LA CENSURE DU TALENT

Dans sa chronique du 26 février, Jean-Claude Guillebaud évoquait le bavardage permanent qui meuble les ondes de l’audiovisuel. Comme de plus il s’agit d’un flot de paroles accélérées comme si les animateurs se piquaient d’un concours de vitesse d’élocution, une première conséquence inévitable : les trébuchements et les accrochages fréquents des mots automatiques qui ne sont là que pour faire décor. Irritant pour l’oreille… affligeant pour l’esprit. Mais cette absence visiblement redoutée du silence – la peur du blanc des speakers marathoniens de l’antenne – n’est rien en comparaison avec ce qu’elle produit chez les invités du micro. Comme le conditionnement est qu’il faut – au risque de ne pas « en être » – se conformer aux canons de la communication dominante et galopante, le mimétisme pavlovien domine, notamment chez les politiques. Alors non seulement ils parlent vite lorsque la perche leur est tendue mais ils font la tournée des plateaux pour parler encore et toujours. Parler sur l’onde serait le bon pas pour avancer ses idées. Et l’auditeur d’être étourdi par ces accélérations, emporté par ces tempêtes médiatiques « Pendant un jour ou deux – voire une semaine — plus rien au monde ne comptera que “le” sujet d’actualité et les millions de syllabes qui lui font escorte. Puis, comme on le sait, tout se dissipera miraculeusement. » note le journaliste de TÉLÉOBS. Jean-Claude Guillebaud a cette conclusion « animalière » très évocatrice : « Les médias, pris dans leur globalité, ressemblent à un rhinocéros dont personne n’est plus capable de contrôler la charge. Cet animal, comme on le sait, est doté d’une puissance aussi destructrice que myope. Une vague odeur, un léger bruit suffisent à le mettre en mouvement : alors, il fonce droit devant, au grand galop. Sa course est rectiligne et dévastatrice. Les médias se meuvent de cette façon dans l’imprévisible actualité. Ils foncent ensemble ! Or, dans tous les bons films animaliers survient un moment où le rhinocéros, au bout d’une course qui ne l’a mené nulle part, s’immobilise, naseaux fumants et poumons en feu. Son hésitation est brève. Le débat intérieur tourne court. La perplexité réflexive du rhinocéros a ses limites. Disons, sans jeu de mots, que l’animal est assez bête. En moins d’une journée, il foncera donc dans la direction opposée, avec autant de brutalité et en piétinant autant de monde. Telle est — trop souvent — la prétendue logique médiatique. » Le dimanche 25 février, Laurent Delahousse qui désormais dans sa présentation du journal de 20h00 dominicale inclut une longue séquence consacrée à un invité, le plus souvent du monde des arts, reçoit Julien Clerc. Après avoir mener son interview sans omettre la grande question du moment bla bla bla « Que pensez-vous de la bataille de l’héritage de Johnny ? » puis – quand même ! – quelques-unes sur la carrière de l’auteur et sa nouvelle tournée, vient le moment où Julien Clerc peut enfin exprimer son talent avec sa récente chanson « À vous jusqu’à la fin du monde ». La fin de la présence du chanteur à l’écran n’aura pas cette éternité. Elle sera rapide avec seulement 27 secondes d’antenne (dont seulement 13’’ avant que l’écran ne soit partagé avec le générique) puis le couperet fatal de la publicité tombera cut (comme on dit dans le métier). Mépris du talent ! Oubliée la particularité de l’émission « information-animation » qui ne néglige pas de louer un piano à queue Steinway placé dans un décor aménagé à cet effet. Le grand gâchis à tous les étages du métier. De quoi apporter de l’eau au moulin d’Emmanuel Macron qui en décembre 2017, évoquant la gouvernance de l’audiovisuel public, aurait dit : « L’audiovisuel public est une honte pour nos concitoyens ». S’il ne l’a pas dit, car le propos a été plus ou moins démenti par les députés LRM et du Modem invités à l’Élysée présents lors de ces mots cinglants, on peut dire que deux mois plus tard, c’était un peu la honte pour France 2. D’ailleurs, sur son compte Twitter, Laurent Delahousse tentait de corriger le tir en proposant la version complète de la chanson avec ce commentaire : « Toutes nos excuses à Julien Clerc et aux téléspectateurs, voici le Live que vous auriez dû vivre en intégralité ce soir sur le plateau de #20h30LDtwitter.com ». Z’auraient dû, mais z’ont pas pu… Quand le service public et l’information multiplient les fausses notes, la cacophonie gagne les esprits.

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