QUAND LES MILITANTS FONT LE (MICRO) TROTTOIR

Les militants, naguère, chantaient en manifestant : « On est dans la rue, le Pouvoir est foutu ». Et plus ils étaient nombreux, plus la puissance du chœur (et pour certains de cœur) était forte. Désormais, le militant, surtout quand il ne représente pas grand-chose et parfois rien, quitte le boulevard… et fait le trottoir. Et même seul, sa voix, même inconsistante, fait le bruit du tonnerre !

La naissance du point-presse sans questions

Il tient adresse sur « son » trottoir dont il sait choisir les arrière-fonds « significatifs ». Il convoque le micro-tendu journaliste qui obtempère droit comme un porte-micro qu’il est devenu. Alors, évidemment à l’aise dans son pré-carré, le militant parle. Il dégaine ses éléments de langages, et distribue ses mots colorés. Le reporter(re) à terre les sucera comme des confiseries de premier choix. Vite fait, vite pris, 20 ou 30 secondes au plus. Et, surtout, sans questions sur le contenu, sans relance, pour l’œil de la caméra ou les oreilles du micro. Mais surtout sans langue de journaliste qui viendrait contextualiser, interroger pour mieux comprendre et expliquer. Le militant a réussi son coup : il vient d’inventer le Point-presse d’un genre nouveau. Avec son principe intangible, il parle, le journaliste écoute et enregistre.

Le robot-journaliste

Je sens venir le temps où un drone bien équipé se rendra hélices-volantes sur le lieu de rendez-vous transmis par smartphone aux rédactions et aux journalistes. Il s’agira bien sûr d’un événement, enfin celui du militant : « Venez, il se passe quelque chose, je vous dirai ». C’est ainsi qu’après le journaliste robotisé, pointe la face inerte et muette du robot-journaliste. Ses qualités, au demeurant, sont bien inférieures au robot-cuisine, qui a l’avantage de préparer des plats gustatifs aux nombreux composants. Le robot-journaliste vous livre, parcimonieusement, ici une racine d’information, là une feuille défraîchie de propagande. Une sorte de junkie-fast-food. Aucun ingrédient qui caractérise l’information. Pas le moindre grain de sel pour aider à la mise en perspective, aucune épice pour titiller les neurones de la réflexion, rien qui ne vienne tenter de donner vie à la langue de bois militante. N’empêche, cet apparemment « vrai » ne peut produire que du faux tant il est un prosélytisme à l’étiquette masquée, une propagande manipulatrice.

Le jeune mercenaire déguisé en ange blanc

Les gueules d’ange sont naturellement avantagées surtout si elles se produisent sur des scènes réputées. Ainsi, comment mieux faire saliver un journaliste robot en l’invitant à Tolbiac, la faculté parisienne de toute les luttes ? L’architecture de l’établissement impose une très grande proximité. C’est pourquoi le virus a imposé la fermeture. CNEWS décide « d’illustrer » le sujet et envoie ventre à terre un reporter. Voici ce que son panier électronique recueille d’un jeune présenté comme « étudiant en philosophie. Vous n’avez, bien sûr, pas oublié qu’il s’agit d’un sujet sur le conoravirus, il vaut mieux ! En effet, voici ce qu’il dit : « En fait, on trouve ça un peu ridicule que tout le monde parle tout le temps de coronavirus alors qu’il y a des problématiques sociales vachement importantes dans le pays en ce moment. Donc, en soi, surtout pour notre tranche d’âge à nous. On est assez jeune, le coronavirus, ça ne touche pas tant que ça et on aimerait bien continuer à étudier ».

Le petit soldat de Mélenchon réussit son coup

Passons sur le langage limité du philosophe en herbe, vachement « djeune », pour retenir les deux informations essentielles : 1/ Les luttes sociales sont plus importantes que la pandémie ; 2/ Nous les jeunes, on est protégé. Ce qui veut dire, pour ce jeune décervelé, que le sujet du coronavirus n’en est pas un… et qu’il vaut mieux ne pas être « vieux ». Crétin et odieux ! Que dit le ou la journaliste ? Rien. Comment l’antenne présente-elle l’image ? CNEWS mets en avant sa bonnette rouge ; gros plan sur le jeune dont le nom, « Élie Sibille » et le statut « Étudiant en philosophie » surmontent à l’écran le bandeau « Coronavirus : le campus de Tolbiac évacué ». Qui est Élie Sibille ? On n’en sait rien. Un jeune choisi au hasard ? On peut en douter quand on apprend sur Tweeter, qu’Élie Sibille est l’ancien porte-parole national du syndicat lycéen #UNL-SD, et par ailleurs militant de #La France Insoumise (#LFI). Sans aucun doute une ancienne fonction et un souci d’organisation propres à se constituer un bon fichier de journalistes. Le petit soldat de @Jean-Luc Mélenchon a réussi son coup.

Les balayeurs de l’information prémâchée

Les réseaux sociaux bénéficient, à coup sûr, de l’image au format idéal. Les propagandistes ne se priveront pas de la copier sur le site facebook de CNEWS. Évidemment, il n’y a rien de mieux, pour le militant micro-trottoir que de voir diffuser son image labelisée, donc validée, par le logo d’une « grande » chaîne d’information. Ce n’est que du bonheur de voir ainsi réussir son coup de presse de nouvelle génération. Quant à la génération des journalistes, que l’on peut au sens premier du terme qualifier « de trottoir », se rend-elle compte qu’en la circonstance elle ne fait que balayer et mettre dans sa pelle-besace les feuilles de l’information prémâchée qui lui sont jetées ? Est-ce ainsi que les journalistes espèrent survivre ?

#amesamisjournalistes

7 pensées sur “QUAND LES MILITANTS FONT LE (MICRO) TROTTOIR

  • 21 mars 2020 à 12 h 12 min
    Permalink

    Cher Daniel,
    Il faut cesser de parler DES journalistes.
    Il y a journalistes et “journalistes”, il y a de vrais et de faux “journalistes”, il y des “journalistes” qui travaillent et d’autres qui ne font que “reprendre”, il y a “journalistes” compétents et d’autres qui ne le sont pas, il y a des “journalistes” militants et d’autres qui sont libres, il y a des “journalistes” de propagande et …, etc… et cela comme dans toutes les professions, sans oublier les “Politiques”. Simplement, dans le cas de l’information, c’est la démocratie et la liberté qui sont menacées. A quand un un vrai comité d’éthique et de déontologie composé des journalistes désignés par leurs pairs, par les vrais, mais à condition que ce ne soit pas à la manière, par exemple, de l'”Ordre des médecins” qui couvre tant de malversations… Pourquoi tant de cartes de presse, alors que je n’en avais pas et que je fus éditorialiste, 25 ans durant ? Est ce parce que je l’étais bénévole en soutien à la liberté de ce magazine ? Bizarre quand même, non ? Je fus aussi longtemps “fonctionnaire”, et il m’a toujours semblé absurde de parler DES “fonctionnaires” comme s’il s’agissait d’une même profession. Idem donc DES “journalistes”. Je suppose que les vrais professionnels ne se reconnaissent pas dans certaines des pratiques de leurs soit disant confrères ou consoeurs, qui font honte à la profession, la vraie. Je comprends ta colère et celle de mes amis Journalistes qui travaillent, et ne sont pas toujours rémunérés à la hauteur de leur tâche. Merci Daniel pour tes analyses toujours percutantes et sans cette langue de bois militante et, souvent, infantile… Pierrick

    Répondre
    • 21 mars 2020 à 15 h 13 min
      Permalink

      Salut Pierrick. Tu as bien sûr raison. D’ailleurs, modestement, mon blog vise à ce que tous les lecteurs s’interrogent sur les articles qu’ils lisent. Leur dire qu’ils doivent sans cesse s’interroger sur la volonté du journaliste. Ce n’est pas toujours simple. Mais les dérives, d’ailleurs débattues dans ce métier indispensable à notre démocratie, sont de plus en plus nombreuses. Encore que, crise vitale oblige peut-être, les télévisions et les radios me semblent aujourd’hui faire oeuvre utile avec belle qualité d’information et de médiation. Quand j’écris DES journalistes, je pense à certains et bien sûr pas à tous. D’ailleurs, tu l’as sans doute remarqué, j’ai une “étiquette” qui s’intitule “vive le journalisme”. Pas utilisé cette fois, et pour cause. Toutefois je termine mon article par #amesamisjournalistes car j’y ai beaucoup d’amis.

      Répondre
  • 21 mars 2020 à 12 h 43 min
    Permalink

    “Le micro-trottoir, degré zéro du journalisme”, titre d’un mien article ancien… Quant à l’Ordre des journalistes – ça reviendrait quand même à ça – je plaide plutôt pour un renforcement de l’éthique de métier. Comment ? À la base, pour commencer : l’école, la formation, dont les “maîtres” devraient être aussi exemplaires sur la question, et très convaincants. Les “pairs” (anciens ou actifs “militants” dans chaque média) devant constituer un pôle d’alerteurs s’exprimant dans un blog spécifique, par exemple – genre Acrimed, mais de l’intérieur du métier, et moins vainement acri…monieux, c’est-à-dire donneurs de leçons moralisantes et punitives. Voilà.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Get Adobe Flash player