L’INFORMATION DE PROXIMITÉ AVEC… OU SANS JOURNALISTES

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Les grèves dans les transports en commun, notamment en Ile-de-France, ont mis en avant le besoin d’information de grande proximité. L’antenne régionale de #BFMTV, #BFMParis, a innové pour aider ses téléspectateurs en recherche de trajets avec les routes les plus fluides.

L’application de navigation GPS #Waze que nous pouvons charger sur nos smartphones a été sollicitée. Lors d’éditions spéciales sur la circulation, BFMParis projetait plein écran la situation réelle des embouteillages avec Waze. Les responsables de la chaîne disent qu’il n’y a aucun accord particulier, aucun contrat d’exclusivité. Néanmoins, une très bonne publicité – gratuite donc (pour l’instant seulement ?) – donnée à Waze. L’utilisation de #Google Map était déjà utilisée pour découvrir les plans, mais ici il s’agit d’une information dynamique, en temps réel. Nul doute que ces « partenariats » se multiplient demain sous diverses formes. Le groupe BFM mettait aussi à disposition son hélicoptères pour diffuser des images aériennes des bouchons sur les autoroutes en rayon autour de la capitale.

Seconde innovation l’utilisation des smartphones des téléspectateurs. On sait que la qualité des images de nos téléphones-caméras est suffisante pour passer à l’antenne puisque des films de grands réalisateurs ont été réalisés par ce moyen. Les journalistes de BFMParis les utilisent donc avec stabilisateur, mais surtout la chaîne offre désormais un numéro de téléphone que l’on peut contacter pour passer soi-même ses propres images de l’endroit où l’on se trouve. En direct ! Dans la période, il suffisait de dire à l’opérateur que l’on était coincé dans une longue file de voitures à l’arrêt et, après une rapide validation, on pouvait en montrer les images réelles. Plus encore, avec la fonction FaceTime (sur les iPhone d’Apple) ou son équivalent sur Androïd, chacun peut devenir un reporter de terrain et apparaître à l’écran pour donner son commentaire. Ainsi, en quelques minutes, BFMParis multipliait son nombre de « journalistes » sur les zones critiques. Complémentaire et plus fort encore que Waze. Des chaînes généralistes, comme France 3 ou M6 s’orientent aussi vers de telles utilisations du smartphone.

Le journalisme à la portée de tous ?

On imagine sans peine combien les chaînes de proximité (il existe BFMLyon et bientôt BFMGrandLille et Grand Littoralvont ouvrir leurs écrans) ont intérêt à développer ce concept de « citoyens-journalistes » et pas seulement pour « couvrir » des sujets liés aux embouteillages. Par ailleurs, on mesure d’emblée l’avantage économique de « journalistes » non rémunérés.

L’idée apparaît en France, mais elle n’est pas nouvelle dans les pays où les télévisions de proximité ont une grande puissance, aux États-Unis, au Canada par exemple. 46 % des américains se tournent en priorité vers les télévisions locales pour avoir de l’information. En Alaska une chaîne de télévision locale se sert presque exclusivement de l’application Fresco pour réaliser ses sujets et 13 télévisions locales utilisent ces images pour 38 journaux locaux. Le phénomène est croissant. #Fresco ressemble beaucoup à #Uber. C’est une application mobile qui met en relation deux parties en fonction de leur géolocalisation. Mais contrairement à Uber qui vous trouve un chauffeur, Fresco vous met en relation avec un photo-journaliste amateur. Une salle de rédaction d’une télévision locale poste par exemple une demande d’images d’une scène de crime, un utilisateur de Fresco accepte, prend une vidéo et la télécharge sur Fresco. Si le média utilise les images, l’utilisateur de Fresco obtient 40 dollars. Bien sûr, au début, la météo était la première demande. Les chats, comme sur Facebook, ont eu beaucoup de succès… avec les élans. Les événements sportifs ont suivi avec les faits divers comme les accidents. Aux États-Unis, en 2014, les équipes de journalistes des journaux ont chuté de plus de 10 % alors que le staff des télés locales a augmenté de 1 %. On imagine leur rôle durant une campagne électorale ! Des interviews d’hommes politiques ont déjà été réalisées. Et c’est là que le bât blesse. Une esthéticienne a avoué avoir stresser quand le communicant du politique lui a dit : « On veut que tu ailles dans son bureau et que tu lui poses toutes ces questions extrêmement importantes pour l’État.  Elle n’était pas sûr de vouloir passer au grill un politique. Cela semblait lui être un peu trop sérieux.

Mark Colavecchio est directeur de la chaîne #KTBY qui couvre tout l’Alaska et n’utilise que des images de Fresco. En 2017, il est interrogé pour une journaliste de #Vice News, qui a fait un reportage sur ces télévisions locales, lui pose cette question : « Vous ne pensez pas que les gens attendent que des professionnels leur donnent les infos avec du contexte ? » Sa réponse est franche : « Les journalistes écrivent encore le texte. Pour ce qui est de l’aspect visuel, le public n’a pas besoin d’un proSi vous demandez aux gens “ Qu’est-ce qu’un pro ’’, ils s’en fichent. Ils voient simplement un truc qu’ils trouvent bien ». On dira que c’est une certaine vision du métier et des téléspectateurs. Toujours est-il que même limité à 40 $ la vidéo, certains contributeurs ont déjà gagné 1.500 €. Dans son reportage, Elle Reeve, la journaliste de Vice News, rencontre Scott Centers, arrivé à la tête d’#ABC News pour que la chaîne entre dans l’ère digitale. Son propos est sans ambiguïté : « Notre partenariat avec Fresco, nous a permis de réduire les coups. Ce qui nous coûtait en moyenne 3.000 dollars nous revient désormais à moins de 200 dollars. » Quand elle lui demande si « il a viré des gens depuis ce partenariat », il réfute absolument… avant toutefois d’ajouter : « Nous n’avons plus besoin d’avoir autant de gens. Nous n’embauchons plus et Fresco a absolument quelque chose à voir avec cette situation ». Ah, quand même ! Carolyn Hall, photo-journaliste, a couvert un éboulement qui avait provoqué la mort de plus de 40 personnes « C’était trop lourd émotionnellement » confie-t-elle à Vice News. Elle a travaillé plusieurs années pour deux chaines d’Anchorage et elle pose cette question décisive : « Comment peuvent-ils faire leur boulot de journaliste, s’ils ne sont pas sur place ?  Ils ne savent pas quelle est l’ambiance sur place. Vous ratez une partie du sujet, si vous restez au studio. C’est triste de penser que, dans le futur, on pourrait avoir une société moins bien informée Le futur du journalisme est tellement important ».

En France, nous connaissons les journalistes qui filment, par exemple les manifestations, les mouvements sociaux et diffusent leurs images sur #YouTube. Certains, comme Gaspard Glanz, prônent le « street journalism ». Ce dernier a créé un site d’informations #Taranis News, mais est aussi pigiste pour des médias en ligne. Mais le développement des télévisions locales comme celles du groupe BFM qui, sans aucun doute, va s’étendre jusqu’aux médias de service public, pose la question du journalisme à une autre échelle. En effet, il ne s’agit pas seulement de l’équivalent de ce que sont les correspondants locaux de la presse quotidienne régionale qui reçoivent une formation et participent régulièrement à des échanges et des réunions de travail avec la rédaction centrale. De plus, ces images que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier d’éléments de “démocratie directe” (ou participative) me semblent être particulières du fait de leur caractère instantané. On sait aussi que leur passage en boucle provoque un effet “zoom” addictif qui peut limiter les ouvertures sur d’autres points de vue – c’est le cas de le dire – nécessaire à la réflexion et au débat. Certes, depuis toujours, les médias de masse et les médias destinés aux élites intellectuels ont toujours existé provoquant les failles dont on mesure les dégâts entre deux lectorats, deux parties de la société qui ne partagent plus, qui ne se connaissent et reconnaissent pas davantage. Aujourd’hui, ces images numériques vont tournoyer sur les écrans de télévision estampillées par la marque d’un grand média, mais aussi être reprises sur YouTube et autres réseaux sociaux, elles vont dominer – comme jamais – en termes de diffusion. Le temps est venu de l’instantanéité de la sensation. En conséquence, est-ce aussi l’heure de l’instantanéité de la pensée ? Autant de questions du point de vue éthique sur le contenu et le sens de ces images de « citoyen -journaliste” que du point de vue économique concernant le métier même de journaliste.

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