“DÉSINFOX CORONAVIRUS” RANGÉE AU BÊTISIER DES FAUSSES BONNES IDÉES

Le gouvernement a fini par reculer. Le retrait, sur son site Internet, des « meilleurs » articles publiés par la presse a été décidé quelques jours après sa mise en ligne. Il est rare de constater une telle « maladresse » qui a révélé, une nouvelle fois, les incompréhensions, les vains combats et les affligeantes extravagances qui nourrissent la chronique éternelle des rapports entre journalistes – disons certains – et les pouvoirs en place. Au départ, incontestablement, il y avait une bonne intention : lutter contre les fausses informations (infox) circulant sur le Covid-19 et les moyens de lutte engagés pour le combattre. L’idée en ouvrant sur le site gouvernemental la page « désinfox Coronavirus » avec ce sous-titre « Des journalistes spécialisés démêlent le vrai du faux du COVID-19 »  était de mettre en avant des écrits aux informations rigoureuses.

Jugement et bonne note

L’espace donnant « accès aux articles de médias français. », enfin à certains. Évidemment, en écrivant « des » journalistes – il y en a donc d’autres… – et en pointant qu’ils sont « spécialisés » – certains écriraient donc sans savoir… – un sentiment de défiance est rapidement devenu dominant. Le gouvernement ne veut-il pas trier le bon grain de l’ivraie dans une profession avec laquelle, dès après l’élection présidentielle, il a toujours été en décalage. Des politiques, des fonctionnaires, aussi hauts soient-ils assis, seraient donc en capacité de faire un tri, par ailleurs obligatoirement limité, pour « juger » ou « noter » la qualité des articles publiés sur le coronavirus… Résumons, après classement il y a des « bons » et des « mauvais » journalistes et le gouvernement, sur son site officiel, se propose de nous éclairer.

À noter que les rédacteurs en chef des journaux n’ont pas été mis au courant de la démarche avant publication… Un certain état d’esprit du dialogue.

Les journalistes et les cellules de “fact-cheking”

Sélectionner des articles ou sanctionner des propos qui ne plaisent pas ? Éclairage salutaire ou mise à l’index de certains rédacteurs qui « cherchent la petite bête » ? On ne peut imaginer plus grande stupidité dans la mesure prise. Aveuglement lié à une précipitation sous pression ou idée fixe récurrente ? Même si l’on peut ne pas suivre l’idée que tout journaliste est par nature un « fact-checker », il y avait un autre moyen pour lutter contre les infox sur le Coronavirus. Justement en faisant appel aux journaux et plus précisément à leurs cellules très efficaces de vérification de l’information.

Ainsi par exemple AFP Factuel qui, notamment sur Twitter, alerte plusieurs fois par jour, sur les « Faux » et rétablit la vérité. Ou encore la rubrique « CheckNews » de Libération et l’outil « Décodex » du journal Le Monde qui permet de vérifier la fiabilité d’une adresse URL. Il suffisait de faire la promotion du travail particulier de ces équipes. Elles qui, notamment depuis la montée en puissance des réseaux sociaux diffuseurs de fausses nouvelles à grande échelle, ajoutent à la rigueur quotidienne de tous les journalistes. Enfin celle qui devrait être systématique.

Politiques et journalistes égaux sur le podium de la défiance

En effet, la vérité oblige à dire que ce n’est pas toujours le cas. Cette crise, où pourtant l’intérêt général est de protéger les populations, de les informer sur les évolutions régulières, de ne pas les affoler, n’a pas empêché certains titres « survendeurs ». On lit des formules approximatives et parfois la propagation d’informations – y compris venues du monde scientifiques nourrissant des débats contradictoires – sans que cela soit clairement précisé. On peut dire que c’est le lot de la presse… que les Français connaissent bien pour d’ailleurs la sanctionner sur ce point.

Encore aujourd’hui, dans un sondage de moins d’une semaine * l’exécutif Français ne recueille que 34 % d’opinions favorables sur la manière dont il gère la crise. Les journalistes ne sont pas davantage soutenus et les réseaux sociaux encore moins. Notons que Boris Johnson est plébiscité à 63 % alors que toute la presse britannique considère que sa gestion a été la pire avec celle de Trump ! Effet Brexit ? Dans le même temps, les Français ont bien vécu la période de confinement (80 %), à l’égal de la perception des Européens (83 %). Les toujours étonnants résultats des sondages émotions.

Nous ne découvrons donc pas que persiste un problème de crédibilité de la parole politique. La défiance de l’opinion est immense sur de si nombreux sujets depuis des années que c’est la démocratie même qui s’effrite. Nous constatons de même la très faible adhésion aux propos de la presse.

Comment “labeliser” les articles de qualité, un débat qui va durer

C’est pourquoi, par exemple, il est bon de se souvenir de deux initiatives récentes. La première est l’installation, le 2 décembre 2019,  du Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM), composé en trois tiers : 1/3 de journalistes, 1/3 d’éditeurs de presse, 1/3 du public. Ce type de conseil existe dans une centaine de pays, dont dix-huit en Europe**. Initiative un peu plus ancienne, celle de la « Journalism Trust Initiative » (JTI). Elle est portée par Reporters sans frontière (RSF) et l’Agence France-Presse (AFP), l’Union européenne de radio-télévision. Le Global Editors Network, une association regroupant des rédacteurs en chef de médias du monde entier la soutient. Christophe Deloire, secrétaire général de RSF est parti d’un constat : « Dans le nouveau système de l’espace public, les informations fausses circulent plus vite que les vraies ». 

Grosse gaffe et erreur politique

Sans nul doute « désinfox Coronavirus » est un sujet crucial en la période et est né du même constat toujours valable. Mais on peut dire avec la même certitude que l’initiative gouvernementale a été des plus maladroite et ajoutons inutile. Sauf à faire polémique et discréditer la parole publique un peu plus. Qui aurait envie d’aller sur un site de communication gouvernemental pour rechercher une information qui relève du journalisme ? Reconnaissons qu’annulée seulement quelques jours après son lancement, le sens commun a prévalu et que cette action sera à mettre dans le casier bêtisier. Ce dont on se serait bien passer.

* Sondage Odoxa du 10 mai pour France-Info et Le Figaro

** Lire « Un conseil déontologique journalistique pour redonner confiance en la presse », publié sur ce blog le 9 décembre 2019.

3 pensées sur ““DÉSINFOX CORONAVIRUS” RANGÉE AU BÊTISIER DES FAUSSES BONNES IDÉES

  • 11 mai 2020 à 12 h 04 min
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    Il y a “du loup” quand il y a “du flou” comme dit la vulgate, pour le coup bien sensée. Moins c’est net, autrement dit, plus ça mastique pour tenter de boucher les trous du doute… si j’ose dire en pleine phase de déconfination poéteuse. Voir là-dessus ce qu’en dit cet article, qui cite Hannah Arendt, qui s’y connaissait en intox,, surtout totalitaire.
    https://c-pour-dire.com/2020/05/10/coronavirus-hannah-arendt-quand-plus-personne-ne-croit-plus-rien/
    En plus actuel, il me semble qu’on en est encore et toujours à la distinction entre “communication”, au plein sens, et “com'”, sa négation foireuse.

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  • 11 mai 2020 à 17 h 28 min
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    J’ignorais qu’un Conseil de déontologie des journalistes avait été créé. Bonne initiative, mais est il opérationnel ? Quant à RSF, créé par un trotskiste passé à l’extrême droite, ce que je pressentais à l’époque de l’appel au boycott de la Chine, et qui s’y connait en matière de fake News et de censure, j’avoue être un peu septique.

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