LE POINT PEUT-IL ÉVITER SON MARKETING À L’ÉQUILIBRE DANGEREUX ?

Comment accrocher le passant devant le kiosque à journaux pour qu’il devienne lecteur ? C’est une question essentielle pour tout journal qui cherche à partager ses idées. Accessoirement, c’est aussi un des moyens nécessaires pour atteindre l’équilibre économique.

Comment y parvenir ? La page Une joue bien sûr un rôle majeur puisqu’elle frappe l’œil. Par son originalité, ses couleurs, ses titres dont, en premier lieu, le principal.

Grand cru et eau claire

Pourquoi ressasser ce principe connu de tous ? Parce qu’il porte en lui de potentielles dérives : par exemple celle de l’exagération du vendeur hâbleur. On nous propose un grand cru et l’article n’est que de l’eau claire. Plus ennuyeux, l’accroche de Une et/ou le titre même de l’article peuvent s’avérer contradictoires avec le rédactionnel. Cela arrive assez souvent et la tendance est repérée par beaucoup de lecteurs.

Mais si je regarde de près la Une du Point n°2538 en date du 8 avril 2021, c’est parce qu’en raison de son sujet, on peut en tirer une leçon et une interrogation supplémentaire. Elle alerte, me semble-t-il à un autre niveau encore : celui de la fragilité de notre système démocratique dont la presse est un pilier.

La réponse est dans la question

En effet, le propos est d’importance pour tous. Le titre en témoigne : « Peut-on (encore) éviter le déclin ? » On note le « encore » placé entre parenthèses qui ajoute à la dramatisation. On nous suggère qu’il est peut-être déjà trop tard, que l’affaire est entendue… Brrr !

Naturellement, comme souvent pour ce type d’effet, le point d’interrogation final nous interpelle avec force. Je me souviens que lors de mes études de journalisme on considérait qu’un titre se terminant par un point d’interrogation était une facilité, que ce n’était pas un bon titre… Mais il demeure que son attrait est fort, comment ne pas avoir envie de trouver la réponse en achetant l’hebdomadaire ?

La Une 1 644x830 - LE POINT PEUT-IL ÉVITER SON MARKETING À L’ÉQUILIBRE DANGEREUX ?

Le photomontage n’hésite pas à verser dans le catastrophisme pour, en vérité subliminale, répondre d’avance. Notre avenir est présenté sous un ciel sombre. Les orages sont lourds de menaces. Notre monument phare des conquêtes valeureuses et d’affirmation de notre puissance nationale, l’Arc de Triomphe, est fissuré et, pour partie, largement effondré. La végétation s’en est emparé et l’on sent qu’elle va progressivement engloutir l’ensemble du bâtiment. Sans nul doute, nous retournons aux ères primaires de la planète.

Seuls deux véhicules sont visibles, mais on ne sait s’ils roulent ou s’ils ont été abandonnés sur le bitume et les pavés défoncés. Le soldat inconnu n’a plus sa vive flamme du souvenir des hommes. Ce n’est pas seulement un déclin, c’est carrément une fin de civilisation que nous annonce cette image de mort.

Quatre pages d’infographies aux résultats principalement positifs

La Une du Point est sans conteste précise dans ses intentions. Mais que dit l’article de notre France tombée si bas, si effacée ?

Le signataire est Nicolas Baverez, essayiste et éditorialiste de l’hebdomadaire. Il est de ces libéraux pleinement assumés qui, depuis longtemps, considèrent que la France ne « maîtrise plus son destin ». Selon lui, elle chute inexorablement aux niveaux économiques, sociaux et culturels. Tout semble en phase avec la pensée labelisée de déclinologue. Sauf que…

Nicolas Baverez mérite toujours d’être lu car ses arguments sont travaillés et poussés par une pensée réfléchie. On va d’ailleurs mesurer combien le travail des infographistes correspond à une analyse qui est moins uniforme et brutale que l’argument de vente de la Une, repris en titre principal de l’article.

Les infographies sont d’importance puisqu’elles ne couvrent pas moins de 4 pages entières ! Ce n’est pas fréquent.

Que disent ces informations illustrées ?

Atouts nombreux 644x843 - LE POINT PEUT-IL ÉVITER SON MARKETING À L’ÉQUILIBRE DANGEREUX ?

Une double page s’intitule « Économie : nos atouts et nos points faibles ». Approche on ne peut plus logique. Le résultat illustre davantage, et de loin, les atouts que les points faibles.

Destination prisee 644x864 - LE POINT PEUT-IL ÉVITER SON MARKETING À L’ÉQUILIBRE DANGEREUX ?

En effet, on y apprend que « le coût salarial français est moins élevé qu’en Allemagne » ; qu’en matière grise nous sommes « en rattrapage » ; que la France est le « cinquième exportateur mondial de haute technologie » ; que nous sommes « le premier pays européen en création d’entreprises » devant le Royaume-Uni et l’Espagne ; que nous sommes aussi en tête concernant « les nouvelles implantations de multinationales » notamment tournées vers la R&D et l’ingénierie ; mais aussi que nous sommes le pays qui « attire le plus de touristes », etc., etc.

Puissance vocation mondiale 644x844 - LE POINT PEUT-IL ÉVITER SON MARKETING À L’ÉQUILIBRE DANGEREUX ?

Je ne détaille pas le contenu des autres infographies présentées, me limitant à donner leur titre « Une puissance moyenne à vocation mondiale » alors que nous représentons uniquement 1% de la population mondiale ;

Education tient son rang 644x839 - LE POINT PEUT-IL ÉVITER SON MARKETING À L’ÉQUILIBRE DANGEREUX ?

« Éducation, sciences, technologies : la France tient son rang » où l’on constate que le pays, en de nombreux points, est sur le podium avec l’or et l’argent comme récompense.

Croire en nous-mêmes

Il semble que nous là bien loin de la représentation de notre Arc de Triomphe décrépi et s’écroulant et de la défaite définitive.

À la fin de son article, Nicolas Baverez écrit : « Cessons de compter sur l’État et tablons sur les véritables atouts de la France : les talents et les cerveaux ; les entreprises, des start-up aux groupes mondialisés ; les pôles d’excellence publics ou privés au meilleur niveau mondial ; les écosystèmes d’innovation locaux ; la richesse de notre culture et de notre civilisation ; la francophonie. »

Je ne vois pas là autre invitation que celle d’un optimisme pour réussir une mobilisation des esprits et des ressources. Les conditions essentielles pour réussir le développement du pays et étendre le rayonnement national.

L’auteur conclut en citant Tocqueville : « Si les Français qui firent la Révolution étaient plus incrédules que nous en fait de religion, il leur restait du moins une croyance admirable qui nous manque : ils croyaient en eux-mêmes. »

J’ai eu l’occasion d’évoquer « le journalisme constructif » qui est à rebours de la formule « Bad news is good news » dans un article de blog.1 La ligne éditoriale difficile à assumer si l’on ne veut pas tomber dans les filets de la communication positives des « pouvoirs » qu’ils soient politiques ou économiques.

Pourtant, en ces jours difficiles où nous portons tous des fardeaux et où les individus comme les sociétés sentent venir une crise économique inégalée, le besoin de résilience collective est bien le point majeur que me semble viser Nicolas Baverez.

Ni vie en noir, ni vie en rose

C’est pourquoi le feu roulant des médias d’information continue mettant en scène les opinions contradictoires, en privilégiant les combats aux débats jusqu’à donner parole aux théories complotistes, m’apparait comme un grave danger. Ce qui, dois-je le préciser, n’est pas le cas du Point.

D’abord pour notre moral personnel, mais plus encore pour notre intelligence collective. Voir, systématiquement, la vie en noir ne donne pas ressort à l’individu. Le nombre de burn-out et les dramatiques suicides de jeunes en témoignent.

Il ne s’agit pas pour autant de peindre la vie en rose comme tromperie. Ce serait tout aussi dangereux !

Les journaux ne peuvent sous-estimer le poids des mots et le choc des photos (montage qui plus est)

Ce qui me semble en jeu, c’est de faire en sorte que les difficultés, bien réelles et profondes de nos sociétés, puissent être appréhendées par chacun avec raison. Le marketing « catastrophiste » fait toujours vendre, je le sais. Mais quand, outre les difficultés et mutations économiques et l’apparition de virus difficilement maîtrisables, c’est le principe même de l’efficacité démocratique qui est frappé, je pense que les journaux – indispensables à la démocratie – doivent, plus que jamais, veiller à la force de leurs images et de leur mot.

Il ne s’agit pas d’éviter le propos d’opinion, d’autant que cette nécessité est la vitalité même du débat politique.

Un citoyen anesthésié est un zombie

Il s’agit, simplement, d’éviter la création de nouveaux nuages cotonneux où la confusion devient une sorte d’éther anesthésiant. En effet, les formules : « tout est dans tout », « ils sont tous pareils », « on ne peut plus croire en rien » naissent du flou. Avec les idées paradoxales, le risque est d’affaiblir la vigilance des citoyens. Ils deviennent égarés tels des zombies errant dans des espaces géographiques, politiques et culturels sans identité définie clairement. Ils se sentent perdus, sans repères solides. On demande aux politiques d’avoir une vision et on leur reproche leurs incohérences. C’est nécessaire, mais ne doit-on pas le demander également aux médias ?

Les ravages de la « défiance » vis-à-vis des pouvoirs, dont celui de la presse, sont suffisamment inquiétants pour que la prudence aide à soutenir la réflexion. En ajouter par des messages brouillés, comme cette contradiction que je crois relever dans ce numéro du Point(elles sont légion dans tous les médias) peut pousser un peu plus à l’abstention aux élections. N’oublions pas que cette dernière est l’expression, pour partie, d’un refus de notre système démocratique.

Or, ce danger ne cesse de monter et ouvre la porte à ceux qui sont prêts à lui substituer des régimes autoritaires dont nous savons qu’ils entraîneraient, eux, le déclin de la France.

  1. « Et nous, et vous… avec les médias, comment ça va ? », le 8 février 2021.[]

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Get Adobe Flash player