LA SEMAINE 7 EN 7 ARTICLES

1/ Les détonateurs de la décivilisation ; 2/ La catégorisation forcée par les mots ; 3/ Mélange des genres ; 4/ La Grande Droite ; 5/ Prendre le temps pour en disposer ; 6/ L’apopoudobalia, canular sur le football grec ; 7/ « Mon pays, je l’ai dans ma tête »

17 au 23 février 2022 – L’Express

(…) Sur le long terme, un processus de pacification de nos sociétés a œuvré. Il est bien moins dangereux de se rendre du centre de Paris, même à pied et de nuit, à Montreuil qu’en 1522. En ce sens, nos sociétés ont vécu un « processus de civilisation » qui, décrit par Norbert Elias, a fait intégrer aux individus les interdépendances qui étaient les leurs et a repoussé la violence comme forme d’expression primordiale. Elias, dès 1939, mettait néanmoins en garde contre une menace planant sur nos sociétés : si le processus de civilisation prenait du temps et nécessitait la transformation sur plusieurs générations, l’irruption de changements sociaux majeurs, d’une crise économique durement ressentie et d’une forme d’insécurité immédiate touchant à l’avenir, pouvait inverser les processus. Nos sociétés connaissent cette situation et, de la brutalité actuelle, la route de la décivilisation est en passe d’être ouverte. L’humiliation ressentie, le soupçon devenu endémique notamment, sont des détonateurs insérés dans la charge explosive que constituent les difficultés sociales de nombre de nos concitoyens. (…) L’usage des réseaux sociaux est le plus souvent dépourvu de discernement. Toute analyse peut rencontrer une foule d’anonymes qui condamnent et parfois menacent de mort l’adversaire. L’individualisation de nos sociétés a rencontré un médium à fonction d’étincelle : l’explosion est désormais proche. La construction d’une vision du monde par chacun le soustrait à sa responsabilité, l’appartenance collective, et lui octroient un pouvoir sur l’autre, qui peut devenir un droit de vie ou de mort. Comment ne pas voir dans les chroniqueurs de Touche pas à mon poste les personnages interprétés par Gassman et Tognazzi dans La marche sur Rome, de Dino Risi ? Quelle lâcheté nous empêche de voir cet amalgame de ridicule et de destruction de notre démocratie ? (…) L’Heure de Vérité ou Questions à Domicile pouvaient susciter quelques critiques, certes. Cédant aujourd’hui à l’attraction de programmes de divertissement, les responsables politiques deviennent les cibles consentantes d’un jeu de massacre médiatique qui n’est que le détonateur de la violence physique aux contours politiques ou antipolitiques.

Gaël Brustier, politologue et essayiste.

17 février au 2 mars 2022 – Society

(…) Éric Zemmour, lui, refuse la dédiabolisation, et ça fonctionne. C’est un fait politique étonnant, c’est même un fait culturel, qui dit quelque chose de l’état de la société française. Qu’un discours à la Jean-Marie Le Pen soit redevenu attractif, cela interroge. Vous montrez qu’entre 2006 et 2021, Éric Zemmour a utilisé le terme ‘race’ plus de 135 fois dans ses écrits. À titre de comparaison, Jean-Marie Le Pen ne l’avait employé qu’à une vingtaine de reprises dans les siens. Qu’est-ce que cela signifie ? C’est inédit qu’un candidat à la présidentielle utilise autant ce mot. En France, c’est un terme complètement tabou pour des raisons historiques, puisqu’il a permis de justifier la déportation des juifs et des Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale. Or, Éric Zemmour essaie de le banaliser pour un faire un synonyme du mot ‘immigrée’ et annoncer une ‘guerre des races’, qu’il apparente à une ‘guerre des civilisations’. Vous observez d’ailleurs que le terme ‘guerre’ est le troisième mot qu’il emploie le plus… Éric Zemmour a une vision extrêmement violente des rapports sociaux. Tout est une guerre. Réciproquement, les relations entre les individus sont des relations de domination : entre les hommes et les femmes, et entre les peuples. Il n’a aucune pensée de ce qui fait le contrat social : la pacification des conflits au nom de valeurs supérieures et la coexistence paisible des individus. (…) Et l’amalgame permet justement de créer les groupes fermés nécessaires à la mise en scène de cette vision du monde, de mettre dans un même panier ‘les musulmans et les islamistes’, ‘les musulmans et les immigrés’, ‘les délinquants et les banlieues’. Cela crée des catégories simplistes et caricaturales. Zemmour fait aussi beaucoup d’inversions de sens. Pour lui, les dominants sont les femmes et les minorités. Il inverse systématiquement l’application des termes structurants de l’analyse de la société française. Pareil pour le mot totalitarisme. C’est un mot qui a un sens précis, mais lui l’applique à tout va – la mixité garçons-filles dans les écoles, par exemple, c’est du ‘totalitarisme’. Et il érode le sens des mots en mettant des guillemets ironiques pour parler de la ‘Shoah’ ou de ‘l’Etat de droit’, comme si c’était une vaste blague.

Cécile Alduy, sémiologue, spécialiste des discours politiques, auteur de La Langue de Zemmour (Seuil). Propos recueillis par Minh Dréan, journaliste.

17 février 2022 – Challenges

(…) Une élection n’est pas un concours de vertu. Qu’on y évite de mentir et de calomnier ses adversaires, c’est évidemment souhaitable. Mais faut-il pour cela s’interdire d’être habile, de profiter, le cas échéant, d’une position avantageuse, d’accentuer, si on le peut, les difficultés de ses rivaux ? Il faudrait être bien niais pour y compter, bien sot pour y consentir. Cet atout incontestable (l’annonce tardive de sa candidature, ndlr), dont Macron profite, a d’ailleurs son revers, que ses opposants n’hésitent pas à utiliser. Être le président sortant, c’est aussi être porteur d’un bilan, donc présumé responsable de tout ce qui va mal. Aucun président, depuis un demi-siècle, n’a réussi à se faire réélire sans passer par une phase de cohabitation, donc sans avoir perdu l’essentiel du pouvoir. J’ai du mal à n’y voir qu’un hasard. Si être le président sortant était un avantage aussi exorbitant que certains le disent, croit-on que Nicolas Sarkozy aurait été battu, en 2012, et que François Hollande aurait renoncé, cinq plus tard, à être candidat ? (…) Nous arrivons au bout. Macron va se déclarer candidat et tout rentrera dans l’ordre électoral, avec l’égalité souhaitable du temps de parole (au CSA d’y veiller) et un strict contrôle des dépenses de campagne : c’en sera fini de ces petites polémiques sur le « mélange des genres ». Jusqu’à la prochaine élection, si le président sortant (mais Macron, s’il est réélu, n’en aura plus le droit) se représente.

André Comte-Sponville, philosophe.

17 au 23 février 2022 – Marianne

(…) Certes, on n’oubliera pas que le président de la République a fondé sa fortune politique sur un dépassement des notions de droite et de gauche. Historiquement, donc, il n’appartient pas à la droite, à telle enseigne que, en termes strictement politiques, environ 48 % des intentions de vote, comme le remarquait justement Jérôme Jaffré, se situent à droite d’Emmanuel Macron et de son mouvement. C’est dire d’ailleurs l’importance du glissement de terrain vers la droite qui s’est produit dans la société française au cours des cinq dernières années… Au départ, le macronisme se situait au centre gauche ; cinq ans plus tard, il est clairement de centre droit, phagocytant au passage le centre pur sucre de François Bayrou. (…) Nous nous trouvons en effet devant une situation totalement inédite, où les quatre candidats actuellement les mieux placés pour le second tour représentent des mouvements contigus, dont l’ensemble, élargi à Emmanuel Macron, constitue ce que l’on pourrait appeler la « grande droite ». Certes, lors de la précédente présidentielle de 2017, ils étaient déjà quatre à se disputer les deux places de finalistes, mais l’un d’entre eux, Jean-Luc Mélenchon, était de gauche, et chassait, si l’on peut dire, sur ses propres terres ! Aujourd’hui, le même Mélenchon, avec des intentions de vote en faveur de l’ordre de 10 %, paraît surtout préoccupé de réussir sa tournée d’adieux, aiguisant les angles et soulignant les contradictions avec les autres partis et candidats de gauche. À moins d’un tremblement de terre dans les profondeurs de l’électorat de gauche, on le voit mal rééditer sa performance de 2017. (…) Pour Marine Le Pen, comme pour Zemmour, si les chances d’être élue sont déjà faibles, celles de réunir une majorité aux élections législatives qui suivront sont quasiment nulles. C’est pourquoi Zemmour, qui songe peut-être à 2027 autant, sinon plus, qu’à 2022, milite pour l’union des droites. En revanche, l’équation serait plus simple pour Valérie Pécresse : son élection serait probablement suivie d’un début de désintégration de La République en marche, dont elle recueillerait aisément une forte partie des dépouilles. En tout état de cause, cette présidentielle, quel qu’en soit le résultat, va profondément modifier le paysage politique français. Ni Mélenchon, ni Macron, ni Marine Le Pen ne seront candidats à l’élection présidentielle de 2027. Leurs formations s’identifient tellement à leur personne que leur disparition prendra l’allure d’un véritable séisme interne. Que deviendront les Insoumis sans Mélenchon, les Marcheurs sans Macron, les lepénistes sans Le Pen ? C’est tout ce faciès proprement patrimonial, et même dynastique, de la politique française au XXIe siècle qui risque d’être englouti d’un coup. Des recompositions sont à prévoir. Ce renouvellement en profondeur du personnel dirigeant ne saurait se traduire par un retour pur et simple à la politique des partis, succédant à celle des personnalités. Ce sera l’occasion d’intégrer davantage les aspirations et les actions des citoyens à la machinerie politique. Celle-ci fonctionne aujourd’hui comme une locomotive haut-le-pied incapable d’entraîner des wagons à sa suite. À condition de ne pas oublier les citoyens, ces changements de rôle pourraient devenir une chance pour la démocratie, qui en a bien besoin.

Jacques Julliard, historien, éditorialiste de Marianne

4 février 2022 – Paris Match

(…) Bruno Patino (B.P.) Le développement du marché de l’attention numérique pose désormais un problème. Notre rapport aux applications ressemble à de la boulimie compulsive. Le rapport à soi-même va devoir être (re)construit pour qu’on puisse vivre dans ce nouveau monde technologique. Sinon, on va être emportés. Matthieu Ricard (M.R.) On sort peu à peu de la pauvreté. Depuis le début du XXe siècle, l’espérance de vie est passée de 49 à 80 ans. On a projeté l’idée qu’on allait tout avoir pour être heureux. Sauf que notre contrôle sur les conditions extérieures est limité, temporaire et souvent illusoire. Notre esprit peut être notre meilleur ami comme notre pire ennemi. C’est lui qui traduit les circonstances extérieures en bien-être ou en mal-être. Or, nous estimons considérablement son pouvoir de transformation. Il est possible, par l’entraînement, de cultiver une manière d’être plus optimale. C’est là le vrai but de la méditation. La société occidentale propose un effet “treadmill’’, le tapis de course… Un tapis de course à la consommation qui ne s’arrête jamais ! La vie est courte, elle passe comme un geste. Le temps est la chose la plus précieuse dont on dispose et, pour bien l’utiliser, il faut avoir… du temps. (…) B.P. L’apparition du numérique nous a fait basculer de façon anthropologique. Il y a eu trois phases : l’enthousiasme utopique des débuts, puis la phase critique, lorsque nous avons réalisé notre niveau de dépendance et lorsque nous avons découvert cette société où l’on se hurle dessus par écrans interposés. Nous sommes dans la troisième phase : nous essayons de construire une vision acceptable. Quand j’ai commencé dans le digital, dans les années 2000, les gens qui nous vendaient des solutions technologiques pour les alertes sur les portables nous disaient : “Pas plus d’une alerte par semaine, sinon les gens vont se sentir sursollicités !’’ Aujourd’hui, on en a 46 par jour. Et c’est une moyenne… M.R. Il faut de la sagesse dans l’acquisition de ces outils, car ils sont incroyables. Quand j’ai écrit mon livre “Plaidoyer pour l’altruisme’’, j’ai consulté 1 600 références scientifiques. J’ai téléchargé des articles, acheté des livres, mais je n’ai pas mis les pieds dans une bibliothèque. Grâce au numérique. En même temps, je voyais que mes recherches sur Internet pouvaient se multiplier comme des petits pains. Si je n’y prenais garde, elles allaient m’entraîner vers la dispersion. (…) Vous démontrez que douze personnes qui publient des messages antivax en touchent 59 millions ! B.P. Ce sont les chiffres d’un organisme officiel. Ils expliquent la réaction du président Biden quand on lui a demandé, pendant la crise vaccinale, ce qu’il pensait de Facebook ou des réseaux sociaux. “Ils tuent des gens’’, a-t-il répondu. Ce n’est pas rien… Cette étude venait de montrer non seulement que l’écho était disproportionné, mais surtout que la plupart des gens qui avaient été en contact avec ces douze personnes l’avaient été sur recommandation d’algorithmes. Et c’est surtout ça le côté assez inacceptable du système. Il y a un biais de fait. Par pour des raisons idéologiques, mais économiques. Ces messages, virulents, sont ceux qui attirent notre attention, car ils provoquent une adhésion émotionnelle : on est surpris, choqué ; alors oui… on regarde notre écran. M.R. On peut d’ailleurs se demander s’il existe un lien entre la perte d’attention et l’adhésion aussi rapide aux fausses nouvelles et aux théories du complot. Parce que finalement, Internet, c’est aussi l’illusion de la connaissance. On veut tout savoir, tout de suite, sur n’importe quoi. Des tsunamis d’informations qui finissent par couper les gens des connaissances valides. Maîtriser une information intellectuelle, culturelle ou scientifique nécessite une sacrée dose d’attention soutenue. L’attention est un outil nécessaire pour toute acquisition d’expertise, de connaissance et de manières de vivre. De nos jours, les gens n’aiment pas beaucoup la maîtrise et l’effort, car ça prend du temps.

Bruno Patino, président d’Arte, auteur de Tempête dans le bocal et Matthieu Ricard, moine bouddhiste, auteur du livre Carnets d’un moine errant. Mémoires, propos recueillis par Romain Clergeat

17 février 2022 – The Conversation

(…) Par nationalisme, certains peuples ou certains gouvernements préfèrent se tourner, pour expliquer la naissance du football, vers des jeux populaires, folkloriques, qui existaient chez eux depuis le Moyen Âge. L’exemple le plus frappant est sans doute celui de l’Italie où, dans les années 1920-1930, les autorités fascistes, refusant de reconnaître dans cette histoire le rôle essentiel de la Grande-Bretagne, font du football le descendant du « calcio fiorentino » qui se dispute d’ailleurs toujours à Florence. Curieusement, Mussolini et les fascistes italiens n’ont pas poussé cette recherche des origines jusqu’à l’Antiquité romaine, qui les séduisait pourtant tellement avec ses faisceaux et ses licteurs. Que cette hypothèse, négligeant la Grande-Bretagne du XIXe siècle pour remonter à l’Empire romain, n’ait pas été évoquée est d’autant plus étonnant que nombre de caractères du football contemporain se trouvaient déjà dans le principal spectacle sportif romain, celui de la course de chars. (…) Toutes les générations, toutes les classes sociales sont touchées. Écoutons Ammien Marcellin qui écrit au IVe siècle de notre ère : « Leur temple, leur séjour, leur assemblée, le dernier terme de leurs désirs, c’est le Grand Cirque… Dans le nombre, ceux auxquels la vie n’a plus rien à offrir, auxquels l’autorité de l’âge donne le premier rang, s’exclament souvent, invoquant leurs cheveux blancs et leurs rides, que l’État ne peut subsister, si dans la prochaine course le cocher à qui vont les préférences de chacun ne s’élance pas le premier hors des stalles, et si avec ses chevaux de funeste augure il ne contourne pas la borne d’assez près… Quand le jour tant souhaité des jeux équestres commence à blanchir, tous se précipitent… au point de surpasser en rapidité les chars mêmes qui doivent disputer la course… » Certains font même la queue en pleine nuit devant le cirque pour occuper les meilleures places, au point de déranger l’empereur qui à Rome a son palais sur le Palatin, au-dessus de l’édifice sportif. Tout Rome est au cirque, et, comme dans le film d’Ettore Scola, Une journée particulière, la ville devient le paradis des voleurs et l’empereur Auguste devra mettre en place des patrouilles de police pour protéger les biens des citoyens ! (…) Il y a quelques années, un article publié dans le premier volume d’une encyclopédie de l’Antiquité des plus savantes, le Neue Pauly, a paru à certains apporter une information décisive. Dans cet article intitulé en grec « apopoudobalia » (littéralement « la balle au pied » « football »). L’auteur, M. Meier, indiquait que ce sport collectif né en Grèce, était ensuite passé à Rome pour être finalement importé en Angleterre par les légions romaines lors de la conquête de l’île : et c’est là qu’il allait connaître une renaissance des siècles plus tard sous le nom de football… une démonstration d’autant plus convaincante qu’elle s’appuyait sur des citations d’auteurs anciens tels que Tertullien, lequel avait écrit de fait un traité sur les spectacles (De spectaculis). Las, on s’est aperçu assez vite que le chapitre cité n’avait jamais existé, et personne n’avait jamais rencontré dans un texte le mot apopoudobalia : l’ensemble de l’article n’était qu’un canular remarquablement conduit. Plusieurs antiquisants, très érudits mais quelque peu dépourvus d’humour, ne manquèrent pas de fulminer contre cette imposture, très rares dans les publications scientifiques liées à l’Antiquité. Et pourtant elle a eu l’intérêt de rappeler que le sport romain et le sport contemporain n’étaient pas toujours aussi éloigné qu’on l’a écrit et cru pendant longtemps.

Jean-Paul Thuillier, directeur du département des sciences de l’Antiquité, École normale supérieure (ENS)

21 février 2022 – Le Journal du Dimanche (JDD)

GÉRARD DEPARDIEU

(…) Son œuvre (Simenon) est magnifique : il a écrit 75 Maigret et tellement d’autres livres avec une puissance d’écriture qui lui permettait de boucler un roman en neuf jours ! J’aime beaucoup sa période américaine, avec Le Fond de la bouteille [1949]. Mais la référence, pour moi, c’est les anneaux de Bicêtre [1963] : l’histoire d’un homme puissant victime d’un AVC et qui, s’il ne peut plus parler, entend les confidences de ses amis autour de lui à l’hôpital. C’est tellement beau ! Simenon est un maître dans l’art du détail et ses histoires ne sont pas négatives : chez lui, il n’y a jamais de vraies ordures. Quel regard portez-vous sur le personnage de Maigret, souvent joué au cinéma et à la télévision ? C’est un policier qui ne mène pas vraiment d’enquête, qui ne colle pas les suspects, il se laisse porter. J’aime la façon dont Patrice Leconte, qui connaît son sujet, en fait un bloc humain et monolithique qui ne prépare rien mais écoute tout. Je trouve que Jean Gabin le jouait un peu trop inspecteur, mais Harry Baur et Charles Laughton l’ont très bien interprété, de même que Bruno Cremer dans la série qui passe encore régulièrement l’après-midi à la télévision. J’ai donné la réplique au Maigret de Jean Richard, dans un épisode tourné à Hyères [Mon ami Maigret, 1973], j’incarnais un peintre suspecté de  meurtre. C’était à mes débuts, j’étais encore un jeune comédien un peu conneau. Je ne dis pas que je suis moins con aujourd’hui, mais je suis moins acteur. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que j’ai une autre vie, qui ne passe pas qu’à travers le prisme de l’acteur qui s’interroge sur lui-même. Les problèmes d’acteur ne m’intéressent pas, j’ai d’autres doutes. (…) Je n’ai pas foi dans les journalistes qui sont des flics. Je n’aime pas les fouille-merde. Je n’en vois plus de grands dans la veine d’un Joseph Kessel. Il y en a peut-être, mais je ne les connais pas. (…) Mon pays, je l’ai dans la tête, je porte sa beauté en moi mais je veux être libre de partir. J’ai envie de naviguer sur la Méditerranée : Venise, les côtes de l’Albanie, la Grèce, puis la Turquie, revenir par la Sicile, Alger… Je suis d’ailleurs en train de faire transformer en Turquie un ancien thonier algérien qui j’ai racheté à un ami pêcheur et sur lequel j’envisage de passer six ou sept mois de l’année. Pas un de ces énormes bateaux de riches, juste un petit appartement flottant avec un vrai marin et sa femme.

Gérard Depardieu, propos recueillis par Stéphane Joby et Barbara Théate.

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