PIOCHE PRESSE

Des extraits de presse, d’articles de grandes signatures de journalistes ou d’experts. Le plus souvent par sujet d’actualité. Une publication volontairement décalée pour dépasser le moment de l’émotion et respecter le travail des rédacteurs et des journaux. Avec l’espoir d’un partage d’idées où la raison et l’analyse prévalent. Avec le souhait que ces courts “Pioche presse” vous donnent l’envie d’en savoir plus et d’approfondir… par l’achat et la la lecture des médias, papiers ou électroniques.

JEAN-PIERRE LE GOFF ET LES “RÉSERVES D’HUMANITÉ”

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Les postures de rebelle et la dérision systématique, les paroles provocatrices, les polémiques médiatiques qui tournent en rond… ne font plus vraiment recette.

(…) Les réactions à la pandémie sont révélatrices du mode de fonctionnement des sociétés démocratiques et de ses effets ambivalents. L’événement s’est trouvé d’emblée intégré dans les moyens modernes d’information et de communication en continu. Dans ce flot ininterrompu qui se renouvelle sans cesse et a tendance à aplatir tous les phénomènes sur le même plan, il est parfois difficile de distinguer le principal du secondaire et le vrai du faux. Et comment se fier aux réseaux sociaux avec leur déferlement de subjectivité émotionnelle, de « fake news », de phrases chocs qui cherchent à tout prix un effet de distinction ?

La demande de transparence comme une sorte de garantie qu’on ne nous cache rien s’effectue désormais dans la crainte des mauvaises nouvelles et l’incertitude des lendemains : « Qui est vraiment malade, qui est contagieux et qui ne l’est pas ? », « Aurons-nous assez de moyens pour faire face, ou serons-nous contraints à faire des choix drastiques pour sauver des vies ? » Ces questions légitimes relayées par les grands médias ont entraîné, non sans mal, une prise de conscience salutaire en même temps qu’elles renforçaient l’anxiété dans les rapports sociaux.

Dans cette crise inédite, tout est allé très vite, et la méfiance première envers les médias peut désormais sembler hors de propos. Face à des enjeux vitaux, le journalisme militant, les communicants et leurs éléments de langage, tout comme les querelles politiciennes sur les plateaux, sont apparus soudain dérisoires et creux. Les postures de rebelle et la dérision systématique, les paroles provocatrices, les polémiques médiatiques qui tournent en rond… ne font plus vraiment recette. Le monde médiatique et ses tendances à l’entre-soi se sont trouvés chamboulés ; l’épreuve du réel est revenue en force dans les témoignages et les appels des médecins et des soignants.

Les grands médias audiovisuels tant décriés sont apparus dans ce moment critique sous un jour nouveau, mettant en garde contre les fausses nouvelles, retrouvant leur rôle premier d’information et de médiation. Quant aux réseaux sociaux, ils peuvent aussi servir à retisser des liens d’entraide et de solidarité qu’on aurait pu croire disparus sous le règne des m’as-tu-vu et de la délation. Mais pour combien de temps ?

(…) Les démocraties modernes sont confrontées à un défi sans précédent qui révèle leurs faiblesses internes en même temps qu’il fait appel à un sursaut et à des ressources humaines qui sont toujours présents. L’épreuve opère un tri entre les beaux parleurs, les demi-habiles et ceux à qui on peut accorder notre confiance parce qu’ils savent de quoi ils parlent et s’engagent dans leurs paroles et dans leurs actes. En l’affaire, l’éducation première, l’expérience humaine et professionnelle, le partage d’un sens commun sont décisifs. Le politique peut retrouver sa dignité et sa crédibilité pourvu que ceux qui l’incarnent assument clairement leur rôle et l’autorité liés à leur statut et leur fonction.

Dans ces moments exceptionnels de l’histoire ressurgissent des élites dans les différents domaines d’activité et des « réserves d’humanité » que l’on pouvait croire disparues auparavant. Issues des différentes catégories sociales, d’appartenances politiques, idéologiques, culturelles diverses, elles constituent les forces vives de la nation et des exemples auxquels s’identifier. C’est sur ceux-là qu’il faut compter.

Nous sommes confrontés à l’incertitude sur le développement présent et futur de la contagion et ses effets sociétaux. Le pire n’est jamais sûr. Souhaitons en tout cas que cette épreuve puisse être l’occasion de retrouver l’estime de nous-mêmes, la fierté d’être français au sein d’une Union européenne qui se construit tant bien que mal à travers les épreuves et les contradictions.

Rien n’est joué d’avance, et nous avons connu précédemment, lors de la crise économique de 2008 comme lors des attentats islamistes, un optimisme angélique selon lequel « plus rien ne sera jamais comme avant ». Les fractures sociales et culturelles, l’islamisme et le communauta­risme, le chômage de masse et des formes nouvelles de précarité sociale… sont toujours bien présents et minent les fondements de notre République.

Restons lucides : à la faveur de cette crise, les loups ne se transformeront pas en agneau et les règlements de compte politiciens ne disparaîtront pas. Mais l’amertume impuissante et le commentaire cynique ne paraissent plus de mise pour affronter une épreuve sans précédent. L’épidémie nous contraint à nous confronter au tragique de l’histoire sans faux-fuyant. Par-delà les aléas de la politique, à chacun d’en tirer des leçons.

Jean-Pierre Le Goff, philosophe et sociologue, est l’auteur de nombreux ouvrages remarqués, tels « Mai 68, l’héritage impossible » (La Découverte, 1998), « La Fin du village. Une histoire française » (Gallimard, 2012), « Malaise dans la démocratie » (Stock, 2016) et « La France d’hier. Récit d’un monde adolescent, des années 1950 à Mai 68 » (Stock, 2018).

Extraits de « Coronavirus : retour du tragique et “réserves d’humanité’’», Le Figaro du jeudi 19 mars 2020

CARLO STRENGER, L’ESPRIT DES LUMIÈRES

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L’éclaireur Strenger par Dusault

L’essayiste Carlo Strenger, psychologue et philosophe helvético-israélien et figure de la gauche libérale considérait que la liberté n’était jamais acquise. Il craignait de voir l’idée même de tolérance dévoyée dans nos sociétés occidentales. Voici trois extraits des chroniques qu’il avait données au Point.

Donald Trump et le déclin de la démocratie

L’analogie que je propose relève du monde des médias : un journal ou une chaîne de télévision qui publient de fausses informations en connaissance de cause peuvent être poursuivis pour diffamation. Pourquoi ne pourrait-on pas tenir les politiciens responsables de leur discours de la même façon ? Vous pourriez rétorquer, avec raison, que dans un procès en diffamation il faut démontrer que les déclarations incriminées nuisent à autrui. En revanche, les dommages sont difficiles à estimer lorsqu’il s’agit de mensonges politiques ne constituant pas une diffamation vis-à-vis d’une personne. Je propose donc une autre analogie : les entreprises qui polluent sont elles aussi poursuivies en justice par la société. Or notre environnement n’est pas uniquement physique, il a également des composantes culturelles et politiques, qui subissent une pollution, une dégradation dues à des mensonges éhontés ; ces dégradations sont souvent aussi importantes que celles provoquées par la libération de substances toxiques dans l’air que nous respirons et l’eau que nous buvons.

Vit-on la fin de l’Occident ?

La philosophie des Lumières, en particulier, qui est le fondement de la modernité occidentale, a été considérée comme totalement dépassée : la tentative de libérer l’individu de la contrainte religieuse et politique incarnée par ce mouvement n’a plus été appréciée à sa juste valeur ni, d’ailleurs, ses exigences en faveur d’une validation empirique et rationnelle de certaines allégations factuelles. Mais, par-dessus tout, des générations d’étudiants n’ont plus su que c’est la tradition européenne des Lumières, dans laquelle toutes les croyances et toutes les assertions peuvent être critiquées, qui a précisément permis à l’Occident de condamner ses vieux péchés de racisme, de colonialisme et d’impérialisme, de s’amender et de poser le cadre des droits humains universels après la Seconde Guerre mondiale.

Libéraux, sortez de votre zone de confort

Les pays ont le droit – et le devoir ! – de s’interroger sur le nombre de migrants qu’ils peuvent intégrer dans leur société et leur économie, mais aussi sur la diversité culturelle que leur société peut contenir. Il n’y a rien d’illégitime à se demander dans quelle mesure des immigrants qui rejettent les principes fondamentaux d’une société démocratique libérale, comme l’égalité entre les sexes, peuvent s’intégrer à ces démocraties. Or ces questions ne sont pas forcément nourries de racisme ou d’islamophobie ; elles représentent au contraire la condition préalable au maintien de politiques de l’immigration durables et qui ne menacent pas la cohésion sociale et politique. Les élites intellectuelles et les tenants du libéralisme doivent sortir de leur tour d’ivoire et de leur zone de confort pour entendre, directement et dans le respect d’autrui, les malheurs de leurs opposants. Ce n’est qu’en montrant que les questions difficiles peuvent être abordées de façon rationnelle et dans le respect des droits humains qu’on pourra contrer le leurre du populisme et défendre l’avenir de la démocratie libérale.

(Source : Le Point du 11 novembre 2019). Textes traduits de l’anglais par Anne Collas.

DE LA CONVERSATION À LA GUERRE CIVILE

Jacques Julliard - PIOCHE PRESSE
La seule morale acceptable en politique n’est pas celle que l’on inflige à autrui, mais celle que l’on s’applique à soi-même. Celle-ci est morale, celle-là n’est que cette substance toxique que Nietzsche avait baptisée moraline, et qui consiste à se servir de la morale pour abattre l’adversaire.”

(…) Pendant qu’il en est temps encore, attardons-nous un peu sur cet art de la conversation, qui fit la grandeur intellectuelle et le rayonnement de la France, notamment au XVIIIe siècle : il est en train de dépérir à nos yeux sous les coups combinés de la télévision et d’internet, avec le cortège des réseaux sociaux, véritables moulins à paroles qui ont pour caractéristique essentielle, l’anonymat aidant, de mettre sur un strict pied d’égalité les gens de bonne volonté et les haineux, les intelligents et les imbéciles. Le malheur, c’est que ce ne sont ni les gens de bonne volonté, ni les gens intelligents qui y tiennent le haut du pavé. Cette démocratie directe ou semi-directe est d’abord et avant tout une démocratie permanente. Le Parlement prend des vacances, les réseaux sociaux jamais. Ce flux continu de jugements abrupts, d’invectives et d’insultes est en train de tuer sans rémission l’art français de la conversation. Se jeter à la tête des arguments massue n’est pas une manière civilisée de débattre, ce n’est qu’une variante symbolique de l’art de s’entre-tuer. (…) Nous avons vécu, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et le triomphe des démocraties sur les fascismes, trois glaciations successives : le stalinisme, le maoïsme et désormais l’islamisme. De nouveau donc le débat est devenu impossible et tenu pour une forme de compromission avec l’ennemi. À mesure que les voix de l’intolérance, islamisme, indigénisme, communautarisme sexiste, se font de nouveau entendre, la parole cesse d’être libre, le débat tourne au pugilat ; l’intimidation tient lieu d’argument. (…) La guerre civile donc, c’est une conversation qui tourne mal. Mais pourquoi tourne-t-elle mal ? Parce qu’elle est arbitrée par la morale. Que l’on s’entende bien : je ne suis pas en train de prôner une politique amorale, cynique, sans programme avouable. Bien au contraire. Mais la seule morale acceptable en politique n’est pas celle que l’on inflige à autrui, mais celle que l’on s’applique à soi-même. Celle-ci est morale, celle-là n’est que cette substance toxique que Nietzsche avait baptisée moraline, et qui consiste à se servir de la morale pour abattre l’adversaire. (…) Longtemps, j’ai reproché à la droite de préférer l’autorité d’une morale particulière, le cléricalisme, à une loi universelle. Qu’on le sache bien : je ne vais pas changer de principe parce qu’une partie des miens a tourné casaque et que de catholique qu’il était le cléricalisme est devenu islamiste, avec la terreur en plus. Que la gauche prenne garde, elle est en train d’être manipulée par les trafiquants de la morale. Quand j’ai appris que le Parti socialiste allait demander au CSA une enquête sur des propos d’Alain Finkielkraut, en vue de la suppression de son émission sur une chaîne publique, pour s’être, par antiphrase, accusé de viol, j’ai pensé que la lâcheté n’avait pour concurrent dans nos sociétés que la bêtise ; et aussi qu’une figure de style peut désormais vous conduire devant les tribunaux. L’ombre moralisante qui rôde autour de nous – voyez encore le projet de Conseil de déontologie journalistique – porte un nom dans notre histoire : cela s’appelle le pétainisme.

Jacques Julliard, historien, essayiste, éditorialiste de l’hebdomadaire MarianneLe Figaro, 2 décembre 2019.

LES POINTS COMMUNS DU « CLIMAT INSURRECTIONNEL » MONDIAL

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France, Honk Kong, Venezuela, Chili… les manifestants sont dans les rues. Durablement.

(…) Gardons-nous d’une sorte d’illusion synchronique et photogénique dans ce constat télévisuel de foules occupant pendant les mêmes périodes des places centrales, de l’Alameda de Santiago du Chili à la place Tahrir de Bagdad en passant par le Grand Sérail de Beyrouth et le Causeway Bay de Hongkong. Ce n’est pas parce que ces images sont tournées le même jour que ces soulèvements ont les mêmes causes ; chacun a sa genèse propre. Avec les médias sociaux adeptes du « présentisme » et les chaînes d’information en continu, un mouvement social devient une marchandise médiatique. Et s’il y en a deux ou plus, c’est considéré comme un fait total. À tort. (…) Le point commun est structurel : des faits mineurs – la hausse du prix du ticket de métro à Santiago, la taxe sur les communications par WhatsApp au Liban… – deviennent des étincelles et provoquent soudainement l’expression publique et collective de profondes frustrations accumulées depuis longtemps. Pour les Chiliens, c’est le poids excessif du secteur privé dans la protection sociale et le conservatisme des institutions, l’IVG étant à peine autorisée en raison des pressions exercées par une Église qui est par ailleurs restée longtemps silencieuse sur la criminalité pédophile. Au Liban, c’est la carence abyssale des services publics qui nourrit la contestation – il suffit de se promener à Beyrouth pour le constater. À Hongkong, les étudiants découvrent ce que la « rétrocession » prévue pour 2049 signifie : une emprise croissante du Parti communiste chinois, peu enclin à maintenir les voies d’une expression démocratique. En Bolivie, une suspicion s’est installée au sujet des conditions peu transparentes, selon l’Organisation des États américains, de la réélection dès le premier tour d’Evo Morales pour un quatrième mandat. La demande commune est d’abord que l’État assure des services publics efficaces et la sécurité, surtout dans une situation d’après-conflit. Mais assez vite, c’est le système politique qui est mis en cause, avec le refus du « continuisme ». (…) Enfin, les préoccupations écologiques sont moins un luxe de privilégiés, comme en Europe, qu’une exigence de santé publique face à la pollution des eaux (Chine, Irak, Liban, Chili), de l’air (Inde, Chine), des sols et des rivages.

Michel Foucher, géographe, ancien ambassadeur, le un, 13 novembre 2019. Propos recueillis par Jullien Bisson & Sylvain Cypel.

DISPERSION DES MOUVEMENTS SOCIAUX ET CRISE DE VOCATION DES POLITIQUES

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Marcel Gauchet : “Que la gauche prenne garde, elle est en train d’être manipulée par les trafiquants de la morale

(…) Bien qu’Emmanuel Macron soit un président talentueux, intelligent, réactif, il ne fait guère mieux que ses prédécesseurs. Mais le phénomène remarquable est qu’aucune autre force politique ne tire profit des difficultés du président de la République. Aucun concurrent crédible n’émerge dans des conditions qui paraîtraient a priori favorables. Mieux encore, la première des opposantes est celle qui est la moins crédible : ses propres électeurs doutent de sa capacité d’exercer la fonction présidentielle. Cette prédominance de Martine Le Pen ne suscite aucun espoir. Elle ne remplit qu’une seule des fonctions essentielles des démocraties : être contre ! (…) Difficile d’agir sur des situations que l’on comprend mal. Cela n’incite pas à se lancer dans la bataille. Le fait est que nous sommes confrontés à une véritable crise des vocations. Macron est une exception à cet égard. Mais les authentiques bêtes politiques comme lui, confiantes dans leur capacité d’agir sur les choses, se font rares. Il y a une fuite devant l’exercice de la responsabilité politique. L’évolution des mentalités joue un rôle dans cette désertion. L’individu d’aujourd’hui réagit davantage en personne privée, attachée à son épanouissement personnel : pourquoi s’attaquer à des problèmes insolubles dans un environnement de plus en plus hostiles, alors qu’il y a tant d’autres moyens plus confortables de réussir sa vie ? (…) François Mitterrand par exemple a vécu quatorze ans sur l’héritage de l’idée socialiste avec laquelle pourtant son action avait de moins en moins de rapport. Emmanuel Macron ne bénéficie d’aucun appui doctrinal de ce genre. (…) Les mouvements sociaux se caractérisent avant tout, à mon sens, par leur dispersion. C’est la fin de « la convergence des luttes » : ils n’obéissent à aucun schéma organisateur, qu’il soit révolutionnaire ou réformiste, qui permettrait de transformer toutes ces revendications en un grand projet fédérateur. Il ne peut y avoir que des réponses spécifiques à des difficultés ou à des demandes particulières. C’est ce qui fait que ces mouvements tournent à la crise politique : ils font apparaître qu’il n’a pas de solution globale, au nom d’une orientation idéologique bien définie, aux problèmes qui se posent au pays. (…) Les principes d’universalité et de transparence sur lesquels s’appuie la réforme des retraites sont imparables. Et il est vrai que le système des régimes spéciaux est particulièrement inégalitaire puisqu’il aboutit à faire financer un système avantageux par un subventionnement public considérable. Le prolongement du statu quo est d’abord dû à la capacité des agents des transports d’extorquer à la collectivité un avantage spécifique en paralysant le pays. (…) Macron s’est proposé lui-même comme un remède à cette crise identitaire. Mais ses solutions ont contribué à l’aggraver. Il n’avait en effet sans doute pas tout à fait conscience de ce qui l’attendait et il a beaucoup improvisé. N’a-t-il pas confié lui-même qu’il était entré à l’Élysée « par effraction » ? Mais cela ne l’empêche pas de rester irremplaçable à ce jour. Il y a beaucoup de mécontents, mais personne d’autre ne peut prendre sa place. (…) Par sa surenchère, l’ultragauche morale a souvent paralysé la gauche de gouvernement. Aujourd’hui, le pire danger pour la gauche sociale-démocrate, si elle veut à nouveau incarner une offre politique crédible, serait de se mettre à la remorque de ces combats identitaires qui ne peuvent que la détourner un peu plus d’un projet majoritaire. Son problème est de renouer avec le peuple qui l’a abandonnée en reconstruisant une analyse fédératrice de la question sociale actuelle. Le moralisme ne mène nulle part. @MarcelGauchet #crisevocationpolitique

Marcel Gauchet, philosophe, L’OBS, 5 décembre 2019.

NATALIA SOLJENITSYNE : IDENTITÉ NATIONALE, PATRIOTISME, OCCIDENT ET RUSSIE

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La force et la beauté de l’Occident, c’est que l’on peut y critiquer le pouvoir sans en souffrir, lutter contre les injustices et participer à la réforme de la société sans être mis en danger.

(…) Penser que la démocratie est appelée à remplacer partout le totalitarisme ou des régimes répressifs est par définition incorrect. Soljenitsyne avait averti contre cette erreur dans son discours d’Harvard, quand il avait développé l’idée qu’il existe des cultures différentes, et que toutes ne mènent pas à la démocratie. Il faut au minimum donner à chaque peuple la possibilité de tracer sa route vers la démocratie, afin que les institutions démocratiques s’y développent de manière organique. Elles ne peuvent être décrétées. Regardez les différences entre les pays Baltes, où la démocratie s’est installée aisément et l’Ukraine, qui reste une foire d’empoigne, avec une corruption plus grande qu’en Russie ! Je le répète. Il était stupide de penser que la démocratie s’enracinerait rapidement partout. (…) Poutine est avant tout un pragmatique. Il a grandi dans un monde dans lequel très peu de gens croyaient encore à l’idéologie. Il prend ses décisions en fonction des limites imposées et des circonstances. Il a d’indéniables capacités politiques. S’il était parvenu à s’entendre avec l’Ouest, il ne fait aucun doute qu’il aurait considéré cette relation comme primordiale. Mais cela ne s’est pas produit. Qui en est responsable ? Je suis personnellement persuadée que l’Occident porte une vraie part de responsabilité et a fait beaucoup d’erreurs. Si les Occidentaux menaient une ouverture, Poutine saisirait cette chance. (…) Soljenitsyne ne serait pas étonné de la réapparition de la question de l’identité nationale, que nombre de pays mettent en avant comme contre-feu à la globalisation. Il était persuadé que la nation resterait essentielle. Il appelait à distinguer le patriotisme, important et utile, du nationalisme, dont il faut toujours se méfier, et il s’étonnait d’être traité de nationaliste. L’autre aspect de la crise actuelle, c’est la croissance des inégalités, dont il appelait à s’occuper sérieusement. Mais si les inégalités suscitent en Grèce une montée d’un nationalisme de repli, ce que représentent Trump et les « gilets jaunes » est beaucoup plus la manifestation de la crise de l’élitisme que celle du libéralisme. Pour moi, il ne s’agit pas de tendance autoritariste, mais plutôt pour une partie du peuple, de défendre leurs droits démocratiques contre le diktat d’une élite qui impose ses vues sans concertation. Les résultats de la révolte sont, je vous l’accorde, assez pathétiques, mais Trump, les « gilets jaunes » ou le Brexit, participent d’une mobilisation démocratique. Le danger est que l’Occident ne prenne pas en compte ces défis et se laisse déborder par une nouvelle variante de l’idéologie radicale communiste. (…) Il voyait deux dangers moraux pour l’Occident. Celui d’un individualisme sans autolimitation, et celui d’exigences matérialistes toujours plus exorbitantes. (…) La force et la beauté de l’Occident, c’est que l’on peut y critiquer le pouvoir sans en souffrir, lutter contre les injustices et participer à la réforme de la société sans être mis en danger. La Russie et la Chine disent qu’il ne faut pas se mêler de leurs affaires. Mais il faut distinguer très précisément entre immixtion dans les affaires d’un pays et proclamation de nos valeurs, entre combat moral et combat politique. La ligne est parfois ténue mais elle existe.

Natalia Soljenitsyne, veuve de l’écrivain et présidente du Fonds Soljenitsyne, Le Figaro, 22 novembre 2019. Propos recueillis par Laure Mandeville.

En complément à l’article « Polanski, la censure qui fait tache à Est Ensemble » paru le mardi 27 novembre.

(…)  Je me souviens de cette conversation, fin 2017, avec un membre de l’Observatoire de la liberté de création, qui faisait cet alarmant constat : une bonne part des demandes de censure auxquelles cet organisme doit répondre provient, non plus des traditionnels réactionnaires de tout bord, mais de militants féministes et antiracistes, cette étrange dérive : les héritiers des chantres de la liberté sont en train de devenir les pires ennemis de la liberté. (…) C’est à chaque fois la culture, le savoir et le débat qui furent attaqués (NR : au théâtre, la pièce Les Suppliantes à la Sorbonne ; à l’Université les conférences de Sylviane Agacinski à Bordeaux et de François Hollande à Lille), et à chaque fois la vertu qui cautionna les atteintes à la liberté. (…) La France se signale dans le monde par le plus fort taux de défiance généralisée envers ses institutions, juste avant les pays pauvres et les zones de conflit. (…)  Les magistrats français ont beau être pour moitié des magistrates, on dénonce leurs attitudes patriarcales… À quand les camps de rééducation pour combattre les inconscients retors ? (…) Dans cette nouvelle vision d’un monde polarisé entre dominants et dominés, oppresseurs et victimes, monde non complexe qui ressemble à s’y méprendre aux fictions grand public américaines, il n’y a d’autre choix que de mener par tous les moyens le grand combat du Bien contre le Mal. Il faut résister aux nouveaux censeurs. Nous, défenseurs de l’État de droit, devons réaffirmer nos convictions démocratiques et, dans cette période troublée, maintenir notre exigence d’émancipation et notre désir de création.

Belinda Cannone, romancière et maîtresse de conférences à l’université de Caen. Tribune dans Le Monde, le mardi 26 novembre 2019.

LA VITALITÉ DE L’IDÉAL DÉMOCRATIQUE

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(…La contestation populaire au nom de la démocratie dans des pays aussi différents que la France, le Liban, la Bolivie ou le Chili marque en réalité un phénomène de mondialisation de la démocratie. Parce qu’ils clament leur refus de la réduction des libertés publiques, rejettent la verticalité et l’isolement du pouvoir, dénoncent la confiscation de l’État par les lobbies ou par une caste de privilégiés, les manifestants du monde entier démontrent la vitalité de l’idéal démocratique. Ils marquent leur croyance commune à l’idée qu’elle est, plus que jamais, le seul système politique légitime. C’est son fonctionnement ou son absence qui sont mis en cause par les manifestants, jamais son principe. (…) Plus encore, en tant que « forme de société » avec ses valeurs propres, la démocratie est porteuse de sa propre incomplétude. On peut résumer cette idée par une tautologie : la démocratie appelle toujours plus de démocratie. (…) On peut s’inquiéter de la violence de ces mouvements, ici comme ailleurs. Mais ce dont nous devrions bien plus nous méfier, c’est de l’autre danger qui guette les foules démocratiques : celui de l’apathie, du désintérêt pour la chose publique, qui détruit les solidarités sociales plus sûrement que le conflit démocratique. Cette apathie-là permet la mise sous tutelle d’un citoyen zombifié, indifférent à la marche du monde, et constitue la maladie la plus grave qui menace notre système politique. Vincent Martigny, politiste, chercheur associé au CEVIPOF, le un, 13 novembre 2019.

CE QUE RÉVÈLENT LES “GILETS JAUNES”

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Non pas les classes populaires en général, mais bien les actifs du privé, salariés d’exécution, petits commerçants, petits artisans, c’est-à-dire ceux qui vivent difficilement de leur travail quand ils ne sont pas au chômage, et se trouvent dans des positions sociales subalternes.”‘

Jérôme Fourquet : On peut constater aujourd’hui, tant dans les intentions de vote que dans les scrutins, que les deux nouveaux pôles dominants de la vie politique française rassemblent au mieux à peine 50 % du corps électoral. Il y a donc une autre partie très importante de la population qui ne se retrouve pas pour l’instant dans l’opposition, schématiquement, entre macronisme et lepénisme. Ce clivage-là a certes supplanté l’ancien clivage gauche-droite, qui n’a pas pour autant disparu. Mais beaucoup de Français ne se reconnaissent pas pour l’instant en lui. C’est pour cela que je préfère le concept d’archipélisation qui montre une fragmentation, même si dans ce chaos deux blocs s’opposent en effet. (…) Jérôme Saint-Marie : Il y a une seconde raison plus profonde à cette dynamique de polarisation nouvelle que j’essaye d’analyser, et qui va bien au-delà de la volonté attribuée parfois à Emmanuel Macron. C’est que ce clivage, celui qui se cristallise dans l’affrontement du RN et de LREM, trouve toute sa cohérence au niveau idéologique dans l’opposition entre un souverainisme intégral et un libéralisme intégral. Enfin, ce clivage existe à un troisième niveau, social, qui s’apparente à un clivage de classes. La synthèse de cette triple opposition aboutit à définir un bloc populaire, centré sur les actifs modestes et fragilisés du secteur privé, et un bloc élitaire, regroupant la classe dominante, une bonne partie des cadres supérieurs et nombre de retraités qui, même s’ils ne sont pas particulièrement prospères, font confiance à l’élite pour protéger leur situation. Quoique des millions de Français ne s’identifient pas à l’un de ces deux blocs, ils en subissent la force de gravitation, qui affaiblit les solutions intermédiaires. (…) Le ­caractère hétérogène, ­hétéroclite des électorats traditionnels de la gauche et de la droite, qui a ­longtemps été leur force, devient une faiblesse face à un conflit social aussi ­intense. Car ce phénomène des « gilets jaunes » est allé bien au-delà des méconten­tements qui l’ont fait naître, il a développé un véritable instinct de classe, aussi bien chez ses partisans que parmi ses ­détracteurs. À cette occasion, et c’est une conséquence fondamentale pour l’avenir politique du pays, s’est accélérée la construction des deux blocs. Je m’explique. Il y avait déjà un bloc élitaire, surtout stabilisé autour de Macron : les cadres supérieurs, une partie des retraités… Donc la France d’en haut ou celle qui veut s’y reconnaître ou lui déléguer ses intérêts et sa représentation politique, soit à peu près un Français sur quatre. (…) Mais en novembre et décembre 2018, nous avons assisté à la mobilisation d’un groupe social bien particulier. Non pas les classes populaires en général, mais bien les actifs du privé, salariés d’exécution, petits commerçants, petits artisans, c’est-à-dire ceux qui vivent difficilement de leur travail quand ils ne sont pas au chômage, et se trouvent dans des positions sociales subalternes. Cela fait du monde, et même un monde qui ne se mobilisait plus, pas syndiqué, mal encadré politiquement, donc naturellement émietté. Or la forme de ce mouvement, à travers toute la France, à travers les ronds-points, est en adéquation avec la dispersion de ce milieu, pourtant assez homogène dans son niveau de diplômes et de revenus, ainsi que dans la précarité de sa condition. (…) On sait que la gauche prospère dans la fonction publique, ou plus généralement parmi ceux qui prônent et bénéficient de la dépense publique. Dès lors, ils ont eu du mal à unir leurs forces avec des gens qui réclamaient moins de taxes. (…) Jérôme Fourquet : La transformation de notre société en une société multiculturelle introduit naturellement de nouveaux paramètres à l’équation et notamment cette dimension du rapport à l’identité et de son instrumentalisation, ou de son utilisation politique. De cette entrée dans une ère multiculturelle découlent de nombreuses transformations sur le plan du peuplement dans certains quartiers, des conduites individuelles (contournement de carte scolaire) et sur le plan des comportements électoraux. C’est un sujet majeur. J’y vois aussi un élément qui vient fragmenter le bloc populaire. Cette fameuse « France du non » (en référence au référendum de 2005), que Marine Le Pen a cherché à incarner dans l’entre-deux-tours de la présidentielle, n’est pas homogène et même antagoniste sur cette question du rapport à l’identité et à l’immigration. On peut avoir des salariés qui ont exactement les mêmes caractéristiques socioprofessionnelles, qui donc sur le papier devraient voter de la même manière, mais une variable introduit un facteur de clivage : les origines culturelles de ces publics.

Jérôme Fourquet, Jérôme Saint-Marie, tous deux sondeurs, Le Figaro, 15 novembre 2019. Propos recueillis par Alexandre Devecchio.

CHRISTOPHE DELOIRE : LES GAFA DOIVENT RESPECTEUR LES DÉMOCRATIES

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Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans Frontières (RSF)

(…) Les plateformes permettent de mettre en concurrence directe des contenus qui n’ont rien à voir : la propagande d’État, le journalisme et la rumeur. Cette concurrence déloyale favorise les contenus extrémistes et mensongers par rapport aux contenus vérifiés en raison du fonctionnement des algorithmes. Cela favorise le pire au détriment du meilleur. Enfin, cela crée une distorsion de concurrence entre des régimes despotiques et des régimes démocratiques. (…) Avec 25 personnalités, dont les Prix Nobel Shirin Ebadi et Joseph Stiglitz, nous avons élaboré une Déclaration visant à mieux définir ce que sont les plateformes et quelles sont leurs fonctions. Aujourd’hui, les plateformes définissent les normes de l’espace numérique. Comme on dit, « le code, c’est la loi ». Elles créent le droit de la communication et de l’information numériques. Elles jouent le rôle qui était celui de nos Parlements. En France, il y a des lois qui organisent la communication dans l’espace public. Ainsi, la loi Bichet sur la distribution de la presse favorise le pluralisme. Toutes ces garanties démocratiques ont totalement explosé dans l’espace numérique. Il faut reconstruire un système de garanties en imposant aux plateformes le respect des garanties démocratiques. Êtes-vous soutenus par des États ? Nous avons réuni une commission qui a rédigé la Déclaration sur l’information et la démocratie, et obtenu le soutien de chefs d’État et du secrétaire général de l’ONU en novembre 2018, et du sommet du G7 à Biarritz en août. Lors de la dernière assemblée générale de l’ONU en septembre 2019, 30 États ont signé un partenariat qui endosse ces principes. Aujourd’hui, ce sont donc les États qui demandent aux plateformes de respecter un certain nombre de principes. (…) Il est très dangereux que ce soient les États qui disent ce qui est bon ou mauvais. Et si l’on confie cette responsabilité aux plateformes, c’est encore pire. Il faut donc, dans un premier temps, codifier les principes d’un véritable contenu journalistique. Nous effectuons un travail de normalisation à partir des règles minimales du métier. Ensuite, nous confierons au marché la certification des médias comme pour une norme ISO. Enfin, nous allons voir les plateformes pour leur demander que les médias qui produisent du journalisme digne de ce nom soient promus par les algorithmes. Nous faisons la même chose avec les annonceurs. Christophe Deloire,secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF) – Propos recueillis par Enguérand Renault, Le Figaro, 12 novembre 2019.

PIERRE STEINMETZ : LA LIBERTÉ ET LE DROIT

Steinmetz Fabien claireond 214x300 - PIOCHE PRESSENul « droit de la religion » ou déduit de la religion n’a sa place en ce débat. C’est ainsi qu’en ce qui concerne les « menus de substitution » dans les cantines scolaires, en aucun cas il ne saurait y avoir de « droit » à en obtenir pour raison religieuse : le principe de laïcité s’y oppose. Et si le législateur décidait, sans y être obligé, d’ouvrir un tel droit sur un fondement religieux, le principe d’égalité imposerait que toutes les religions puissent en bénéficier : il faudrait alors, selon les cas, des menus sans porc, sans bœuf, végétarien, etc. En revanche rien n’interdit, et le bon sens comme le souci du service public recommandent, lorsque c’est matériellement et financièrement possible, d’offrir aux usagers deux ou plusieurs menus répondant au souhait d’une partie importante d’entre eux. De même, en ce qui concerne le port du voile par les accompagnatrices de sorties scolaires, il ne saurait y avoir de droit à porter le voile pour satisfaire à une prescription religieuse. Il y a en revanche une liberté personnelle de se vêtir à sa guise. Mais cette liberté, qui s’applique au voile comme à la coiffe bretonne ou au béret basque, peut être limitée par le législateur, s’il l’estime nécessaire, pour préserver d’autres droits ou libertés ou pour satisfaire aux exigences de l’ordre public. (…) La difficulté, dans le contexte que nous connaissons, vient évidemment de ce que certains y voient le moyen d’affirmer leur fidélité à une appartenance religieuse, tandis que d’autres y voient une pression pour promouvoir cette religion, et demandent à en être protégés. Il y a donc bien conflit entre une liberté et un droit, et c’est bien au législateur de le trancher. Il peut le faire en ne légiférant pas, ce qui revient à confirmer le régime actuel de non-interdiction. Il peut au contraire intervenir en considérant que les sorties scolaires sont une modalité d’exercice de la mission d’enseignement public, et qu’à ce titre il faut, pour préserver la neutralité du service public, interdire aux accompagnatrices le port d’un accessoire pouvant être interprété comme un signe religieux. Le choix entre ces deux voies est une affaire d’opportunité politique, au sens le plus élevé du terme. Pierre Steinmetz, ancien membre du Conseil constitutionnel – Le Figaro, 9 et 10 novembre 2019.

PASCAL BRUCKNER : LA FAUTE GRAVE DE LA GAUCHE

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(…) Si j’ai bien lu cette tribune, toute espèce de nuance ou de réticence à l’égard de l’islam est assimilée à un acte raciste! La critique de la religion musulmane conduirait de façon inéluctable, selon les signataires, à des attentats contre des musulmans dans notre pays. Ces manifestants réclament pour l’islam un statut d’exception jamais octroyé au christianisme, au judaïsme, à l’hindouisme. Un froncement de sourcil, et vous voilà jeté dans le camp des racistes! Jean-Michel Blanquer serait ainsi «islamophobe» pour avoir dit que le voile n’était pas souhaitable en France. L’humoriste Yassine Belattar lui a déconseillé de se rendre en Seine-Saint-Denis… (…) En hurlant à «l’islamophobie», ces pétitionnaires rendent plus difficile l’exercice délicat qui consiste à différencier l’hostilité réelle, condamnable, à l’égard des musulmans, et la critique – légale et légitime – de la religion musulmane. (…) Mais enfin, rien ne nous oblige à aimer l’islam, ou les religions en général! Nous n’avons pas le droit de persécuter les musulmans, ce qui est différent. Et nous avons, surtout, le droit de défendre un certain mode de conversation entre hommes et femmes. Montrer ses cheveux est un signe de liberté. Beaucoup de musulmans attendent de la fermeté de notre part, car ils retrouvent parfois en France les mêmes barbus qu’ils fuyaient dans les pays d’où ils viennent. (…) Toutes proportions gardées, l’affaire Dreyfus avait fait dire au père de Levinas, le rabbin Jehiel Levyne: «Un pays où l’on se déchire à propos du sort d’un petit capitaine juif est un pays où il faut aller» ; et bien, je crois qu’un pays dans lequel on se bat pour ne pas asservir les femmes est un pays qui a de quoi plaire au monde entier. Ce n’est pas le Royaume-Uni multiculturaliste ou l’Allemagne qui gagneront face aux islamistes, la France est seule capable de leur tenir tête en Europe. Nous n’avons pas le droit d’échouer. Pascal Bruckner, romancier, essayiste , Le Figaro du 8 novembre 2019.

JACQUES JULLIARD : LA GAUCHE ET LA HONTE D’ÊTRE SOI

Jacques Julliard 300x175 - PIOCHE PRESSE

(…) Si Ferry, Clemenceau, Jaurès, Blum, Mendès revenaient parmi nous, ils n’en croiraient ni leurs oreilles ni leurs yeux. Car jadis et même naguère, la laïcité était par excellence le critère distinctif de la gauche, sinon son ADN, à telle enseigne que dans l’entre-deux-guerres le Parti radical, tombé socialement au centre droit, fut tenu sans conteste, jusqu’au Front populaire inclus, pour une composante de la gauche, parce qu’il était resté laïque. (…)« Non, mais, ne serait-il pas un peu islamophobe, celui-là ? » Car voici la chose dans toute sa simplicité : pour toute cette mouvance, intellectuelle mais très sotte, la laïcité reste de mise quand il s’agit du christianisme ; mais elle devient malsonnante et malvenue dès qu’il s’agit de l’islam ! L’affaire est entendue : la laïcité est désormais reniée par la gauche, et défendue par la droite. Cela ne me fait pas plaisir, mais la vérité est la vérité. C’est que cette gauche respectueuse a un problème avec l’islam, et plus précisément avec l’islamisme. Les mêmes qui ne voulaient pas admettre qu’un parti totalitaire comme le communisme fût devenu une religion refusent aujourd’hui de voir qu’une religion totalitaire comme l’islamisme est devenue un parti politique. Mais comme elle ne peut aller jusqu’à adhérer aux croyances qu’elle légitime – des libres penseurs avec le Coran à la main et le tapis de prière sous le bras feraient tout de même étrange figure -, elle n’a de recours que dans le communautarisme. À la place de la République universelle, une mosaïque d’ethnies, de religions, comme autant de camps retranchés. Jadis (et avec quelle vigueur !), les républicains avaient sommé l’Église de France de se mettre en règle avec la laïcité. Ce qu’elle fit, et chacun s’en trouva bien. (…)De la laïcité à l’éducation, il n’y a qu’un pas. Sur trois points, la gauche « progressiste » a rompu avec la doctrine républicaine de l’École dont les Jules Ferry, les Jean Zay ou encore Alain, le philosophe, avaient fait la base du régime. Une vision simpliste de l’égalité l’amène à placer l’enfant, à la place du savoir, au centre du système ; et substituant la « pédagogie » à l’apprentissage, elle en vient à mettre un signe d’égalité entre l’élève et le maître dans le système scolaire. Enfin, constatant, à la suite de Pierre Bourdieu, que la principale inégalité entre les classes sociales est finalement d’ordre culturel, elle préfère abolir la culture plutôt que de combattre l’ignorance. (…)La nation, comme la langue d’Ésope, peut être la meilleure ou la pire des choses selon qu’elle sert à discriminer ou au contraire à communiquer avec autrui. Que la gauche ait renoncé à disputer à la droite l’expression du sentiment national est un signe effrayant de son affaissement intellectuel. Jacques Julliard, historien, éditorialiste de l’hebdomadaire Marianne – Le Figaro, lundi 4 novembre 2019.

MONA OUZOUF : LES “GILETS JAUNES”, SI VITE EN ASSEMBLÉE NATIONALE ?

Mona Ouzouf 300x169 - PIOCHE PRESSE(…) « Les “gilets jaunes’’  s’inscrivent effectivement dans la revendication de l’égalité réelle. Le problème, c’est que l’égalité réelle est une chimère. On ne peut pas la “réaliser’’  dans un monde où la nature et l’histoire sèment des inégalités de tous ordres. L’égalité ne peut donc rester qu’un horizon, si bien que les vrais défenseurs de l’égalité sont ceux qui se proposent, non de proclamer l’égalité réelle, ce qui est à la portée de chacun, mais de réduire laborieusement les inégalités, ce qui est une toute autre affaire. Pour le reste, que les “gilets jaune’’  retrouvent un langage, une symbolique et des problèmes qui me renvoient à la Révolution française, c’est l’évidence. Ou encore au problème de la représentation, qui surgit en même temps que la Révolution, quand les gens des États généraux arrivent à Versailles, les poches pleines de revendications locales. Cela reste pour moi le mystère de la Révolution : comment se fait-il que ces gens qui sont porteurs de revendications contre la justice seigneuriale ou pour l’ouverture d’un chemin vicinal, se baptisent si vite “Assemblée nationale’’ ? Or, dès qu’ils le font, ils ne sont plus des mandataires chargés essentiellement de faire « remonter » la revendication. S’ouvre alors l’écart entre représentés et représentants, ce qui reste notre problème du jour. Il s’agit déjà de savoir comment on va protéger les représentés de l’arrogance des représentants, et les représentants de la vindicte des représentés… Par delà les similitudes, il y a pourtant une différence fondamentale entre 1789 et l’actuel mouvement des “gilets jaunes’’ : ces derniers ne rêvent pas d’avenir, ils sont dans l’immédiateté. Les femmes et les hommes qui entraient en révolution en 1789 héritaient des Lumières et avaient de grandes idées sur ce que pouvait être une société parfaite. »

Mona Ozouf, historienne et philosophe – Propos recueillis par Jean Birnbaum, Le Monde, 23 mars 2019.

Yascha Mounk : Le journalisme reflet de conversations

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(…) La transformation la plus importante est dans la maîtrise de l’agenda. Il y a vingt ans, les rédacteurs en chef surveillaient les dépêches des agences de presse, décidaient de ce qui était important et donnaient ainsi le ton au débat national. Maintenant, ils regardent ce que les gens disent sur Twitter, puis demandent à leurs journalistes de réaliser des articles ou des reportages qui reflètent ces conversations. Ils sont passés du rôle de créateurs d’agenda à celui de chasseurs de tendances. Yascha Mounk, universitaire américain maître de conférences au Center for European Studies de Harvard. Auteur du « Peuple contre la démocratie », éditions de l’Observatoire, 2018. Extrait de propos recueillis par Alexandre Devecchio – Le Figaro, 18 décembre 2018.

Dominique Wolton : Expression n’est pas information

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« L’expression n’est pas synonyme de vérité. C’est faux ! Ce n’est pas parce que les gens racontent leur vie sur Internet que c’est la vérité. À terme, en suivant ce raisonnement, on n’aura plus de journalistes, plus de professeurs et plus d’hommes politiques. Il suffira d’écouter les gens pour connaitre la vérité… On ne peut plus vivre dans un espace public qui est régi par la tyrannie des sondages, des chaînes d’information et de l’expression des citoyens sur les réseaux sociaux. » Dominique Wolton, propos recueillis par Philippe Minard. Midi-Libre, le 13 décembre 2018.

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