LES AHANS DE LA PENSÉE COURTE FAVORISENT L’INGÉRENCE POLITIQUE

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Quelques captures d’écran de plusieurs pages Facebook et de sites administrés par un même réseau de désinformation basé en Ukraine et en Russie. Les Décodeurs-Le Monde article d’Adrien Sénécat, 22 novembre 2019.

Le « combat » politique a toujours été synonyme de « frapper fort ». Il s’agit de faire tomber l’adversaire et ainsi, en démocratie et par les mots, d’assurer l’alternance avec des programmes promettant la fin de la gabegie et l’arrivée des jours meilleurs. Comme les faiblesses humaines n’épargnent pas les responsables politiques, les élus et les gouvernants, la cupidité, l’avidité et frasques diverses ont toujours été un matériau de choix pour les oppositions. Les joutes oratoires à l’Assemblée nationale, les gros titres de journaux ont nourri le débat démocratique en dénonçant les pratiques bafouant l’intérêt public. Au fil des années, même pour un citoyen à la mémoire courte, les exemples ne manquent pas sur les dernières décennies. L’actualité courante démontre que le ménage est loin d’être parfait. Mais depuis l’avènement de la télévision spectacle – y compris pour les rares émissions politiques encore existantes – et plus encore avec la puissance dévastatrice des réseaux, nous sommes dans l’ère du « punchline ». On dit même qu’il y a des consultants spécialisés dans le domaine. L’efficacité du propos ne tient plus dans la clarté, mais dans le K.-O. de l’autre, celui que l’on veut remplacer. En vérité, nous sommes loin du noble art. Le coup le plus utilisé n’est pas le coup droit, mais le coup bas. Un mot le résume : « Non ! » Il fuse immédiatement, coupe l’air du débat qu’il veut étouffer. On sent que les participants n’ont plus le souffle long pour l’échange ou l’argumentation. « Non ! » pousse comme un cri, s’écrit facilement sur les banderoles. Ces ahans se veulent actes de langage démocratique, ils sont son affaiblissement. D’ailleurs on parle autant de « bêtes » politiques que d’hommes politiques, donnant au premier un avantage. Régression.

La démocratie en est d’autant plus fragilisée qu’au « Non ! » s’ajoute le « Faux ! » tout aussi péremptoire. Il devient difficile, même pour qui fait effort, de trier le bon grain de l’ivraie car le poison est quotidien et crée un climat politique. Pollution insidieuse que nous inspirons tous. Ces nuages malfaisants sont un terrain de jeu pour tous ceux qui veulent instiller les doutes, se jouer des esprits, agir par la bande. C’est ainsi que ce règne de combats de rue, sans règles, est investi par des intervenants extérieurs.

La dernière en date qui fait actualité est celle réalisée lors de la campagne présidentielle de 2017 contre En Marche ! et Emmanuel Macron. Le 14 février 2017, un article du quotidien Le Monde titrait : « Le Kremlin juge « absurdes » les accusations d’ingérence dans la campagne de Macron ». L’équipe d’Emmanuel Macron avait dit avoir essuyé des milliers de cyberattaques depuis l’entrée en campagne de l’ancien ministre de l’économie et a exhorté l’État à prendre des mesures face au risque d’ingérence étrangère dans l’élection présidentielle en France. Le même jour dans le même journal, Richard Ferrand, le secrétaire général du mouvement En marche ! appelait dans une tribune titrée « Ne laissons pas la Russie déstabiliser la présidentielle en France ». Et de préciser : « Le site Internet du mouvement En marche ! et ses infrastructures font l’objet de plusieurs milliers d’attaques mensuelles sous diverses formes ». Il ajoutait « L’objectif est de pénétrer dans nos bases de données et nos boîtes e-mails afin de les pirater. Si ces attaques réussissaient, l’animation de la campagne d’En marche ! deviendrait extrêmement difficile, sinon impossible », poursuit-il. « Ces attaques proviennent principalement d’Ukraine, pour près de la moitié d’entre elles », avec cette conclusion : « Ce qu’indique de manière certaine la nature de ces attaques, c’est qu’elles sont organisées et coordonnées par un groupe structuré, et non par des hackeurs solitaires. » À l’époque certains hommes politiques et journalistes s’interrogeaient, n’est-ce pas diversion, aveu de faiblesse ou tentative d’évitement des sujets essentiels pour le nouvel entrant dans le jeu politique…

Le 8 décembre 2019, le même journal affiche ce titre en Une « Les preuves de l’ingérence russe dans la campagne de Macron en 2017 ». Sans entrer dans les rouages et les labyrinthes multiples constitutifs de ces mondes parallèles où les masques s’ajoutent aux masques pour protéger les instigateurs, retenons l’essentiel. L’attaque était réelle. Elle était coordonnée à un niveau d’organisme spécialisé, probablement le GRU aujourd’hui rebaptisé GU (Direction générale du renseignement de l’état-major des forces armées russes. Particularité : œuvre à l’extérieur des frontières de la Russie. Le Monde écrit : « Les manœuvres contre Macron étaient bien une des pièces de l’ensemble des cyberoffensives russes mêlant espionnage, propagande et destruction, menées depuis 2014 contre l’Ukraine et diverses puissances occidentales par des pirates affiliés aux services russes de renseignement. »

Nous avons donc confirmation d’un basculement dans le monde de l’ingérence directement politique, notamment au moment clé des élections majeures. En 2017, nous apprenions que les trois agences américaines de renseignement, FBI, CIA et NSA, concluaient que le gouvernement russe avait bien tenté de favoriser l’élection de Donald Trump contre Hillary Clinton. En Grande-Bretagne, la commission du renseignement et de la sécurité (ISC) du Parlement britannique a mené une enquête sur les allégations d’activités russes visant le Royaume-Uni. Les périodes du référendum sur le Brexit en 2016 et l’adhésion à l’Union Européenne étaient visées.

Pour autant, ne surtout pas croire que la Russie serait la seule puissance active. N’oublions pas que les oreilles de la NSA américaine ont écouté les trois chefs de l’État français, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande entre 2006 et 2012. En 2013, ce dernier et Angela Merkel, avec le soutien de l’Union Européenne, demandait expressément une réunion pour mettre fin à ces écoutes.

Comment s’étonner de ces ingérences à l’heure des technologies actuelles… mais aussi en considérant le mépris absolu de la diplomatie du dirigeant de la première puissance mondiale. Donald Trump se débarrasse mois après mois, semaine après semaine, de tous les conseillers qui peuvent le contredire. Les démissions de ministres et hauts responsables de l’armée s’enchaînent de même. L’ambassadeur américain en Allemagne, Richard Grenell, n’a pas hésité, en juin 2018, à déclarer au site américain d’extrême droite Breitbar vouloir « soutenir » la droite dure en Europe. Il organisait aussi des rencontres avec des dirigeants étrangers de premier plan de passage à Berlin. Martin Schultz, ex-président du Parlement européen avait demandé son renvoi pur et simple. En vérité, l’ambassadeur est en tout point conforme à son président qui, en juin 2019 dans une interview au journal The Sun déclarait : « Boris Johnson serait un excellent premier ministre et qu’il ferait du très bon travail à la tête du pays. » Steve Bannon, le penseur et stratège de la victoire de Trump, est venu à Paris en mai 2019 pour soutenir Marine Le Pen. En réponse au quotidien Le Parisien, il ne se défilait pas : « De toutes les élections qui auront lieu le week-end prochain, 26 mai, en Europe (…) c’est de loin, ici, (…) la plus importante à cause du positionnement mondialiste d’Emmanuel Macron (…) C’est un référendum sur lui et sa vision pour l’Europe. » Il ajoutait, afin que son ambition ne soit pas sous-estimée : « « Matteo Salvini, Marine Le Pen et Nigel Farage [le chef du parti britannique Brexit Party] peuvent être à la tête de trois des quatre plus gros partis présents au Parlement européen ».

Les relations internationales ont toujours été et demeureront comme des alternances entre tensions et moments d’alliance entre alliés. Espionnage et contre-espionnage ne ferment jamais leurs bureaux. Mais la diplomatie continuait son efficace travail silencieux, feutré, pour aborder les sujets de discorde sur le fond, les comprendre, tenter de les résoudre et éviter les choix dangereux pour tous. Aujourd’hui, aux États-Unis, le président piétine, en permanence, d’impatience et change de collaborateurs comme de Kleenex. Il « gère le monde » par ses tweets nocturnes (le matin du 13 décembre, il battait son record : 123 tweets avant midi !).

Les plus hauts responsables, les présidents en premier, sont naturellement au courant des actions d’ingérence politique, même si les instigateurs les nient. Il est heureux que la presse nous éclaire sur les tenants et les aboutissants. Mais, deux éléments sont aussi essentiels. Le premier est que les pays échangent clairement et franchement avec un langage direct et que pour autant les liens et les lieux de discussion appropriés soient toujours ouverts. De ce point de vue, la fermeté d’Emmanuel Macron au sommet de l’OTAN à Bruxelles au début du mois et l’ouverture à Paris, le 9 décembre, d’une rencontre au sommet pour la paix entre la Russie et l’Ukraine en accueillant, en présence d’Angela Merkel, Vladimir Poutine et Volodomyr Zelensky pour mettre fin au conflit entre les deux pays sont deux gestes de la diplomatie retrouvée. Sans concessions. Le second serait, il est peut-être plus difficile encore à réaliser, que les responsables politiques français prennent la mesure de leur insuffisance de réflexion et qu’ils mettent fin à leurs réflexes d’automates ventriloques aux vieilles rengaines. Dans le même esprit, une expression forte de l’Union européenne sur les ingérences politiques serait la bienvenue autant que de besoin. Notre faiblesse démocratique fait la force de ceux qui veulent la déstabiliser et la mettre à bas. #Infox #Fakenews

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