LES GRANDES VOIX MUETTES

Olivier Duhamel animait depuis des années l’émission Médiapolis sur Europe 1 le samedi matin à 10h. Aujourd’hui, après avoir démissionné de toutes ses fonctions suite aux accusations à son encontre, c’est l’émission “Les grandes voix d’Europe 1, on débat de la vie politique” qui a pris le relais. Logique. Il se trouve qu’aucun mot sur Olivier Duhamel n’a été prononcé. Ainsi ces grandes voix sont restées muettes. Un propos, ne serait-ce qu’une phrase, aurait été probablement difficile, mais selon moi nécessaire. Ne serait-ce que pour annoncer – même si l’on imagine que tous les auditeurs fidèles étaient au courant – que le présentateur habituel… ne le serait plus. Ce silence m’apparaît dommageable car il renforce, pour le moins, le sentiment de gêne qui entoure, dans les médias, la survenance du “choc” Duhamel.

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On peut opposer le fait que L’OBS ait fait sa Une avec la parution du livre de Camille Kouchner, mais ce n’est pas suffisant. La publication ajoute même encore au sentiment d’embarras qui semble dominer chez tous ceux qui ont côtoyé le politologue. En effet, on peut considérer que l’hebdomadaire a attendu de pouvoir faire le service après-vente pour la promotion de l’ouvrage avant de s’intéresser au sujet connu depuis longtemps alors que, ce numéro l’atteste, il lui semble de première importance.

Hier j’ai écrit mon article ” Le choc Duhamel, l’omerta comme protection sociale” sur mon second blog (Vu(es) de Montreuil – www.danielchaizedotcom.wordpress.com”). Sa conclusion était : “Aujourd’hui l’homme Olivier Duhamel, plus que jamais, est face à lui-même. Mais l’enquête qui s’ouvre à son encontre, révèle que la société dans son ensemble est face à ses responsabilités. Les comportements « d’intouchables » ne peuvent plus avoir court impunément.” Et pour ce faire, il faut que les voix s’élèvent et parmi elles les plus grandes, d’autant qu’à cette heure désormais sur Europe 1, elles sont présentées comme “historiques“.

Exceptionnellement, afin d’éclairer ce propos, je place ci-dessous mon propos complet.

* * *

La justice parle avec les bons mots et c’est par leur précision qu’ils apparaissent sidérants. En début de semaine, le parquet de Paris a ouvert, à l’encontre d’Olivier Duhamel, une enquête dont les chefs sont : « viols et agressions sexuelles sur mineur de moins de 15 ans par personne ayant autorité. » La procédure fait suite à la publication du livre La Familia grande (Seuil) par Camille Kouchner. Elle y accuse son beau-père d’avoir agressé sexuellement son frère jumeau âgé de 13-14 ans au moment des faits qui apparaissent avoir duré deux ans. Depuis, le constitutionnaliste et politologue renommé, a mis fin à toutes les fonctions qu’il exerçait à Sciences Po Paris et dans les médias.

Une procédure judiciaire étant en cours, je m’abstiendrai par principe d’évoquer le cas personnel d’Olivier Duhamel. De plus, hormis le constat qui confirme qu’aucune qualité ne permet d’éviter ces drames, je n’ai rien à en dire. En revanche, les informations et certains premiers commentaires interrogent sur le silence qui a été tenu depuis des années. De toute évidence de nombreuses personnalités, bien au-delà de la famille, étaient au courant « des problèmes familiaux » comme l’évoque un professeur de droit public. 

Du silence familial…

On peut s’étonner, mais comprendre, que la mère, Evelyne Pisier, mise au courant en 2009, ait voulu garder le secret. Sûrement afin de protéger son mari et sa famille. Le fils, pourtant ainsi doublement victime, aurait même donné son consentement pour ce silence. Cette lourde chape de plomb familiale est classique lors des incestes où subsiste, longtemps après les faits, un climat étouffant et destructeur.

Elle écrase les esprits et les vies puisque l’inceste semble toucher 5 à 10 % des foyers français alors que nous sommes très nombreux à ne pas imaginer un chiffre si terrible. Terrible silence car il y a, au plus tôt, une indispensable protection des enfants et une aide à leur reconstruction nécessaire. L’inceste détruit toujours, parfois jusqu’à la mort. D’ailleurs, Bernard Kouchner, le père de Camille admire aujourd’hui « le courage exceptionnel de sa fille » considérant que ce « lourd secret » pesait « depuis trop longtemps ». Bien… On peut néanmoins noter simplement que ce père globe-trotter dont la femme disait à ses enfants privés de sa présence : « Votre père ne s’occupe pas de vous, car il soigne les enfants du monde » n’a pas mis toute son énergie à révéler les faits qu’il connaissait plus tôt, ou aider ses enfants à une expression plus rapide.

… à l’omerta sociale

Le fondateur de l’association Médecins du Monde et ancien ministre aurait été mis au courant en 2010 et aurait gardé le silence à la demande de sa fille Camille qui le rompt aujourd’hui. Dans La Familia grande, elle écrit cette phrase terrible : « Je ne révèle rien dans ce livre, tout le monde sait ». « Tout ce monde » rassemble tous ceux qui étaient très proches de l’ancien député PS au Parlement européen (1997-2004), à savoir des personnalités politiques de premier plan, notamment de sa famille politique. Et elles étaient nombreuses compte-tenu de l’activité débordante d’Olivier Duhamel au cœur du microcosme politico-médiatique parisien et au-delà.

Savaient-ils ? C’est très probable pour certains d’entre eux. Camille Kouchner écrit elle-même, dans une phrase où les périodes se mêlent étrangement : « Je pense que ceux qui, depuis 2008, savent ce qu’a fait mon beau-père ont été terrassés en l’apprenant. Avoir vécu à trois mètres d’une chose pareille et ne pas s’en être aperçu… Certains sont venus me soutenir, d’autres non. » 

Quelles sont les motivations d’un tel silence ? Pour protéger la famille, la mère et les enfants qui demandaient le silence ? Souhaitons que cette raison, même inappropriée, ait dominé. Mais peut-on exclure qu’il ne s’agissait pas aussi de ne pas gêner la carrière de ce brillant et influent fils du ministre centriste Jacques Duhamel adepte de la « Nouvelle Société » prônée par Jacques Chaban-Delmas dont il fut ministre ? Peut-être même que ceux qui fréquentaient régulièrement le docte médiatique craignaient de dévoiler la vérité pour ne pas être victimes de dégâts collatéraux qui, ils pouvaient le penser, nuiraient à leur propre destinée. Ce n’est pas exclu. Mais la vérité est crue et terrible ; il apparaît bien que dans « certains milieux », à l’instar d’ailleurs de la mafia et de ses codes « d’honneur », le silence ait été d’or. Le titre du livre de Camille Kouchner, La Familia grande, ne peut pas être innocent. Sans conteste, il y a eu une véritable omerta, peut-être largement partagée par des personnalités de premier plan. 

Équilibre personnel, équilibre de caste

Mais quelles que soient les raisons de toutes ces bouches cousues, c’est bien l’essentiel qui se révèle. Au-delà du cercle familial qui pour être brisé demande un immense courage, nous voyons l’influence des cercles d’amitiés, des complicités de castes, des statures considérant de leur hauteur leur immunité éternelle. À l’instar de ces bourgeoisies du XIXe et XXe siècle, où rien (des turpitudes) ne sortait des demeures et villas afin que l’essentiel (l’argent, les biens) demeure. Les cercles d’aujourd’hui s’inscrivent dans cette lignée et considèrent essentiel de se serrer les coudes pour la survie de « leur » monde.

En effet, si un secret familial est nécessaire pour tenter de conserver un équilibre entre ses membres, le secret social reste décisif pour conserver celui d’une communauté, d’une ville, d’un espace politique ou culturel. Chez certaines gens on ne peut pas sacrifier les apparences. C’est inimaginable.

Ce monde, William Faulkner l’a peint dans sa Trilogie des Snopes où tout se tient et tous se tiennent pour l’apparence et l’honorabilité. Jusqu’au drame final qui déchire l’affiche de tranquillité factice de Jefferson, la bourgade fictive mais si réaliste du tout autant fictif et réel comté de Yoknapatawpha. Un monde ancien dessiné à traits fins.

Les murs des prisons du silence se fissurent

On évoque des actes odieux et des fractures personnelles, mais on se doit de parler de culture et d’assise sociale. Nous vivons encore en ce temps ancien et encore dominant, où le silence est sûr de sa force de pression sur les courtisans. Pas de tous et de moins en moins, car les fractures apparaissent dans les murs emprisonnant les victimes. Par exemple, l’ancienne ministre de la culture et de la communication Aurélie Filipetti, professeure à Sciences Po Paris, dit avoir prévenu en 2019 son directeur Frédéric Mion des agissements du professeur vedette. Mais il n’a pas fait remonter l’information ni cherché à s’informer auprès d’Olivier Duhamel. Ce même directeur, qui à l’annonce du livre de Camille Kouchner s’est dit « être sous le choc » en découvrant l’information… avant de reconnaître, quelques heures plus tard, qu’il avait été mis au courant en 2019 : « C’est vrai, je n’ai pas réagi après avoir été contacté. » Il a ajouté : « Je n’ai pas percuté. Je n’ai pas entendu ce que cette personne cherchait à me dire. J’aurais dû aller trouver Olivier Duhamel. C’était un devoir élémentaire. Je prends toute la responsabilité de ce manque de prudence, mais la faute s’arrête à moi. J’ai été inconséquent et j’ai manqué de discernement. Je suis prêt à l’entendre et à en subir les conséquences. » L’explication, par ailleurs peu élégante, est un peu courte, mais prenons en acte. L’avenir dira ce qu’il adviendra de lui, mais déjà les associations étudiantes de l’IEP demandent sa démission.

Des avenirs à la croisée des chemins

Il se trouve, hasard du calendrier, qu’Elisabeth Guigou proche d’Olivier Duhamel vient d’être nommée à la tête d’une commission sur les violences sexuelles et l’inceste. Camille Kouchner souhaite qu’elle lise son livre et « lui souhaite d’être efficace car il y a beaucoup à faire. » Le propos semble être entendu puisque l’ancienne ministre de la Justice a déclaré : « Le témoignage bouleversant de Camille illustre une fois encore la force de l’emprise de certains hommes et la difficulté pour toutes les familles de briser l’omerta de l’inceste. Ces faits, tus pendant tant d’années, ne font que renforcer ma détermination en tant que présidente de la commission à encourager la parole des victimes. »

Aucun jugement moral, mais une impérative exigence

Cette volonté n’empêche pas de surprenantes réactions. On note que certains membres du conseil d’administration de la Fédération Nationale de Sciences Politiques (FNSP), en réponse à la lettre de démission d’Olivier Duhamel, lui ont affirmé « leur soutien sans faille » ! Qu’est-ce à dire « sans faille » ? S’il s’agit de considérer que la somme importante des travaux du constitutionnaliste reste de première importance, que ses talents de professeur demeureront dans la mémoire de ses étudiants comme la qualité de ses nombreux ouvrages, parfait. Évidemment. Mais n’y a-t-il pas une faille de l’homme ? Est-ce qu’Harvey Weinstein n’était pas un des plus grands producteurs de cinéma avant d’être reconnu comme un prédateur sexuel. Il ne s’agit pas pour moi d’évoquer un jugement moral pour accuser ou disculper. De quel droit ? En revanche, il me semble que pour tous, et notamment les proches et les collègues d’Olivier Duhamel, un devoir s’impose : assumer la responsabilité majeure de faire la part des choses en pensant d’abord aux victimes. La complexité des hommes et le mélange de leurs faces noires et blanches ne peut s’opposer à ce niveau d’exigence. Il s’agit de mettre fin aux tabous concernant des agressions qui détruisent des êtres, des enfants et des adolescents surtout. L’inceste relève comme le viol et les agressions sexuelles, ne l’oublions pas, du droit pénal.

L’homme et la société face à leurs responsabilités

Certes, je ne pense pas que les « déballages » soient porteurs en eux-mêmes de vertus réparatrices comme l’a écrit une journaliste. Mais, lorsque ces cris étouffés surgissent avec sincérité et douleur, comme cela semble être le cas avec Camille Kouchner, nous ne pouvons qu’inviter à les entendre. Pour le meilleur être, si possible, des victimes et tout autant de notre société démocratique dont les fondements s’effritent sous les coups de boutoirs des connivences tacites. Comment avoir confiance… ?

Certes, les coupables pratiques « d’omerta » perdurent et perdureront encore, mais il est souhaitable qu’elles se heurtent de plus en plus à des voix dénonçant les protagonistes et les environnements néfastes.

Aujourd’hui l’homme Olivier Duhamel, plus que jamais, est face à lui-même. Mais l’enquête qui s’ouvre à son encontre, révèle que la société dans son ensemble est face à ses responsabilités. Les comportements « d’intouchables » ne peuvent plus avoir court impunément.

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