voudrais, si vous permettez, élargir un peu la conclusion. Je crois que la méfiance qui s’instaure entre les hommes et les femmes débouche sur une volonté de contractualiser le rapport entre les êtres jusque dans l’intimité. Camille Froidevaux-Metterie dit de l’amour que c’est « un accord consenti entre deux personnes libres, accord qui peut être rompu par l’une des deux parties dès qu’elle le souhaite ». Les choses ne se passent jamais ainsi. Il y a de l’implicite, du non-dit, du clair-obscur dans toutes les relations et surtout, comme l’écrit Nathalie Sarthou-Lajus, « l’expérience amoureuse est l’occasion unique pour le sujet de découvrir dans sa dépendance la vérité de sa condition ». L’amour est une emprise, une aliénation positive qui nous révèle, à notre corps et à notre cœur défendant, que la liberté n’est pas la valeur ultime. J’ai l’impression que l’on veut nous priver de cela.

1er octobre 2021 – Le Grand Continent

(…) Voilà comment cet homme qui se revendique sans cesse de l’action du général de Gaulle en vient à accumuler les mensonges révisionnistes : Vichy aurait sauvé les Français juifs en sacrifiant les juifs étrangers ; « l’erreur historique » du même régime aurait été de refuser de choisir entre l’Angleterre et l’Allemagne. Pire, toute mise en cause des responsabilités françaises dans l’extermination des juifs d’Europe est dénoncée comme une injure à la nation. Tout à son obsession, il va plus loin en assimilant, dans l’un des passages les plus insoutenables de son livre, certaines des victimes juives de Mohammed Merah à leur assassin, parce qu’ils ont été enterrés hors de France. Tous, ils seraient « étrangers avant tout et voulant le rester par-delà la mort ». Face aux Français de « souche » (un terme qu’il utilise à neuf reprises) menacés par leurs élites corrompues, un juif demeure un étranger qui doit sans cesse démontrer son attachement à la France. Par cynisme et par haine de l’islam, Éric Zemmour reprend la rhétorique des antisémites

Depuis quelques essais, il creuse le sillon d’un « en même temps » d’extrême droite qui lui permet de mêler allègrement les corpus idéologiques et les mémoires dans un seul objectif, celui de l’imposer comme le seul recours possible pour ceux qui considèrent que le préalable à toute politique est de restaurer la nation dans une pureté originelle, elle-même située dans un « avant » mal défini. Références historiques, littéraires et politiques sont autant de signifiants flottants dont il use pour s’adresser à des publics divers en leur signalant qu’il aime la France comme eux. Voilà comment il bricole un Frankenstein idéologique dans lequel se rencontrent Jacques Bainville, Victor Hugo, Maurice Barrès, Taine, Renan, de Gaulle et, donc, Pétain.

Baptiste Roger-Lacan

03 octobre 2021 – Le Figaro

JACQUES JULLIARD – (…) Pour complaire à l’islam, la gauche éternelle, la gauche bouffeuse de curés était devenue la gauche lécheuse de burkas. Elle concédait à la loi islamique de soumission contenue dans le Coran ce qu’elle avait toujours refusé au message émancipateur de Jésus, symbolisé par le « Discours sur la montagne » et les béatitudes : l’empathie ! La déroute électorale n’est pas un châtiment trop fort pour sanctionner une telle régression et une telle stupidité. Car la droite, je l’ai dit plus haut, est condamnée à gagner les élections et à perdre sur son programme. Une fois élue, cette droite victorieuse a pour souci principal d’échapper aux acerbes critiques du camp des vaincus.

C’est pourquoi dans un monde de plus en plus dominé par la loi du capitalisme radical, la France demeure un des derniers pays du monde à orientation sociale-démocrate.

Selon le coefficient de Gini, qui compare, de 0 à 1, la répartition des revenus dans les différents pays, et où l’égalité est la plus grande à mesure que l’on se rapproche de 0, la France occupe un rang intermédiaire derrière les pays scandinaves et la Belgique, à quasi-égalité avec l’Allemagne, mais devançant les pays anglo-saxons, États-Unis et Grande-Bretagne, ainsi que les pays du sud et de l’est de l’Europe, sans parler évidemment de l’Afrique, de l’Amérique latine, de la Russie et de la Chine. (…) dans le domaine éducatif, où un pédagogisme imbécile a régné pendant des décennies, détruisant les bases de l’école républicaine, accroissant les inégalités sous prétexte de les réduire, et précipitant la France dans le sous-développement intellectuel, comme en témoignent toutes les études internationales. Il est extraordinaire et proprement scandaleux, qu’à aucun moment un grand débat au Parlement et dans le pays ne soit venu mettre en cause ces absurdités: et cela parce qu’elles étaient portées par la gauche culturelle, au grand dam du corps enseignant lui-même. La science, l’économie, la culture, la langue française sont les innocentes victimes de ces billevesées.

7 octobre – 14 octobre 2021 – L’Express

(…) AMÉLIE DE MONTCHALIN – « Pourquoi ne pas réformer le principe du « pantouflage », qui permet à de hauts fonctionnaires de rejoindre le secteur privé tout en gardant la garantie de leur emploi ? Cette pratique accroît les risques de conflits d’intérêts…

Je n’ai aucune envie de criminaliser les allers-retours entre le public et le privé. J’ai besoin que les hauts fonctionnaires acquièrent des compétences diversifiées. Prenez l’exemple de la crise sanitaire. Le fait que l’État ait dû avoir recours à des consultants privés pour gérer certaines situations doit nous interroger. Nous devons donc avoir davantage de compétences en interne. Donc, les expériences extérieures peuvent servir l’État. Mais il y a des règles très strictes qui encadrent ces allers-retours. Si, au bout de dix ans, vous n’êtes pas revenu une fois, vous devez démissionner, et la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique veille à prévenir les conflits d’intérêts. À ce titre, la loi qui a été votée en 2019 est l’une des plus strictes d’Europe.

Qu’est-ce qui empêchera qu’un haut fonctionnaire soit déplacé « de force » si un de ses rapports déplaît ?

D’abord, on ne déplace pas un haut fonctionnaire « de force », sauf en cas de faute grave. Notre réforme prévoit une consolidation des garanties d’indépendance et d’impartialité. Un chef de service d’inspection sera nommé pour une durée fixe. Une commission devra rendre un avis indépendant en cas de faute grave pouvant justifier un remplacement. Enfin, la future Diese (Délégation interministérielle à l’encadrement supérieur de l’État) veillera à ce que personne ne soit « placardisé » parce qu’ayant déplu. »

Propos de la ministre de la Fonction publique, recueillis par Étienne Girard et Alexandra Saviana

8 octobre – Le Figaro

« Le concept d’intersectionnalité, intellectuellement fumeux, est génial d’un point de vue marketing : « Quatre guerres pour le prix d’une ! » Celles-ci se condensent dans la « doctrine décoloniale », devenue désormais le centre de gravité de la gauche. Bien sûr, toute la gauche (Dieu merci) n’est pas « intersectionnelle », mais toute (hélas) doit désormais se situer par rapport à ce paradigme clé, qui se résume en trois points si je tente d’en construire l’idéal type. D’abord, le colonialisme est le symbole (la quintessence ou la condensation) de toutes les oppressions : celle de l’Occident sur le reste du monde (impérialisme), celle de l’homme blanc sur toutes les femmes (patriarcat), celle de l’industrie sur la nature (productivisme), celle des riches sur les pauvres (capitalisme), celle du passé sur le futur (conservatisme). Le colonialisme est donc « le crime des crimes » (Aimé Césaire). Ensuite, pour les tenants des thèses décoloniales, la suprême ruse du colonialisme est, comme le diable, de faire croire qu’il n’existe plus. En fait, la décolonisation est un leurre qui masque une domination d’autant plus profonde qu’elle est sournoise : malgré les indépendances, toujours la même exploitation ; malgré le pseudo-féminisme, toujours le même patriarcat ; malgré l’État-providence, toujours la même aliénation des miséreux (emprisonnés non par les chaînes de la production, mais par celles de la consommation) ; sous l’apparence du développement durable, toujours plus de capitalisme. Bref, le vieux mâle blanc producteur est polyprédateur qui opprime tout ce qui bouge : les femmes, la planète, les migrants, les différences, les racisés, la culture… Les migrations dont les Européens se plaignent tant sont les fruits de graines qu’ils ont semées ; mais elles seront fort heureusement le fossoyeur de l’Occident rance et moribond. Enfin, face à cette domination, poursuivent les partisans de ces théories, il convient non seulement de se « réveiller » (d’où la woke culture), mais de combattre l’oppression systématique et de faire table rase du passé rance qu’il a produit (d’où la cancel culture). Il ne suffit pas de décoloniser les textes (de lois), il faut décoloniser les têtes ou les couper : commençons par celles des statues et des noms de rue ! Et ne nous effrayons pas de cette violence : elle n’est que légitime défense. Ne nous laissons pas intimider par l’accusation de « racisme anti-blanc », ce n’est que rattrapage après une domination pluricentenaire. Sur les plateaux télé, on entends des jeunes gens dire d’un air faussement désolé : « Nous préférerions beaucoup ne pas verser dans la radicalité, mais, voyez-vous, devant l’ampleur de (cochez la mention inutile) : 1) la « crise climatique » ; 2) la « domination patriarcale » ; 3) l’ « oppression à l’égard des minorités » ; 4) la « trahison des boomers », 5) « l’égoïsme des pays riches »… Nous n’avons pas le choix ! Encore désolé… » avec un sourire. L’escroquerie est totale, alimentée par un mépris absolu de l’histoire, qui explique assez pourquoi le décolonialisme entend désormais s’en passer. Je ne songe pas à nier que la civilisation européenne ait été patriarcale, raciste, esclavagiste, impérialiste et imbue de sa supériorité. Elle l’a été – comme toutes les grandes civilisations connues. En revanche, ce qui la distingue entre toutes, est qu’elle a été la seule à avoir inventé le féminisme, l’antiracisme, l’anti-impérialisme ; elle est la seule à avoir aboli l’esclavage et avoir manifesté une curiosité singulière à l’égard des autres cultures passées ou contemporaines, grandes ou petites. L’ethnologie, l’histoire des autres, le goûts des arts premiers, l’attrait pour les mœurs étrangères, l’attention à tout ce qui est humain, petit ou grand, proche ou lointain, digne ou indigne : tout cela commence par l’Occident, puissance émancipatrice inégalée dans l’histoire humaine. On s’acharne à la haïr pour ce qu’elle a été la seule à dénoncer. On la déteste sans vergogne au nom de la liberté qu’elle à promue. (…) Se pose donc la teneur du programme à venir : faudrait-il annuler l’islam, en rejouant à droite cette fois-ci, le refrain de la « cancel culture » au détriment d’une intégration qui, parfois, réussit ? Ou faut-il seulement exiger que l’islam devienne, en France, une religion laïque comme le sont devenus, après bien des péripéties, le christianisme (malgré l’Église) et le judaïsme (malgré la Loi) ? Bref, croisade ou laïcité ? C’est évidemment, cette seconde issue qui me semble la bonne ; elle n’exige aucune guerre civile, juste de la clarté, de la lucidité et la fermeté collective. Sans doute, la tâche est-elle loin d’être aisée, mais c’est à cette seule condition que cette guerre civile, tout comme les quatre premières, n’aura pas lieu. Car la guerre civile, n’en déplaise à Carl Schmitt et à ses adeptes de gauche comme de droite, n’est jamais un programme, puisque la fonction première de la politique consiste justement à l’éviter.

Pierre-Henri Tavoillot, philosophe et universitaire.

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