POLANSKI : LA CENSURE QUI FAIT TACHE À EST ENSEMBLE

Article publié le lundi 25 novembre sur mon second blog, Vu(es) de Montreuil – Regard libre de Daniel Chaize. Adresse : danielchaizedotcom.wordpress.com

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Lorsque nous sommes face à des cas d’école, il est utile de tenter d’en tirer des leçons. La tentative de censure politique du film « J’accuse » de Roman Polanski par l’établissement public territorial @Est_Ensemble, malgré le volte-face en rase campagne de son président @GrardCosme, est une telle première historique qu’il s’avère nécessaire d’en examiner un certain nombre. Ces leçons touchent en effet aussi bien à l’existence d’une oeuvre – donc de sa rencontre avec le public -, à la présomption d’innocence et au droit de défense de tout accusé, à l’emballement « moraliste » favorisé par l’expression d’émotion sur les réseaux sociaux. Pour résumer simplement, il s’agit de la liberté dont nous jouissons dans nos démocraties. Si longue à construire, si fragile, et devant être défendue en permanence.

LES FAITS

Un conseil communautaire, le mardi 20 novembre, voit le sujet « Polanski » devenir le sujet essentiel de la séance regroupant les élus d’Est Ensemble (9 communes du département de la Seine-Saint-Denis, 418 000 habitants). Le débat est lancé suite à la proposition de la maire socialiste de @Bondy, Sylvine Thomassin (@S_Thomassin). Il devient vite agité. Avec, Sylvie Badoux (@les3bad), son adjointe chargée de l’innovation économique et sociale qui dit « vouloir provoquer un électrochoc » elle demande la déprogrammation – donc la censure – du film « J’accuse » des 7 cinémas formant le plus grand réseau français de cinémas publics. Selon elles deux, il s’agit de réagir à l’accusation de viol, quarante-cinq après les faits supposés, d’une jeune photographe par le réalisateur. Le courant passe très vite dans la salle, à tel point que les élus du Parti communiste (PCF), de La France insoumise (LFI), du Parti socialiste (PS), des écologistes (EELV), de l’Union des démocrates et indépendants (UDI)…, parfois en contradiction dans leur propre groupe, se retrouvent, fait rare, associés pour décider à la majorité de suivre la recommandation. Bien que le président Gérard Cosme n’y soit pas favorable à titre personnel, la déprogrammation est acquise : « J’ai décidé, à l’écoute des interventions, de déprogrammer ce film des cinémas publics d’Est Ensemble » tweete-t-il. Effarement des sept directeurs de cinéma à cette annonce et expression immédiate sur les réseaux sociaux de leur incompréhension, inquiétude, et interrogations. La réaction est vive car le fait est qu’il s’agit d’une première politique, avec la force d’un précédent ouvrant potentiellement les vannes à des dérives encore plus importantes. Jusque-là, les rares déprogrammations par des maires étaient guidées par la crainte de troubles à l’ordre public.  Quand on ouvre un chemin dont on ne voit pas le bout, tout peut arriver. Après une nuit probablement agitée et écourtée par les échanges téléphoniques, le président Gérard Cosme s’éveille avec le souvenir de son non-soutien personnel… Cette révélation l’amène à rencontrer les sept directeurs de salle… et à opérer un revirement à 180°. Le film « J’accuse » de Roman Polanski pourra continuer d’être diffusé par les cinémas qui le souhaitent. Toutefois il leur est demandé d’accompagner les projections par des débats… Des débats sur quoi ? Sur le cinéma de Polanski et ce film en particulier ? Sur l’affaire Dreyfus ? Sur la vie privée de Roman Polanski ? On ne sait.

LA CENSURE D’UNE OEUVRE

Censée atteindre Roman Polanski et son comportement supposé vis-à-vis des femmes, la décision rate sa cible et frappe en réalité une œuvre de création. Car si le cinéaste franco-polonais en est bien sûr l’artisan premier, ce sont des centaines de personnes qui sont à l’origine du film, c’est une industrie culturelle et les conditions de son existence comme de son développement et rayonnement qui sont aussi en jeu. Interdire un film, d’autant qu’ici son contenu n’est en rien contesté, est un acte qui déstabilise et atteint une économie, notamment celle de sa diffusion. En bien des endroits, l’impossibilité de projeter une œuvre peut mettre en danger des salles de cinéma. Parlons de l’œuvre justement ! « J’accuse » évoque un pan majeur de notre histoire : cette époque où l’antisémitisme était à son apogée, encouragé par des nostalgiques de la monarchie, puissants dans l’armée, dominants parmi les officiers et très présents dans le monde politique. La vérité est que la société française était très largement antisémite, et que c’est seulement à la suite de l’intervention d’un intellectuel, l’écrivain Émile Zola et son formidable « J’accuse » dans le quotidien « L’Aurore », que les consciences s’éveillèrent. Mais la France restera divisée dans un climat de violence réel longtemps après. Le héros du film de Roman Polanski est Marie-Georges Picquart, officier de l’armée française qui découvre la machination contre le capitaine Dreyfus et œuvre à sa réhabilitation. Il sera seul face à sa hiérarchie qui ira jusqu’à l’incarcérer. Bien qu’antisémite lui-même, il agira sans relâche pour défendre l’armée qu’il ne veut pas voir salie par le procès inique qui a condamné Dreyfus, du seul fait qu’il était juif. Il en va aussi de sa conception de la droiture et de l’honneur.  Il démasquera le vrai traître en la personne de Ferdinand Walsin Esterhazy, commandant et espion à la solde des Allemands. C’est dire qu’à un moment où les actes antisémites se multiplient dans notre pays, le film « J’accuse » est d’une particulière importance. On peut affirmer, sans se tromper, qu’il pourrait être utile à l’éducation, notamment des jeunes. Roman Polanski a réussi par ailleurs, c’est souvent son cas, un film précis, classique mais magnifique dans sa forme et sa direction d’acteurs. Pour sa première semaine de diffusion, il a réalisé près de 500 000 entrées. « J’accuse » est un film historique éclairant sur une période sombre de l’histoire française, réalisé pour être populaire et il atteint son but. Comment, sur ces bases incontestées, imaginer en interdire la diffusion sauf à s’égarer ?

TOUT HOMME ATTAQUÉ RESTE SUPPOSÉ INNOCENT

Qui est en mesure d’affirmer aujourd’hui que Roman Polanski est le violeur de la jeune photographe française, fait remontant à 45 ans ? Personne pour l’instant. D’ailleurs Roman Polanski conteste les faits et se réserve le droit d’intervenir judiciairement, même si l’affaire est aujourd’hui prescrite. À moins de considérer que l’enquête, les instructions à charge et à décharge, la confrontation des témoignages, les droits de la défense et l’essentiel de la preuve qui fondent notre droit, n’ont plus de raison d’être. Ce n’est pas parce que le « procès » quitte l’enceinte judiciaire pour l’espace médiatique, notamment celui des réseaux sociaux, que nous devons glisser vers le procès expéditif pour satisfaire une opinion, serait-elle-même majoritaire.  Peut-on s’arroger le droit d’être à la fois flic et juge ? Nous serions alors au-delà d’une « comparution immédiate », mais carrément dans un procès expéditif « virtuel ». Tout le contraire de l’indépendance et du travail de la Justice. Les barrières de protection de l’individu, insensiblement mais inévitablement, tomberaient alors. Pour quelle société ? Pas celle que j’ai envie de vivre et que je défends. Je sais prendre position quand une « affaire » est tranchée par le droit, pas avant et je m’y refuse catégoriquement quels que soient mes pressentiments. Je ne leur accorde que partiellement confiance et, à ce titre, les garde pour moi. Dans tous les cas, je n’en fais jamais état publiquement. Je préfère suivre la recommandation du ministre de la Culture, Franck Riester : « La sanction, c’est à la justice de la ­porter. Et pas au tribunal de l’opinion. »

LES FORMIDABLES ET SALUTAIRES VOIX LIBÉRÉES DE #METOO 

Depuis la révélation publique de victimes, d’abus sexuels ou de viol, où le producteur du cinéma Harvey Weinstein, le financier Jeffrey Epstein, suicidé en prison, le ténor Plácido Domingo, et d’autres sont accusés, les prédateurs sexuels ne peuvent plus compter sur le silence. Mais répétons-nous, les procès sont en cours, et les accusés se défendront avant que l’on puisse émettre un jugement définitif après les décisions de justice. Ce qui reste certain à mon avis, c’est que les siècles de domination patriarcale, la culture sexiste et machiste dominante inclinent à penser que ces actions terribles et violentes de négation de la femme vont perdurer longtemps. L’avancée probable est que beaucoup d’accusés seront probablement condamnés. Mais attention, pas tous ! Par exemple, le cinéaste Luc Besson a vu le parquet de Paris classer sans suite, après neuf mois d’enquête, la plainte d’une femme qui l’accusait de l’avoir violée à plusieurs reprises. De la même manière Les poursuites visant l’acteur Kevin Spacey, inculpé d’attentat à la pudeur et d’agression sexuelle dans l’État du Massachusetts, ont été abandonnées, le dossier ayant été très fragilisé par la victime présumée elle-même. Les faits dénoncés relèvent parfois directement de la psychiatrie et de la médecine, mais ils sont surtout d’ordre culturel. Le temps est probablement terminé où de tels agissements étaient plus ou moins tolérés. Les circonstances atténuantes comme le vécu « normal » d’une époque, d’un « milieu », etc., ne sont plus de mise. La loi du déni et du silence, ce dernier souvent obtenu par la crainte de représailles, a vécu. On peut comprendre que les victimes aient participé de cette « omerta » car le traumatisme lié à un abus sexuel est si fort et porteur – à tort – d’une sorte de second « viol » assimilé à une « honte » personnelle, qu’il explique le silence des victimes. Désormais, notamment grâce au mouvement #metoo et aux premières voix libérées, les complaisances tacites et complices ne pourront plus être ce qu’elles étaient. Les voix sont libérées ! Elles ouvrent la voie et comme le dit Adèle Haenel, elle-même victime d’attouchements : « Les monstres, ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères. C’est ça qu’on doit regarder. Et on n’est pas là pour les éliminer, on est là pour les faire changer. Mais il faut passer par un moment où ils se regardent, où on se regarde. » On ne peut que s’en réjouir comme le succès, dans toute l’Europe, des manifestations contre les violences faites aux femmes ! Nous sommes enfin dans un autre temps, à la liberté plus grande, et on ne peut qu’attendre avec intérêt les résultats des nombreux procès en cours. Eux-seuls feront justice individuelle. Collectivement, nous sommes tous comptables de l’égalité et de la liberté dans nos sociétés.

QUE RETENIR DU MAUVAIS SCÉNARIO D’EST ENSEMBLE ?

Un nécessaire ressaisissement des politiques. Quand la maire de Bondy, Sylvine Thomassin se déclare : « effarée que l’administration des salles se permette une telle diffusion, sans demander ce que les politiques en pensent », on ne peut que rester sidérés. D’une part, l’édile oublie que les directeurs de salle de cinéma ont la responsabilité, en tant que professionnels, de faire leurs choix artistiques. Cette qualité participe de leur recrutement. D’autre part, a-t-elle, ne serait-ce qu’un instant, imaginer les conséquences de son propos ? Il n’en va ni plus ni moins que de la main mise sur la diffusion des œuvres culturelles ! Les élus socialistes de la mairie de Bondy seraient-ils nostalgiques du « réalisme socialiste » qui dans l’ex-URSS était la doctrine de l’art officiel, celui apprécié par le pouvoir ? Stéphane Goudet, le directeur artistique du Méliès (@MeliesMontreuil), cinéma public de Montreuil, a eu raison de demander : « La liste des cinéastes dont nous n’aurons plus le droit de programmer les films et la définition de leurs critères. Un comité de vérification de la moralité des artistes est-il prévu, puisque la liberté individuelle des spectateurs n’est plus suffisante ? » On peut ajouter aussi qu’il faudrait, s’il fallait suivre la première décision des élus d’Est Ensemble, interroger nos bibliothécaires. Que faire des œuvres de Louis-Ferdinand Céline, Pierre Drieu la Rochelle, Paul Morand, Jean Giono, Louis Aragon. Mais aussi s’interroger sur les expositions de peintres : Pablo Picasso n’a-t-il pas dessiner le fameux portrait à la gloire de Staline, Salvador Dali n’a-t-il pas rejoint l’Espagne franquiste ? Le Tintin d’Hergé ne vient-il pas du même crayon au service de dessins antisémites lorsque son auteur était pour le moins complaisant avec les fascistes et collaborateurs pro-nazi de Belgique ? Pour revenir au cinéma, va-t-on exclure des écrans « 1900 » de Bernardo Bertolucci au prétexte que le film est soutenu par le Parti communiste italien (PCI) et comporte des scènes de sexe particulièrement explicites où l’habilité d’une prostituée s’exerce avec Robert de Niro et Gérard Depardieu, nus tous les deux avec elle dans le même lit ? Que dire aussi de « La Marseillaise » de Jean Renoir, film financé en partie par une souscription de la Cgt ?  Ce qui est demandé aux politiques est d’avoir la bonne distance pour juger des décisions à prendre. Personne ne peut nier que ce soit une gageure difficile aujourd’hui. Pour autant, ils ne doivent pas céder aux pulsions de l’opinion, qui peut être chauffé à blanc, mais qui peuvent demeurées peu représentatives malgré leur surexposition sur les réseaux sociaux. Le cas « Polanski » n’échappe pas, malgré la justesse des interrogations à son sujet, à ce devoir de regard raisonné. Les emballements émotionnels devraient être bannis par les responsables politiques. Leur opinion ne doit céder en rien à la pression du moment… ou à l’intérêt électoral supposé de tel ou tel positionnement. D’ailleurs, pour finir, la tentative de « déprogrammation » a été jugé par le président d’Est Ensemble comme nulle et non souhaitable. Heureusement que ce ne fut pas une suite de décision inverse ! Alors pourquoi tant d’échauffements, de précipitations pour convenir d’une erreur ? Tous ceux qui souhaitaient le retrait du film de Roman Polanski suivent-ils désormais leur président dans sa marche arrière ? On peut dire, pour le moins, qu’un échange initial avec les directeurs de salle aurait été un signe de meilleure gouvernance politique.

L’indispensable maîtrise individuelle et collective. Nous vivons des temps improbables où en quelques clics sur une application, la maladie de la Textostérone frappe un grand nombre de citoyens qui voient là un moyen aisé de faire valoir leur opinion. Avoir une opinion, c’est souhaitable, vouloir lancer un avertissement, faire office d’alerte, c’est parfait. Mais quand on sait que les réseaux sociaux ont deux faces, la lumineuse qui peut nous éclairer sur des événements éventuellement masqués par ailleurs, mais aussi la sombre où l’on constate que les infox en font un outil de propagande inédit et à la force jamais égalée, il faut se méfier de ses premières évaluations. La première intention est peut-être la bonne, mais peut-être pas. Or le clic favorise la « pensée » rapide, émotionnelle, irrationnelle. Pour ne pas dire la pensée zéro. Beaucoup de « post » sont réflexes, immédiats car leurs émetteurs veulent « en être » de peur de « ne pas en être ». Et c’est ainsi que les moutons de Panurge défilent pour des morales vite bâties, au service de religions dont les nouveaux dieux sont proclamés par des prosélytes douteux. En d’autres temps, sur les mêmes bases de rassemblement de masses bel et bien humaines, il y a eu des lynchages avec mort d’hommes et de femmes. Le lynchage médiatique peut aboutir aux mêmes extrémités. Nous n’en sommes pas là, mais alors que les violences verbales et physiques se manifestent de plus en plus sur des terrains glissants, chacun doit veiller à ne pas s’engager sur des pentes dangereuses qu’il ne pourra plus remonter et qui l’entraîneront au plus bas.

VOIR OU NE PAS VOIR LE FILM « J’ACCUSE »

Comme Marlène Schiappa (@MarleneSchiappa), la secrétaire d’État à l’égalité femme homme et Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, Gérard Cosme, le président d’Est Ensemble n’ira pas voir « J’accuse ». Mais pas question pour eux d’appeler au boycott pour autant. On sait que le Premier ministre, Édouard Philippe (@EPhilippePM), a dit qu’il ira avec ses enfants. Notre liberté est là : on peut choisir de voir ou ne pas voir le film de Roman Polanski. Chacun a sa liberté de conscience et est assez grand pour apprécier la situation largement connue du cinéaste. C’est en ce sens aussi que la proposition d’une majorité d’élus d’Est Ensemble est choquante car elle nie la liberté individuelle des spectateurs et leur capacité de choix.

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