MONTREUIL, LA FAUSSE « EXFILTRATION » DE FRANÇOIS HOLLANDE ET LE VRAI NAUFRAGE JOURNALISTIQUE

Le mercredi 19 février, @François Hollande est invité à la librairie #Folies d’encre de Montreuil (Seine-Saint-Denis). Dans un premier temps, de 16h30 à 18h00, il doit échanger avec des enfants sur son livre « Leur République » qui leur est destiné1 Dans un second temps, les adultes sont invités à débattre. L’espace « Livres de la jeunesse » est réservé au 2ème étage et l’ancien président de la République s’y rend accompagné par son unique garde du corps et il se retrouve « face à une trentaine d’enfants entre 7 et 15, dont seuls quelques privilégiés ne sont pas assis par terre » comme l’écrit le quotidien Libération.

La dame à la caméra
1 La caméra verte 2 - MONTREUIL, LA FAUSSE « EXFILTRATION » DE FRANÇOIS HOLLANDE ET LE VRAI NAUFRAGE JOURNALISTIQUE

Et le journaliste Thibaut Ghironi de poursuivre : « Quelques minutes après le début de l’échange, une femme hurle du premier étage : « Hollande dégage, tu nous as donné Macron ! ». Les libraires tentent de la calmer, elle ne se démonte pas. Pendant une dizaine de minutes, l’ancien président de la République a sûrement cru qu’il pourrait continuer de répondre aux enfants dans le calme, malgré les interpellations de cette femme esseulée, n’hésitant pas à faire porter sa voix : « Hollande est un menteur ! Il ne faut pas écouter Pinocchio, les enfants. » Jusqu’ici, cette dame, porteuse d’une écharpe verte et munie d’une caméra vidéo professionnelle, manifeste fortement son mécontentement à double cible : Hollande et Macron. Elle n’en oublie pas d’enregistrer son stock d’images…

Une manifestation organisée
Gilet jaune 1 644x377 - MONTREUIL, LA FAUSSE « EXFILTRATION » DE FRANÇOIS HOLLANDE ET LE VRAI NAUFRAGE JOURNALISTIQUE

Les libraires tentent de lui expliquer la nature particulière de cet événement à caractère pédagogique et citoyen. Non seulement elle ne se démonte pas, mais elle est rejointe par d’autres manifestants. Car il s’agit bien d’une manifestation. L’un porte son « gilet jaune » avec un slogan écrit au feutre : « La lutte, c’est classe contre classe ». Lui aussi filme « son » événement avec un smartphone. Dans le même temps, il tient à bout de bras une longue pancarte, petit tableau noir où est écrit : « C.I.C.E, le travail, son ami c’est la finance. »

Les hurlements continuent et gagnent en contenu « sale président de merde », « Hollande dégage ». Surgit même un « Libérez les enfants », scandaleux propos car ce sont les enfants et leurs parents qui étaient heureux de cette rencontre, et pervers retournement de situation car ce sont les manifestants braillards qui privent les enfants d’un échange serein. Pour l’anecdote, ils seront privés des friandises et jus de fruit qui les attendaient au premier étage de la librairie. Vous ne voyez pas le rapport entre les mots d’ordre et le contenu de l’ouvrage de François Hollande ? C’est normal, il n’y en a pas.

Beaucoup de bruit pour rien… ou presque
3 Hollande et les enfants 1 644x859 - MONTREUIL, LA FAUSSE « EXFILTRATION » DE FRANÇOIS HOLLANDE ET LE VRAI NAUFRAGE JOURNALISTIQUE

L’ancien président de la République continue tranquillement à répondre aux questions des enfants. Pour se faire entendre, il doit néanmoins hausser la voix. Il dédicacera son livre à la fin des échanges. Tout se sera donc passé comme prévu… sauf les vociférations de très rares militants (6 à 7) du #NPA venus pour faire un coup. Naturellement, après des appels téléphoniques demandant à des militants de venir en renfort… la police prévenue fait de même. L’entrée de la librairie est alors bloquée et se retrouveront sur le trottoir d’autres militants du #NPA, mais aussi de #La France Insoumise (#LFI). Un face à face d’une quinzaine de personnes de chaque côté, l’un bruyant avec ses mots d’ordre, l’autre silencieux avec des policiers en civils et en tenue. À 18h00, @François Hollande quittera la librairie #Folies d’encre et rejoindra sa voiture – bien sûr hué par la petite vingtaine des mêmes qui s’époumonent avec leur dernier souffle du soir. En aucun cas, il n’y a eu d’exfiltration. Mais pourtant, les manifestants, forts de leurs images professionnellement enregistrées, savent qu’ils ont réussi leur coup. Pas celui d’empêcher la tenue de l’échange entre l’ancien président de la République et les enfants, mais celui de faire parler d’eux en « chantant » et en « hurlant » comme le dit Libération. Leur objectif a été atteint car ils feront de la presse leur jouet, comme on va le voir.

La vidéo et le cri de plaisir du NPA
4 NPA Hollande 1 644x536 - MONTREUIL, LA FAUSSE « EXFILTRATION » DE FRANÇOIS HOLLANDE ET LE VRAI NAUFRAGE JOURNALISTIQUE

Le jeudi 20 janvier, #BFMTV ouvre le bal à 10h39, par l’article de @Juliette Mitoyenne. Dans le titre et en intertitre le mot qui va mettre le feu aux rédactions de France et de Navarre : « exfiltré ». Dans le texte il est clairement écrit : « Sur une vidéo publiée par YouTube par l’un des manifestants présent… » (on se souvient de la femme à la caméra) mais aucune référence au #NPA. Pourtant la section montreuilloise du parti d’@Olivier Besancenot publiera la même vidéo sur son compte Twitter en précisant : « Nous l’avons (François Hollande) chaleureusement accueilli. Comme il se doit. Et à la fin, il s’est fait exfiltré ».

« Exfiltré », le mot mèche

Prenons la première page d’un moteur de recherche le 20 janvier en recherchant l’événement « François Hollande-Montreuil. Sans jamais nommer le #NPA, en omettant – contrairement à #BFMTV – de préciser qu’il s’agit d’une vidéo militante, le quotidien #Le Parisien à 13h49, est le premier à relayer l’information, sans inclure la vidéo. Contrairement à #20 minutes qui, à 16h32, la diffuse.

Le journaliste militant

T. Morvan 644x254 - MONTREUIL, LA FAUSSE « EXFILTRATION » DE FRANÇOIS HOLLANDE ET LE VRAI NAUFRAGE JOURNALISTIQUE

Il est pourtant facile de constater que la vidéo YouTube est diffusée-signée de Thierry Morvan. Son compte Twitter indique « journaliste indépendant gastronomie/vin » et, effectivement, on peut vérifier sur Google qu’il est un chroniqueur spécialisé dans la gastronomie et l’œnologie et ses talents sont reconnus dans des titres autres comme Elle, L’Express, Sommelier International, l’Humanité et l’Humanité-Dimanche. Sur Facebook lui-même assume son engagement (légitime) puisque qu’il choisit de mettre en avant le logo de #LFI. Et visiblement, au menu de son travail ces 19 et 20 janvier, il a privilégié son militantisme, sa piquette du jour. S’ensuivront, avec toujours la mise en avant du mot « exfiltré » qui a été, à l’évidence, le mot mèche de l’explosion de tous ces articles : #Le Point à 16h06 ; #France3Île-de-France à 16h11 ; #Paris-Match à 16h40, #France Bleu à 17h46, #MSN (sans horaire). La première page de référencement Google se termine en indiquant que le 21 janvier #LINFO.RE (site de La Réunion) reprend l’information à 13h25.

Le journalisme qui s’embourbe en suçant la roue des militants

Le plus stupéfiant est que les moutons de panurge du journalisme fainéant ont saisi apparemment le mot « exfiltré » comme tracteur pour ne pas rater le sillon de l’actualité en prise automatique. Sans vérification, sans recul, sans interrogation. Le Parisien, quotidien de proximité, n’a pas pris le temps – il l’avait – pour interroger par exemple la libraire ou, pourquoi pas, @François Hollande. Un site s’en est pourtant donné les moyens, #LIVRESHEBDO. Voici ce qu’il écrit le 22 février à 12h52 : « @Amanda Spiegel, la responsable de #Folies d’encre, a démenti que l’ancien président de la République ait été “exfiltré” comme plusieurs médias l’ont annoncé. Le débat n’a pas été raccourci. Alors qu’il ne devait initialement durer que 45 minutes, le débat, qui n’a pas été interrompu malgré les cris, a duré 1h30 et il n’y a eu aucune exfiltration. Information confirmée à Livres Hebdo par le cabinet de François Hollande. »2

Une dérive dangereuse pour le journalisme et la démocratie

Les manipulateurs vont-ils, par les réseaux sociaux, manipuler durablement les grands titres de presse ? La question se pose une nouvelle fois car la méthode utilisée par le faux journaliste mais véritable activiste Taha Bouhafs, ex-candidat aux élections législative sous l’étiquette #LFI, à l’encontre d’Emmanuel Macron au théâtre des Bouffes-du-Nord le 17 janvier dernier, fait florès. Militant, on vérifie que la présence de la personne à piéger est présente, on appelle quelques amis de son bord – et surtout on s’assure de faire quelques « bonnes » images – puis on diffuse et on attend les reprises dans la foulée expresse de la presse décervelée et « robotisée ». Il suffit de titrer avec un bon mot, « exfiltrer » étant celui au goût du jour. Il s’agit de faire du bruit. Taper du pied n’est pas avancer, ni proposer. Le seul credo est de frapper les esprits, de bloquer les débats et l’échange démocratique.

L’info continue : une presse haut-parleur branchée sur les réseaux

Les « journalistes » prennent, à ce jeu, un grand risque. Déjà les chaines d’information continue nous infligent des directs sans aucune information. Mais on se rend compte de plus en plus, qu’on a tort de différencier la presse « sérieuse » et l’information des réseaux sociaux, par #Twitter notamment. En effet, avec le compte-rendu de la visite de @François Hollande à la libraire #Folies d’encre, nous constatons que les réseaux sociaux et la presse ont parlé de la même voix. Celle, unique, d’un groupuscule (En France, Philippe Poutou, candidat du NPA a obtenu 1,09 % des exprimés et à Montreuil 1,39 %). À se demander si les journalistes ne sont pas atteints d’écholalie pour devenir de tristes perroquets sans couleurs.

Il est difficile de dire qu’en l’espèce ce naufrage du métier serait consécutif à une position « militante » des médias. Je ne le crois pas. En effet, le papier de Libération du 19 janvier est plutôt équilibré. Certes il conclut par une erreur : « François Hollande est exfiltré à 18 heures de la librairie, sous les huées d’une bonne vingtaine de manifestants et badauds. » mais si l’effet de mode du mot « exfiltré » fait qu’il est employé par automatisme – et ici à tort -, parce que l’emphase plait et qu’il « fait image ». Une image faussée car le nombre ridicule de manifestants est indiqué. Mais quand un mot fait le buzz, c’est-à-dire qu’il aide à multiplier les « clics » sur les sites.fr des journaux, il est retenu. D’ailleurs, dans la même journée, un article voit sont titre se modifier jusqu’à ce qu’un bon mot devienne le plus vendeur. C’est du journalisme « tout pour la claque ». Ici « exfiltré » était tout choisi pour les « like » d’émotion et de défoulement de bas étage. Le journaliste de Libération, qui probablement est aussi un correspondant AFP (je ne sais si c’est vrai pour lui, mais je l’imagine, car c’est souvent le cas) l’a retenu, certain de son effet. Et quand on sait que l’AFP est une sorte de rédacteur en chef des journaux, et que ses dépêches sont reprises in extenso, on mesure mieux le côté « robotisé » d’une forme de journalisme. Pour ne pas dire lobotomisé. À nous, lecteurs, de ne pas l’être en étant attentifs plutôt deux fois qu’une.

NB : pour les lecteurs #Montreuillois, notons la réaction, que je partage, de @Razzy Hammadi, ancien député : « Silence de la plupart des élus locaux, et absence d’indignation illustrent toute leur complicité. Leur responsabilité n’a d’égale que notre indignation. » J’écrirai « leur irresponsabilité… » même si les deux expressions s’entendent.

  1. Sollicité par la maison d’édition Glénat, François Hollande a accepté d’écrire l’ouvrage dont les bénéfices seront reversés à l’association Bibliothèque sans frontières. Au quotidien Ouest-France l’ancien président de la République expliquait “J’ai répondu avec plaisir à cette demande, mais elle m’obligeait aussi. Je voulais que ce devoir soit souriant et facile d’accès. Les dessins apportent de la subtilité, de l’humour, de la controverse. Ils suscitent l’intérêt des jeunes”. François Hollande confiait aussi que l’exercice inédit lui avait permis une introspection. “Ce questionnement m’a conduit à revenir sur mon quinquennat, sur des événements politiques récents pour bien faire comprendre pourquoi il y a des contestations, des conflits, parfois de la violence, pourquoi le Parlement peut être parfois bloqué, pourquoi il y a eu des Gilets jaunes, ce qui ne va pas dans notre démocratie…”.[]
  2. Lire sur https://www.livreshebdo.fr/article/folies-dencre-francois-hollande-chahute-un-debat-brouille-et-des-libraires-pieges[]
((Europe 1, le 6 mars 2020, texte de Céline Brigaud))

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