MANIFESTATIONS : COMPTES, COMPTAGE ET CONTES

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De haut en bas, photos de Jérôme Godefroy et de © François Guillot (AFP)

Le tweet du journaliste @jeromegodefroy (ex Europe1, RTL pour ne parler que de la radio), il est un des recordmen de la discipline, n’épargne pas ses confrères : « Les télés d’info vous mentent ». Ici, il fustige, photographie à l’appui, les télévisions d’information continue qui gonflent la réalité par leurs images au cadre qui les « arrangerait ». Son franc parler, depuis qu’il est libéré des antennes après une carrière bien remplie dans les studios, nous invite à réfléchir. On sait, qu’en janvier 2019 et en plein période des manifestations de « gilets jaunes », le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel @CSA avait reçu les responsables des rédactions des « télés » du direct en boucle pour les responsabiliser. Les minutes d’images en direct qui ne disaient rien, puis en faux direct par répétition, et enfin les mêmes encore projetées en fond d’intervention, en direct de nouveau, de jeunes journalistes devant tenir le micro-crachoir en répétant les mêmes informations, même s’il ne se passait rien… commençaient à lasser et poser question. À quoi bon se prétendre télévision d’information s’il ne s’agit que donner un « sentiment » d’actualité alors que de véritable… il n’y en avait pas. Parfois un gros plan sur une trottinette en feu, et des fumigènes spectaculaires.

Les premières semaines, lors de manifestations où il y avait quelques dizaines de milliers de manifestants, à un moment où l’on découvrait les nouvelles méthodes musclées et inédites de ces derniers et la riposte des policiers (on en voyait moins – beaucoup moins – d’images), ce suivi pouvait se légitimer. Toutefois, dès cette période, le CSA avait abordé le sujet en s’interrogeant et interrogeant les rédactions sur « les questions du temps d’antenne consacré à ce mouvement, du choix de recourir à des images de scènes de violence et de la contextualisation et de la répétitivité de leur diffusion ».*

Puis les marées humaines ont sans cesse baissé d’intensité pour parfois ne représenter que de minces filets d’eau jusqu’au ridicule de voir davantage de journalistes que de manifestants. Pourtant, fortement intéressés par les succès d’audience et leurs retombées trébuchantes, ces médias ont continué à seringuer plein écran les manifestations pour en sucer jusqu’à la dernière goutte. Il s’agissait pour eux de faire bon compte… de pub et de classement d’audience. En août 2019, Nicolas Jacobs, le médiateur de l’information de France Télévisions, notait dans son rapport 2018/19 : « les erreurs de fait, exemples et courriers de téléspectateurs à l’appui, qui sapent la crédibilité de l’ensemble. De même les interrogations sur la forme de certaines émissions d’information, « alimentant pour certains le complotisme » ne peuvent être balayées d’un revers de main par les journalistes. » Pour le dire autrement, il y avait du ménage à faire en termes d’éthique et de comportements. D’autant que certains journalistes en « live permanents » se voyaient, malgré leur présence régulière et pour le moins bienveillante, agressés par des « gilets jaunes » qui considéraient être maltraités par ces mêmes médias. Ils avaient même manifesté devant les sièges et studios de certains. Le comble de l’absurde et du retournement de situation. À la fin de l’année passée, nombre d’observateurs et d’acteurs constataient au final qu’il y avait eu une trop grande exposition médiatique du mouvement par rapport à sa réalité objective.

Qu’importe, en 2020, la même approche semble de mise ! Même si elle est légèrement atténuée. Par exemple, lors des manifestations – cette fois contre la réforme des retraites (avec participation de quelques gilets jaunes), on doit de nouveau s’interroger sur le traitement donné mais aussi concernant le comptage des manifestants. Il est rare que les chiffres censés éclairer les Français sur le nombre de participants soient tous donnés. Or il y a trois sources désormais : les organisateurs des manifestations ; la police ; le comptage par le cabinet Occurrence validé par une vingtaine de médias français.** Or, paradoxalement, il est rare que les chiffres obtenus par ce troisième acteur soient cités ! À titre d’exemple et pour prendre la plus « traditionnelle » des manifestations, celle du premier mai, voici les résultats (nombre de manifestants déclarés) pour l’année 2019 et pour Paris : ministère de l’Intérieur, 16 000 ; cabinet Occurrence, 40 000 ; CGT : 80 000. À noter que cet ordre peut varier entre les deux premiers, les organisateurs donnant toujours le chiffre le plus élevé. Ainsi si l’on retient les chiffres donnés concernant la manifestation de ce jour (9 janvier 2020) à Paris les résultats sont les suivants : ministère de l’lntérieur, 56 000 ; cabinet Occurrence : 44 000 ; CGT, 370 000.

L’image, prise par Jérôme Godefroy, prise place de la République, éclaire-t-elle le débat ? Elle vient, dans tous les cas, en contrepoint d’autres du jour, par exemple celle du photographe de l’AFP, François Guillot, dont la légende sur le site de @franceinfo: ne précise pas le lieu. C’est peu dire qu’entre les deux clichés nous n’avons pas le même sentiment de foule présente alors qu’aucune ne “ment”. Le propos n’est pas ici d’opposer deux visions – de deux journalistes par ailleurs – de la manifestation. À l’appel des unions départementales @CGT, @FO, @Solidaires et @FSU, le cortège, était parti de la Gare de Lyon, pour se disperser devant la Gare de l’Est… donc en passant par la place de la République. Est-ce qu’une partie des manifestants présents place de la République attendait le cortège parti de la Gare de Lyon, je ne peux le dire. Mais, ce qui est certain, pour n’aborder ici que l’importance de la mobilisation, c’est qu’il faut prendre toute image avec la plus grande prudence. Ne jamais oublier que toute image est un cadrage, que les longues focales rapprochent les foules et suppriment les espaces entre les rangs de manifestants. Toute photo, toute vidéo ne sont qu’une partie de la réalité. Nous devons veiller à ne pas les prendre pour LA vérité. Il se peut même que nous les retenions pour le conte que nous voulons nous raconter pour nous rassurer quant à nos sentiments sur l’événement. Il pourrait être utile de disposer de vidéos aériennes – quelques dizaines de secondes suffiraient le plus souvent – pour avoir une vue d’ensemble. Revenons sur le comptage du cabinet indépendant Occurrence, il devrait être systématiquement donné par les médias pour approcher la vérité. Aujourd’hui, nous devons faire effort pour le trouver.

*CSA – Communiqué de presse « Réunion avec les chaînes d’information en continu sur le traitement du mouvement des “ gilets jaunes ’’ », le 10 janvier 2019.

** L’Agence France Presse, Le Monde, Radio France, France Culture, l’Agence France Presse, France Télévisions, Europe 1, BFMTV, Médiapart, notamment. Tous souhaitent en finir avec la guerre des chiffres qui pouvaient montrer des écarts allant de 1 à 7 entre les données du ministère de l’Intérieur et celles des syndicats. Cabinet @Occurrence : occurrence.fr

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