« PRINT » OU NUMÉRIQUE : LECTURE(S) ET QUESTIONS ÉCONOMIQUES

Le mois de mai prochain, Éric Fottorino récidive. Après le succès de son hebdomadaire le un, des trimestriels littéraire (et plus encore) America, et Zadig, le voici qu’il lance Légende. Trimestriel lui-aussi. Bien sûr, ce sera de nouveau un support papier sans publicité. Chaque numéro mettra en avant une personnalité. Elle pourra être issue des mondes politiques, du sport, du spectacle, du théâtre ou de la littérature. Des grandes plumes célébrereront des icônes contemporaines. Toujours le goût de l’encre et du papier, mais avec – une nouveauté ! – une grande place accordée à la photo qui couvrira 70 % de la surface. Le texte ne représentera que 30 % de l’ensemble. Sous forme de reportages, interviews, récits et même fiction. Les fondateurs n’en conservent pas moins leur exigence première : pas d’hagiographie, pas de curiosité gratuite.

Dépasser la maladie du numérique

Écoutons Éric Fottorino : « l important ce n’est pas tant de faire des strass et paillettes, de parler de stars. C’est vraiment d’attraper des figures pour montrer en quoi on peut les admirer. Puisqu’on est en période de dénigrement, on peut admirer des parcours, même s’ils sont sinueux. En même temps, ils nous ont ému, nous ont vu grandir. Réfléchir avec eux, s’interroger sur notre époque »*. Le premier numéro sera en kiosque le 27 mai.

… sans nostalgie du passé

Ce nouveau projet s’inscrit dans une croyance à la force de la lecture papier. Aucune nostalgie proustienne avec l’odeur du papier et de l’encre, pas de madeleines de cet esprit. Éric Fottorino, l’essentiel est le temps de lecture. « Aujourd’hui, on parle de post-vérité, ou de vérité alternative. Ce qui montre toute la maladie du numérique avec la dématérialisation de l’information. Nous, on la matérialise très fortement avec un support en papier, une lenteur de lecture et la variété des regards ».

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Cette lenteur de lecture, les lecteurs des deux premiers journaux norvégiens ne l’auront plus. Dans dix ans, la Norvège en aura peut-être fini avec les journaux papier. Du moins en ce qui concerne les quotidiens. Le Verdens Gang, nommé « amicalement » VG », honorable tabloïd centenaire a décidé de passer au tout numérique. En 2002, il tirait à presque 400.000 exemplaires et était le journal ayant la plus grande diffusion dans le pays. Depuis, c’est la chute libre : la diffusion a dégringolé de 90 %. Le deuxième quotidien du pays Dagbladet compte s’apprête à emboiter le pas dans les trois ans. 

Pourtant le quotidien Aftenposten n’est pas aussi pressé de renoncer à l’encre… mais ceci uniquement pour des raisons économiques.  En effet, il en est encore trop dépendant pour espérer gagner de l’argent avec la seule édition numérique. « VG est le seul de nos journaux qui pourrait être rentable sans sa version papier ». Kristin Skogen Lund, PDG du groupe Schibsted en est certain : « Un but, la rentabilité,en 2021, de tous nos titres digitaux. L’objectif est ambitieux, car la hausse des abonnements ne compense pas la chute de la publicité. La transition vers le numérique, c’est un processus sans fin ! » Sauf la fin du papier, un comble pour un pays cinquième producteur de pâte à papier.

Les Norvégiens paient le prix pour une bonne information

Alors fin d’un type de lecture ? Assurément. Mais il ne s’agit pas nécessairement d’une course au clic, à la lecteur vite digérée et oubliée.L’audience, jusqu’alors essentielle pour attirer les annonceurs, n’est plus un critère important. « On ne regarde plus le nombre de pages vues ou le nombre de clics. Tout ça, c’est fini. Désormais, c’est l’engagement des abonnés qui compte. » poursuit Espen Egil Hansen le PDG et directeur de la rédaction d’Aftenposten.  Pour le journal conservateur de référence, la solution est : « Un engagement essentiel pour qu’ils acceptent de payer le prix fort ». Les tarifs des abonnements sont constamment relevés, au point d’être devenus cinq fois plus chers que ceux de VG. L’attachement des Norvégiens à la presse est : 26 % paient pour avoir accès à de l’information. Ils sont les premiers du classement du Reuters Institute, loin devant les Français (7 %).

 « Si vous conservez une attitude défensive, vous êtes morts. Vous devez absolument vous développer, investir. Ces nouveaux produits sauveront la presse. » Avec Légendes, Éric Fottorino n’est pas sur la défensive, il attaque à contrepied.

*Europe 1, le 6 mars 2020, texte de Céline Brigaud

Article qui doit beaucoup au quotidien Les Échos. Reportage de Clémence Lemaistre et Lucie Robequain à Oslo et à Stockholm, le 25 novembre 2019

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