LA SEMAINE 49 EN 7 ARTICLES

La métamorphose islamiste ; « Plus  de souvenirs que si j’avais mille ans » ; De l’utopie communiste au terrorisme d’État ; Les bandes haineuses de l’ultradroite ; L’intermittence électorale ; Le défi des stratégies à long terme ; La persévérance.

Décembre 2021 – Transfuge

ANSELM KIEFER

(…) J’aime le mot éphémère mais la pérennité est quand même mon job ! … J’ai un tableau au Louvre qui censé être pérenne, c’est clair, je ne pourrai plus jamais le modifier avec tous les systèmes de sécurité (rire-. Il m’arrive parfois d’éprouver des regrets lorsque je me balade dans un musée où sont exposées certaines de mes œuvres. Je me dis : j’aurais dû faire ça ou ça, mais en même temps, ce n’est pas grave, c’est comme ça. (…) Les tableaux de bunkers, par exemple, figurent des citations de Celan, comme Wolfshobne-für Paul Celan, un tableau que j’ai par la suite agrandi pour le remettre aux dimensions des autres. L’avion est un rappel explicite au poème très connu, Pavot et mémoire. Un Messerschmitt, avion de chasse allemand de la Seconde Guerre mondiale, aux ailes chargées de livres des pages desquelles sortent des pavots. Fait de plomb, l’engin est à jamais cloué au sol, dans l’impossibilité de nuire. Lors de mon exil en France en 1992 à Barjac, dans le Gard, j’ai transporté dans un trente tonnes tout ce que contenait mon atelier dans l’Odenwald en Allemagne. Ce butin s’est considérablement agrandi depuis mon installation à Croissy Beaubourg, près de Paris. C’est ce maelstrom de matières, cette masse considérable d’archives consignant mes vies antérieures et les mondes qui rôdent en moi et en chacun, que je nomme « L’Arsenal ». Francis Bacon disait « on peint sur des images déjà là ». Je trouve que ça vous correspond bien. C’est un fait, j’aime peindre au-dessus de mes anciens tableaux parce que ce processus provoque quelque chose de très fort en moi. D’une certaine manière, je détruis des tableaux. Je pense sérieusement que l’iconoclaste est le seul véritable artiste. La destruction est toujours positive, car, elle est le commencement d’autre chose. Je ne cesse de détruire mes tableaux, je les laisse parfois longtemps au-dehors, dans le vent, dans la neige, dans le gel ou la pluie. Je brûle souvent mes tableaux. Cela fait penser à la fameuse phrase de Picasso : « Il faut montrer le tableau sous le tableau »… Oui, exactement. Pour cela, je leur fais subir mille supplices comme verser du plomb en ébullition dessus. C’est très intéressant comme action, car lorsque vous retirez ensuite la couche durcie du plomb, vous découvrez une sorte de tableau en négatif à la manière des ombres de Hiroshima. Un peu comme si tout cela constituait la radiographie du tableau qui apparaît. Cela permet de découvrir les strates d’avant. Je dirais que cela participe un peu de l’archéologie en montrant le flux de la matière. Il y a d’abord le tableau lui-même qui est détruit avant de ressusciter. Et le plomb aussi qui révèle différentes strates. Quand le plomb agit au-dessus de l’œuvre, il dévoile sur la toile un panorama intrigant, aussi passionnant qu’une peau purulente. J’aime les eczémas.  Vous savez, un eczéma est vraiment quelque chose de fantastique. Ça détruit, ça prend quelque chose de l’organisme qui me fascine. (…) La poésie est, comme je l’avais expliqué dans l’une de mes conférences au Collège de France, l’unique réalité possible. Tout le reste n’est que pure illusion. Je ne suis pas certain que vous, par exemple, soyez réel, pas plus que je ne pense l’être. Les poésies sont pour moi comme des bouées en pleine mer. Je nage de l’une à l’autre et sans elles je suis perdu, aussi perdu que si j’étais seul au milieu de l’océan. J’ai longtemps pu réciter deux cents poèmes par cœur, surtout de la poésie allemande, Goethe, Schiller, Stefan George, Rilke, Mandelstam… Celan et Ingeborg Bachmann bien sûr, mais aussi Rimbaud chez les Français. (…) Un mot explique mon destin : la persévérance. Je ne blague pas du tout quand je vous dis ça.

Anselm Kiefer, peintre, propos recueillis par Fabrice Gaignault

Décembre 2021 – Causeur

BOUALEM SANSAL

(…) Rien en ces trente dernières années, à vrai dire peu glorieuses, n’a dans ce pays poussé plus vite, plus haut, plus fort que le voile porté pourtant par de frêles jeunes filles inconscientes du drame qui les accompagne. Il est un made in France qui ne doit rien à son ancêtre, le voile d’importation, lequel n’a plus cours en France, il n’est porté que par quelques antiques chibaniyas coupées du monde et par les touristes du Maghreb qui viennent visiter leurs familles expatriées et faire du shopping. La différence n’est pas dans les modes, mais dans la façon de les vivre, le made in France est porté comme un drapeau de 14-Juillet flambant neuf et l’étranger se porte par simple habitude domestique. (…) Notez au passage qu’il n’est plus nécessaire de préciser la nationalité et la religion de ce tissu, le mot voile suffit à lui seul pour savoir de quel voile on parle. (…) Ce que je peux ajouter, c’est qu’il est urgent de voir que la bataille du voile a été remplacée par d’autres batailles, le tchador, la burqa, le burkini. L’islamisation en mode radical va bon train en France, bien mieux qu’hier, et l’émigration clandestine ne s’est jamais mieux portée. De nos pays du Sud, on le voit bien, tous nos jeunes prennent la mer pour l’autre rive, laissant derrière eux un vide qui d’année en année grossit et avale nos derniers espoirs de voir nos économies faire enfin de l’économie, fabriquer des choses et les vendre et pas seulement des chômeurs et des pénuries, et les voir sortir du social qui entretient la faillite et fait de la dépendance une valeur digne. Quelle affaire que ces bras utiles ici qui vont faire les bras inutiles là-bas. (…) Le premier voile en Algérie a été observé un jour du printemps 1976 dans une proche banlieue d’Alger, pas dans un collège comme à Creil, mais dans une école élémentaire sans eau ni électricité, bondée d’enfants comme une couveuse de poussins. Ce jour étrange, une élève s’est présentée en classe avec un voile sur la tête et une robe sac qui la dissimulait entièrement. De loin, elle ressemblait un peu à Casper the Friendly Ghost, un à la pâle Mercredi Adams. Stupeur, émoi, questions. La presse s’est emparée de l’affaire pour la triturer dans tous les sens, elle voulait comprendre et investiguer pour le compte de la police. La gamine ne s’est pas démontée, elle a crânement répondu qu’elle était une vraie musulmane et qu’Allah Akbar tuera celles qui ne portent pas le voile, ne font pas la prière et le ramadan, puis elle a récité un verset coranique qui a clos la discussion. Qu’une gamine parle de religion c’était nouveau, aussi bien qu’un imam, c’était du jamais vu. En ces temps de socialisme révolutionnaire et de volontarisme au quotidien, la religion était l’affaire des vieux et des vieilles exclusivement. Le mot islamisme a été prononcé mais personne ne savait à quoi il renvoyait. Après cent trente-deux années de colonisation chrétienne et quinze autres années de socialisme athée, on avait un peu oublié que nous étions musulmans. (…) L’islamisme serait arrivé chez nous avec les profs d’arabe que le ministère de l’Éducation nationale avait recrutés en masse au Moyen-Orient pour mettre en œuvre la politique d’arabisation du pays décidée  par le quatrième congrès du FLN, visant à réinsérer la fière Algérie dans la grande nation arabe agressée par l’impérialisme américain et le sionisme juif. Dans une résolution annexe, il a été précisé que l’arabisation s’accompagnerait de l’éradication du berbère ancestral, du français colonial, et de toute idée déviante, apocryphe et autre. L’occasion était trop belle, les pays arabes sollicités en avaient profité pour nous fourguer leurs plus mauvais profs et leurs fichés S+++. (…) Cette chose, un peu ovni de cinéma, un peu vieille histoire de bazar, nommée islamisme par les uns, islam par les autres, terrorisme par la police, s’est ensuite répandue dans le pays comme un feu dans la prairie et nos enfants, devenus jeunes gens à la barbe, sont allés à Peshawar, Djeddah ou Khartoum faire des « pos-graduations » et des stages pratiques pour rejoindre la Grande Armée d’Allah, véritable fourmillière marabunta planétaire. (…) Çà doit être affreux pour un honnête homme de se coucher heureux le soir et de se réveiller le matin métamorphosé en islamiste plein de noirceur. Kafka au secours ! Qui ou quoi saurait le restituer à lui-même dans sa pleine liberté ? C’est notre question pour les années à venir.

Boualem Sansal, écrivain.

Décembre 2021 et Janvier 2022 – Vanity Fair

ISABELLE ADJANI

(…) La mémorisation nécessaire pour jouer, c’est-à-dire pour produire du vivant, s’obtient à mon sens seulement de manière sensorielle. Mais parfois, la mémoire morte, le disque dur de notre mémoire, peut nous jouer des tours. Comme l’écrit magnifiquement Baudelaire dans son poème J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, la mémoire peut… saturer : « Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, De vers, de billets doux, de procès, de romances. Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau. C’est une pyramide, un immense caveau, Qui contient plus de morts que la fosse commune. » (…) Ce dont je me souviens peut me faire peur, mais j’ai peur aussi de ce dont je pourrais ne pas me souvenir. Je préfère la violence dans un souvenir, quitte à me condamner à ne jamais en être protégée, plutôt que l’amnésie comme une douce auto-trépanation… L’image est un peu forte mais c’est justement à l’image de ma peur ! (…) Sans émotion humaine, les images, les textes, les œuvres d’art en général n’ont pas de mémoire. Sans lien avec les émotions, sans interaction, sans un regard, une œuvre devient un « aboli bibelot d’inanité sonore » – j’adore ce vers de Mallarmé ! Les cinémathèques ne sont pas des cimetières, elles maintiennent en vie la possibilité d’une vision sur une œuvre. Les cycles, les rétrospectives, les ciné-clubs dans les salles de cinéma la prolongent et l’amplifient. La télévision aussi. Et puis les plateformes ont leur importance : la VOD, c’est aussi de la MOD, de la mémoire à la demande. (…) Mais enfin, on marche sur la tête ! (À propos de la « cancel culture » ndlr). Est-ce en effaçant l’histoire qu’on peut rendre justice aux êtres qu’elle a oubliés, blessés ou humiliés ? Au contraire, c’est en restituant toute l’histoire avec des points de vue différents, des angles d’analyse opposés, des visions contradictoires qu’on peut mettre en lumière ses zones d’ombre. L’histoire n’est pas un avis. L’histoire est une tentative pour reconstituer un événement, une période, de la manière la plus juste possible. C’est ce que j’ai appris, et cela a contribué à ma construction personnelle et humaine. (…) #MeToo, c’est fondamental pour libérer la parole de toutes les femmes abusées, harcelées, violentées et pas seulement des actrices. Parler, témoigner, demander justice, respect, égalité… C’est ce que doivent faire les femmes et hommes considérés comme des minorités dans une société où la domination de l’homme blanc hétérosexuel reste puissante. Le féminisme n’est pas une déclaration de guerre, il est l’exigence, au contraire, d’une concorde pacifique pour que la peur et la violence ne fassent plus parties des relations hommes-femmes. Je ne me rallie pas à celles qui veulent les femmes tirent à l’aveugle. (…) On culpabilise beaucoup les mères qui ne renoncent pas à faire carrière, à atteindre des objectifs professionnels au détriment du temps qu’elles « devraient » consacrer à leurs enfants. Comme si élever des enfants et s’élever soi-même étaient deux choses incompatibles, impossibles pour les femmes. On peut grandir et changer en même temps qu’eux, en leur faisant tendrement comprendre qu’ils sont aussi comptables de qui ils deviennent, de qui ils deviendront.

Isabelle Adjani, comédienne, conversation avec Lisa VignoliGaëlle Flament et Olivier Bouchara.

1er décembre 2021 – Franc-Tireur

(…) Très actifs sur le Net, Sibra et ses amis n’appellent pas ouvertement à tuer des musulmans mais, à l’image des salafistes, entretiennent un climat de peur, enrobé de discours victimaires et diabolisent sans distinction leurs adversaires désignés. En premier lieu, l’ensemble des musulmans, mais aussi les institutions de l’État et les membres du gouvernement. L’intégralité de leur rhétorique est fondée sur de prétendus « conseils » à vocation « survivaliste ». Animés par une totale paranoïa, ils communiquent le plus souvent, via leur site Guerre de France (tout est dans le titre), en diffusant des « directives ». Dans celles d’octobre dernier, ils rappellent que « si la guerre de France en cours entre dans sa phase active, du fait des compétences de chacun, des structures pyramidales de combat’’se mettront en place naturellement pour ceux qui une formation militaire ». On ne saurait être plus clair… Le groupuscule présente des profils « classiques » de l’ultradroite, des policiers ou des militaires aigris, nourris par la haine et la peur, le plus souvent adeptes de théories conspirationnistes. Ils ont ainsi un avis tout aussi tranché sur l’Islam et l’immigration que sur le Covid-19 et la campagne de vaccination. Particularité, selon un officier des services de renseignement, cette idéologie extrémiste séduit désormais un nouveau public. « Plutôt des jeunes issus du monde rural et sans formation militaire, dit-il. Ils sont attirés par les armes, les sports de combat et sont convaincus que la France est attaquée par les Musulmans et que le gouvernement est complice ». Pour un autre de nos interlocuteurs, gendarme, « dans les campagnes, ils ont entre 17 et 23 ans. Ils vivent de petits boulots et certains d’entre eux ont basculé lors de la crise des gilets jaunes. Certes, ils n’aiment pas les gens qui sont d’origine étrangère, mais souvent, leur première cible ce sont les « flics et les gendarmes ». Notre source ajoute que dans « chaque département il y a entre deux et cinq activistes, surveillés de très près. Ils ne sont affiliés à aucun groupe, mais sont généralement en contact entre eux sur Internet via les sites de jeux vidéo et les messageries cryptées ». Et de conclure : « Ce qu’ils veulent, c’est en découdre avec l’État, l’extrême gauche et les Musulmans ». Un peu à l’image du groupuscule OAS (Organisation des armées sociales), dirigé par Logan Nisin, condamnés en octobre dernier pour un projet d’attentat. (…) Certes, les islamistes sont deux fois plus nombreux, mais le risque ne doit jamais être écarté. « Ceux qui pensent qu’il s’agit de pieds nickelés ont tort, confie un spécialiste de la question. Ce ne sont pas des foudres de guerre, mais les terroristes en général ne sont pas des gens intelligents. S’ils n’ont pas réussi à passer à l’acte pour l’instant, c’est grâce au travail de renseignement effectué par nos services ». (…) Certains « forums de discussion » sont des lieux pour galvaniser la troupe. Comme sur les forums islamistes, on y prépare les esprits à l’affrontement. Sur l’un d’entre eux, Europe Écologie Les Bruns, on y échange en PDF les livres d’Éric Zemmour et du romancier d’extrême droite Laurent Obertone. On parle aussi de Renaud Camus et de sa fameuse thèse complotiste du « grand remplacement ». À travers ces « échanges », on mesure également qu’un des sujets de prédilection de l’ultradroite reste les Juifs. « Il y a de très jolies croix gammées sur le toit de l’église… c’est déjà ça ! » précise un membre du forum. Mais ce n’est pas le seul lieu où la parole haineuse s’exprime librement. Une autre source, cadre proche des services de renseignement, analyse la situation : « Même si les Musulmans représentent la cible prioritaire de l’ultradroite, l’antisémitisme est revenu en force au sein de cette mouvance, notamment depuis le début de la crise sanitaire ». (…) Un autre groupuscule, né sur Facebook en 2017 avait décidé de s’en prendre à Emmanuel Macron en 2018. Ils se font appeler « les Barjols », nom attribué aux légionnaires français lors de leur arrivée au Mali. Leur mot d’ordre : « Ici, l’action c’est la solution ». Au moment de leur interpellation – une douzaine de personnes arrêtées – les services de l’antiterrorisme ont trouvé, là aussi, beaucoup d’armes. L’un des acteurs, alors sous surveillance, avait évoqué au téléphone, avec l’un de ses acolytes, l’idée de s’en prendre au président de la République à l’aide d’un « couteau en céramique, car indétectable ». Une rare exception dans cette galaxie, l’arme blanche ne faisant pas vraiment partie de la « culture » de l’ultra-droite. Certaines voix estiment qu’il ne faut pas s’inquiéter de la menace que représente cette mouvance. Rappelons en réponse, qu’il y a quelques années, certains refusaient de voir le péril islamiste. On connaît la suite. En espérant que l’histoire ne se répétera pas, cette fois sous des couleurs brunes.

Mohamed Sifaoui, journaliste

8 décembre 2021 – Le Figaro

(…) Lors d’un cours de « socialisme scientifique », enseignement obligatoire dans la Roumanie communiste d’avant 1989, le professeur, activiste du Parti, nous a expliqué doctement comment le communisme allait vaincre le capitalisme et s’imposer sur toute la planète. Parce que, disait-il, – et c’était l’un de ses arguments les plus forts – les gens croient que le monde peut être meilleur. Or c’est ce que promet le communisme. À l’époque, ces balivernes provoquaient chez moi un rire et un dégoût que je m’efforçais de cacher. Car l’« enseignant » du Parti avait la main lourde et n’hésitait pas à nous le prouver. On était à la fin des années 1980, le pays s’enfonçait dans la misère et les pénuries, la fin était proche, on le sentait, et le « prof » nous parlait de la pérennité du communisme !

Aujourd’hui, je me rends néanmoins compte qu’il avait en grande partie raison. L’idée communiste n’aurait jamais pu durer autant si elle n’avait pas séduit tant d’hommes, y compris de grands esprits. Promettre le paradis sur terre, un paradis accessible aux hommes de leur vivant, donne de l’espoir. Il faut du temps, parfois, pour se rendre compte qu’il s’agit d’un dogme criminel. Bien qu’elle ait laissé un champ de ruines et des dizaines de millions de cadavres, voire davantage encore, l’idée communiste séduit toujours. Il existe, en 2021, un parti communiste français, certes très affaibli. Mais d’autres partis, des syndicats et de nombreux intellectuels se réclament ouvertement du marxisme. Que faut-il donc pour qu’ils soient guéris ? (…) Aujourd’hui, dans son nouvel ouvrage,Penser le communisme (Grasset), Wolton explique, dissèque, analyse les origines, l’évolution, les tenants, les aboutissants et les répercussions du communisme. Il se livre à l’exploration chirurgicale des dégâts causés par un cancer. Si l’idée communiste est presque aussi vieille que l’homme au sein de la société, ce sont Rousseau puis son interprétation simplificatrice, lors de la Révolution française et de la Terreur, par Robespierre puis Babeuf qui l’ont « enrichie ». Pour concocter un bon totalitarisme communiste, la recette est assez simple. Il faut une grosse dose de démagogie (promesses de rupture, égalitarisme à tout crin), une bonne louche de nationalisme, un leader, un parti et un système répressif qui fonctionne. Le tout doit mijoter avec des ingrédients scientifiques, ou supposés tels, de la maison Marx. Ce plat idéologique est destiné aux masses. Ceux qui le trouvent trop lourd à digérer sont punis, bannis, condamnés, massacrés. La lutte des classes, le « moteur de l’histoire », au nom de laquelle les pires crimes ont été commis, doit être permanente, le Parti dirige et l’État est tout-puissant. « L’État total est l’outil indispensable pour mettre au pas une société entière, pour écraser les hommes si besoin est », écrit Wolton. L’individu disparaît, noyé dans la soumission au tout-puissant système qui s’arroge un droit de vie ou de mort sur lui. Le plat, en effet, était lourd et n’a pas rencontré le succès prévu par ses inventeurs. J’y ai goûté malheureusement et je l’avais bien compris très vite. Le résultat a été épouvantable, avec des dégâts inimaginables. (…) Tous les régimes marxistes-léninistes sont nés de la violence et aucun n’a organisé d’élections libres. Conçu pour servir le peuple, le communisme s’est partout retourné contre lui. Il lui a fait la guerre, a condamné à la misère les ouvriers et a réduit au servage les paysans – ceux qu’il n’a pas déportés. Il a muselé et condamné les intellectuels, a détruit la vie des millions d’enfants. Personne ne pouvait lui échapper. C’est un « terrorisme d’État » permanent qui a exploité ses propres populations. (…) On ne tue pas facilement une utopie. Les crimes communistes n’ont jamais suscité la même horreur que les crimes du nazisme. D’aucuns soutiennent même que le communisme du XXe siècle n’était pas été le « vrai communisme » qui, lui, pourrait sauver le monde. Quand on ne veut ni voir ni savoir… En outre, les discours anticapitalistes et antilibéraux fleurissent plus que jamais. Le terrorisme intellectuel infeste en partie les universités, surtout américaines. Le « riche » est sans cesse pointé du doigt, coupable idéal. L’idéologie « woke » vise l’uniformisation de la pensée. Autant de traits qui rappellent le communisme d’antan à qui, comme moi, l’a vécu.

Nicolas Lecaussin, essayiste.

8 décembre 2021 – Le un

(…) La hausse de l’abstention, qui affecte au cours des deux dernières décennies la quasi-totalité des scrutins, ne dissimule une rupture avec le vote que pour une petite minorité d’inscrits. Au cours de la séquence électorale formée par la présidentielle et les législatives de 2017, 15 % d’entre eux n’ont ainsi participé à aucun des quatre tours. Mais quand on neutralise les effets de la mal-inscription, qui multiplie par trois les chances de ne pas voter du tout à cause de la distance qui sépare le bureau de vote du lieu de résidence effective, on observe que seul 10 % des Français inscrits sur les listes électorales n’ont pas participé à la dernière élection présidentielle. Si les citoyens votent de moins en moins et que l’intermittence électorale est devenue la norme, la plupart d’entre eux – même peu politisés, même désenchantés par les alternances politiques successives, même sceptiques à l’égard de l’offre électorale et même méfiants à l’égard de leurs représentants comme l’indiquent toutes les enquêtes et baromètres mesurant la confiance politique – continuent ainsi de se rendre aux urnes quand l’offre est clivée, que des candidats parviennent à incarner des promesses de changement et que la campagne est de suffisamment forte intensité pour stimuler leur participation. Autrement dit, en France, la grande majorité des abstentionnistes des élections intermédiaires étant restés jusqu’à présent des votants de la présidentielle qui marquent à cette occasion leur adhésion tacite et renouvelée aux institutions, il ne saurait être question de regarder globalement l’abstention comme une forme de résistance volontaire au système politique. (…) En ce qu’elle constitue sans aucun doute un refus de céder aux injonctions régulières à participer dont est structurellement porteuse la démocratie représentative, l’abstention pourrait constituer la forme contemporaine d’une esquive relevant plus de l’indifférence que de la défiance à l’égard des institutions, mais dont le potentiel destructeur pour la démocratie représentative n’en est pas moins réel.

Céline Braconnier, politiste.

9 au 16 Décembre 2021 – L’Express

MARTIN BRIENS ET THOMAS GOMART

(…) M.B. En février dernier, a été dévoilé un projet de sous-marin de troisième génération, dont le premier exemplaire sera mis en service en 2036, et dont le dernier restera opérationnel jusqu’en 2080-2090. Imaginez les défis que représente ce programme en termes de gestion des compétences et de technologies, mais aussi dans notre capacité à anticiper l’évolution des menaces. De la même manière, c’est maintenant que doivent être prises les grandes décisions pour faire évoluer le mix énergétique à l’échéance 2050.  T.G. Il faut toujours faire des choix en fonction d’analyses risques/opportunités. Les Européens veulent-ils rester dans la course technologique ? La réponse dépend précisément du rôle qu’ils entendent jouer en 2050. Une chose est sûre : d’autres acteurs – Américains, Chinois et Indiens en tête – entendent la poursuivre, et la remporter. À titre d’exemple, les Européens disposent d’atouts réels dans le spatial. M.B. Notre réussite dépendra aussi de notre capacité à former et motiver des ingénieurs et des chercheurs, et d’éviter qu’ils ne soient captés par les groupes étrangers. C’est ce que nous pourrions nommer la « géopolitique des compétences ». Il s’agit à la fois de maintenir les compétences-clefs, mais aussi de pouvoir se doter rapidement d’expertises que nous ne possédons pas, ce qui est plus difficile. Sans doute, pour cela, faut-il repenser notre idée de l’éducation et de la formation. Sans doute, aussi, devons-nous avoir une approche plus fine des flux migratoires et être capables d’aller chercher des profils qualifiés à l’étranger.

Martin Briens, diplomate et Thomas Gomard, directeur de l’Ifri (Institut français des relations internationales).

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