MÉDIAS : QUOI DE NEUF APRÈS LE COVID-19

La presse est en crise. Face à des choix essentiels comme celui de garantir, si possible, la pérennité des éditions papiers. Mais l’obligation de puissantes éditions numériques s’impose. La presse cherche toujours, depuis des années, un modèle économique rentable. Dans les deux cas, la connaissance des attentes des lecteurs et la réponse adaptée à leur besoin n’est pas simple. Même s’il semble que l’exigence de qualité, y compris payante sur les éditions numériques « Premium » progresse chez les lecteurs. Il reste que la crise du coronavirus a frappé durement le secteur par un assèchement des recettes publicitaires. Toutefois la période a fait émerger des tendances de lecture, d’utilisation de nouveaux médias « TV » sur tous supports. Notamment pour l’information, qui pourraient se confirmer à long terme. Quelques situations actuelles suite à des changements de ces dernières semaines et éclairantes d’un bouleversement que l’on sait durable.

Libération a un nouveau cogérant et directeur général, le sixième directeur général en deux ans : Denis Olivennes. Patrick Drahi, le patron du groupe Altice, maison mère de SFR (SFR, BFMTV, RMC) l’a choisi personnellement. Denis Olivennes quitte pour ce faire, le conseil de surveillance de CMI France, le groupe de presse de Daniel Kretinsky (1), le milliardaire tchèque, pour lequel il y a seulement quelques semaines il œuvrait afin que sa participation grossisse dans Le Monde. Raté, mais probablement d’autres tentatives à l’avenir.

L’objectif de remettre à flot Libération ne sera pas simple. En 2018, le quotidien perdait 8,9 millions d’euros € et il vient de quitter le giron d’Altice pour transférer son capital à un fonds de dotation à but non lucratif toujours financé par le groupe de Patrick Drahi. Plus que jamais l’édition papier est sur la sellette. Le journal devrait subsister uniquement en numérique. Denis Olivennes n’interviendra pas sur les choix éditoriaux.

Le Parisien-Aujourd’hui en France (2) supprime les huit éditions départementales de l’Île-de-France pour lui substituer un cahier « Le Grand Parisien ». Il acte le faible intérêt de l’information locale pour les lecteurs de la région. Les chiffres sont parlants : 4 500 acheteurs au numéro pour 12 millions d’habitants. Autres chiffres : la baisse de la pagination, moins deux pages sur les 44 et 48 actuelles… et celle du nombre de journalistes dont les missions vont changer avec des « mouvements » attendus. Moins 30 sur les 435 actuels, et 90 dans les rédactions départementales au lieu de 130. Une hausse toutefois, celle du prix de l’abonnement numérique.

Aujourd’hui à 7,99 € par mois, il devrait rapidement approcher les 10 euros. Le numérique devient l’objectif prioritaire pour rattraper un retard dans ce domaine. Le Parisien ne compte que 35 000 abonnements. Or, l’objectif actuel, ambitieux, vise 35 000 sur la prochaine période d’un an. Puis 200 000 abonnés dans cinq ans. Au menu pour réussir tous ces changements : un plan d’économies au montant d’une dizaines de millions d’euros.

L’Équipe (3) est en grande difficulté. L’épidémie du coronavirus l’a durement frappé. Arrêt de toutes les compétitions sportives… dont Roland-Garros, le Championnat européen de football et les Jeux Olympiques ! Le manque à gagner est estimé à 30 millions d’euros. Bien sûr, le calendrier des prochaines années sera, grâce aux reports, très riche d’événements sportifs propices à des ventes record. Pour attendre ces beaux jours le groupe a demandé un effort très important aux 350 salariés du groupe dont 302 journalistes. Premier volet, une augmentation du nombre de jours travaillé par an : 207 au lieu de 190, avec notamment une suppression de 12 jours de RTT. Deuxième volet, une baisse – certes temporaire – des salaires d’un montant de 10%, répartie sur le salaire mensuel de base et le 13ème mois. Inutile de préciser que la pilule passe mal dans les rédactions.

Nice-Matin (4) était à la recherche d’un nouvel investisseur depuis un an. Le titre vient de passer sous le contrôle de Xavier Niel le fondateur de Free, par ailleurs actionnaire du quotidien Le Monde. Le groupe Nice-Matin a perdu 5 millions d’euros en 2019 pour un chiffre d’affaire d’environ 80 millions. Le nouveau patron a promis d’investir 50 millions d’euros dans le rachat global. Il assure l’apurement des 12 millions d’euros de dette. Sur deux ans, un départ de 80 salariés est prévu sans que la rédaction soit touchée par ce plan.

Au bout du compte un temps de travail augmenté de 9 % pour une baisse de salaire de 10 %. Aucun départ de journaliste donc. Pourtant des incitations pour les plus âgés sont envisagées, ce qui pourraient toucher 68 salariés. Un accord majoritaire peut seul valider cette décision. Si les syndicats ne signent pas, il ne pourra être appliqué.

Paris-Normandie (5) passe ce 22 juin au groupe belge Rossel déjà détenteur de nombreux titres en France (5). Paris-Normandie, est uniquement diffusé (41 280 ex. en 2019) en ex-Haute-Normandie. Il est l’unique quotidien local et réalise un chiffre d’affaires de 29,4 millions d’euros et provoque un déficit de 532 368 euros. La dette est de 7 millions d’euros, en baisse de 3 millions depuis 2017. La crise du Covid-19 a provoqué une chute de 90 % des recettes publicitaires. Le groupe Rossel prévoit de supprimer 60 emplois sur 240. En 2017, lors du rachat de La Voix du Nord, il avait supprimé 19 % de l’effectif dont 9 % de la rédaction. Toutefois, les syndicats qui craignaient le pire, saluent cette acquisition.

Presstalis (6) est aujourd’hui une société en cessation de paiement affichant 350 millions d’euros de fonds propres négatifs ! Trou abyssal cinq ans après avoir annoncé être en équilibre financier… Pourtant l’État a largement mis au pot. Entre 2009 et 2017, 220 millions sont venus aider à la distribution des seuls quotidiens et un prêt de 30 millions d’euros (non remboursé) a été consenti. Chaque jour Presstalis voit remonter dans ses caisses l’importante somme de 90 millions d’euros liés à la vente des journaux. Cet argent permet ensuite de payer les éditeurs (moins le prix de ses prestations). Or, Presstalis est dans une très grande difficulté financière. Elle est liée à plusieurs erreurs stratégiques graves et des investissement inconséquents. Du coup, l’entreprise s’est servi de ces sommes pour obtenir des prêts bancaires (avec intérêt bien sûr, de l’ordre de 6 à 7 %). L’entreprise ne paie plus les éditeurs ! Par ailleurs les mauvaises affaires continuent.

La crise de la presse demeure avec un volume d’activité qui a chuté de 30 % en cinq ans et qui baisse chaque année de 15 à 20 %. La situation est bloquée. Ce gel des recettes peut provoquer la mise à mort de certains titres. Pour Éric Fottorino, le directeur et fondateur de l’hebdomadaire le un plus de 200 éditeurs indépendants risquent de disparaître. Lui, qui aime à dire que les kiosques sont « des points de démocratie », déclare nécessaire de « repenser l’organisation de la distribution de la presse écrite ». Il a demandé l’ouverture d’une commission parlementaire sur ce scandale français aux acteurs nombreux. Les dirigeants de Presstalis en premier lieu, mais aussi « les gros » éditeurs et les membres de l’ex-Syndicat du livre CGT.

Grazia (7) cesse sa parution hebdomadaire alors que le groupe Reworl Mediamagazine l’a a racheté l’an dernier. Là encore, les efforts vont se concentrer sur le numérique… avec à la clef, la suppression de 31 postes dont toute l’équipe du magazine. Grazia ne paraissait plus depuis le début du confinement.

Paris Turf change lui-aussi de train de vie. Le groupe de presse hippique (Paris TurfParis CoursesTiercé MagazineWeek-EndBiltoCheval Magazine et Cheval Pratique) était en redressement judiciaire depuis fin mai. Aujourd’hui même il connaîtra son repreneur. Xavier Niel, encore lui, est sur les rangs avec son holding personnel NJJ Presse.

Komodo TV, fondée par le vegan et original Aymeric Caron, chaîne « antispéciste » ferme un an après son ouverture. Le média du cofondateur du Rassemblement des écologistes pour le vivant, n’aura guère vécu.

BSmart TV, espère faire mieux. La nouvelle chaîne d’information économique est disponible, depuis le 16 juin, sur les opérateurs câble, satellite, ainsi que sur les plateformes digitales et les réseaux sociaux. Après 15 ans aux commandes de la matinale « Good Morning Business » sur la chaîne BFM Business dont il était le patron de la rédaction, le journaliste Stéphane Soumier lance sa propre chaîne d’information. L’actionnaire principal est… Daniel Kretinsky. Il s’agira clairement d’une chaîne au service des entrepreneurs : « une rampe pour ceux qui osent ». Stéphane Soumier souhaite un média fer de lance « d’une bataille contre le discours médiatique qui refusent le droit de cité aux entrepreneurs.» 

Bien que ce ne soient pas les seuls changements en cours ou à attendre. Mais la diversité de ces quelques exemples démontre l’ampleur des mouvements qui secouent les différents médias. Chaque situation oblige à une sortie de l’ornière adaptée. Toutefois, le rapport annuel de Reuters Institute sur la consommation d’information dans le monde esquisse quelques pistes. En effet, sur tous les continents, les lecteurs sont de plus en plus nombreux à payer pour avoir accès à de l’information de qualité.

En France, ils étaient 10 % l’an dernier, soit un point de plus que l’an passé. Les médias en ligne ont vu le nombre d’abonnement progresser : aux États-Unis, 20 % et en Norvège 42 %. Durant la crise du Covid-19, en France, de nombreux sites ont vu leurs abonnements digitaux progresser. Malgré tout, la confiance globale dans les médias, selon le même rapport, a reculé de quatre points en 2019 : 38 % de confiance dans le monde et en France uniquement 23 %. L’un des plus bas taux en Europe. En conséquence, la qualité serait donc la seule porte de survie de la presse. Sinon, c’est la sortie.

(1) Le milliardaire tchèque possède déjà les hebdomadaires Marianne et Elle et ses déclinaisons, Version Femina, Télé 7 Jours, Télé 7 jeux, France Dimanche, Ici Paris sans oublier la une participation (qu’il souhaitait et souhaite élargir) dans le quotidien Le Monde. Comme indiqué dans cet article il est actionnaire décisif dans la création de BSmart TV.[ref]

(2) Propriété du groupe Les Échos (LVMH) depuis 2015.

(3) Le groupe L’Équipe possède France Football et Vélo, ainsi qu’un pôle TV avec la chaine L’Équipe.

(4) Le groupe Nice-Matin détient Nice-MatinVar-Matin et Monaco-Matin et compte 800 salariés dont 200 journalistes.

(5) Le groupe Rossel possède en France La Voix du Nord, le Courrier picard, l’Union de Reims, L’Ardennais, L’Est-éclair et Libération Champagne. Il détient aussi, à 50/50, le gratuit 20 minutes et côté télévision, il a racheté à TF1 la société Ouest infos qui couvre en images le nord-ouest de la France. Le groupe affiche un chiffre d’affaire de 505 millions d’euros, avec 3740 employés, 70 titres dont 14 quotidiens, et des fonds propres de 250 millions d’euros.

(6) La société (entreprise privée) Presstalis (ex-NMPP) contrôle 75 % du marché de la distribution de la presse française, dont la totalité des quotidiens nationaux. Son concurrent MLP qui ne bénéficie pas, elle, de subventions de l’État ne distribue que des magazines.

(7) Reworld Media est le premier groupe de presse magazine français. À l’été 2019, avec Grazia il a racheté par les autres titres de Mondadori France (une trentaine de titres dont Sciences et VieLe Chasseur françaisTélé StarCloserBibaPleine vie … etc.). Après ce rachat, plus des deux tiers des journalistes avaient fait jouer leur clause de cession, dont la totalité de l’équipe de Grazia, composée d’une trentaine de journalistes. Une dizaine de journalistes avaient été embauchés pour les remplacer.

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