LA SEMAINE 5 EN 7 ARTICLES

1/ L’échec de la greffe démocratique en Afrique ; 2/ La « grande expérience » ; 3/ Les tingpang chinois 4/ Nous ne sommes pas des hommes d’État ; 5/ Les menaces de mort sur les élus ; 6/ Les silences sur la colonisation 7/ Faire pour apprendre.

1er février 2022 – Le Figaro

Les coups d’État militaires se multiplient en Afrique francophone. Le dernier en date est celui du Burkina Faso où, le 24 janvier 2022, le lieutenant-colonel Damiba a pris le pouvoir, plaçant en résidence surveillée le président Kaboré. Il y en a eu un en Guinée Conakry au mois de septembre 2021, et deux au Mali, en août 2020 et mai 2021. Ces coups d’État militaires se font toujours bien sûr au nom du peuple. Car ils renversent un gouvernement civil jugé faible, indécis, incapable de protéger les honnêtes citoyens. Au Burkina Faso, les militaires reprochaient au président Kaboré son manque de fermeté dans le combat contre les djihadistes qui viennent régulièrement massacrer les villageois du nord du pays. Dans ce pays enclavé de vingt millions d’habitants, la violence islamiste a provoqué plus de 1 million et demi de déplacés. En novembre dernier, 50 gendarmes, encerclés, privés de ravitaillement pendant deux semaines, avaient fini par être massacrés par les djihadistes.

Au Mali, on avait reproché au président Ibrahim Boubacar Keïta, dit « IBK », son incapacité à pacifier le nord de ce vaste pays à moitié désertique, où les Touaregs ne supportent pas l’idée d’être administrés par les descendants de leurs anciens esclaves.

En Guinée Conakry, les militaires expliquent qu’ils ont simplement réalisé un contrecoup d’État contre le président Alpha Condé, qui voulait faire un troisième mandat, alors que la Constitution l’interdisait.

L’échec de la démocratie n’est pas propre aux États des anciennes AOF et AEF (Afriques occidentale et équatoriale françaises). La démocratie éthiopienne a duré moins de dix ans, conduisant à une terrible guerre civile, dont on ne voit toujours pas la fin.

Tout se passe comme si, plus de soixante ans après les indépendances, les pays d’Afrique noire n’avaient toujours pas réussi à stabiliser leurs institutions. (…) Avec la mort du communisme, est venu le discours de La Baule de juin 1990, où le président Mitterrand a prôné la démocratie en Afrique et a même conditionné l’aide française à son établissement. Cette troisième phase fut celle de la floraison du multipartisme. On a même vu un dictateur comme Sassou-Nguesso au Congo-Brazzaville s’effacer pour un temps après avoir été battu aux élections. Mais partout le multipartisme a échoué car il a ravivé les divisions tribales. On en est venu à regretter les despotes « éclairés ». Les électeurs votèrent pour leur clan, pas pour un programme politique. Le libre suffrage fut instrumentalisé pour assurer la domination d’une ethnie sur une autre. Cette courte phase démocratique a échoué car si l’on a eu quelques exemples de suffrages réellement libres, nulle part on a vu l’édification d’un État de droit capable de protéger les libertés civiles et les droits des minorités. Quand il n’y a pas d’État de droit, la seule manière de se faire entendre est le fusil. (…) Le rejet de la greffe démocratique – ou simplement étatique – en Afrique n’est pas une bonne nouvelle pour Paris. La France a des relations affectives avec ses anciennes colonies. Elle y a financé une importante coopération, qui s’est souvent perdue dans les sables, faute d’institutions intègres. Elle n’est hélas pas parvenue à relever la gageure de la construction, dans ses anciennes colonies, d’un État de droit, avec une administration et une armée qui servent la population, au lieu de se servir sur elle. Les réseaux sociaux, dont l’audience croît exponentiellement, permettent toutes les manipulations, notamment contre la présence militaire française. (…) Comme l’avait très bien dit Obama, l’Afrique a besoin d’institutions fortes, pas d’hommes forts.

Renaud Girard, journaliste

2 février 2022 – Franc-Tireur

(…) C.F. Qu’entendez-vous par « grande expérience » à opposer au « grand remplacement » ? Y.M. Le grand remplacement consiste à faire croire que nous serions arrivés à ce degré de diversité dans nos sociétés par un processus conscient des élites. Autrement dit, il y aurait des politiciens qui n’aimeraient pas le peuple de souche et qui aurait comploté pour le remplacer. Ce qui mènerait à la catastrophe, à la fin de la France, à ce qu’un Éric Zemmour appelle « le suicide français ». La seule réponse possible serait de revenir à une homogénéité qui n’a jamais existé dans le passé. Je m’oppose à ces raccourcis. D’abord, si on regarde l’histoire de l’immigration, ce n’était pas un choix si conscient. En France comme en Allemagne, l’arrivée d’ouvriers immigrés est liée à des raisons économiques. Nous en avions besoin pour nos usines. La fiction était qu’ils repartiraient après quelques années. Ce qui n’est pas arrivé. Mais personne n’a comploté pour rendre l’Allemagne ou la France plus multiethnique. C.F. C’est un fait que les tenants du grand remplacement prétendent pouvoir inverser… Y.M. On peut très bien dire, en tant que pays souverain : « Nous ne voulons plus d’immigration. » Reste que beaucoup de citoyens français, de nationalité française, viennent d’autres cultures et possèdent différentes croyances religieuses. La seule manière d’abandonner cette grande expérience, soyons clairs, c’est la guerre civile, une forme de domination terrible ou de génocide. Ce qui n’est ni réaliste ni moralement acceptable. C.F. Que proposez-vous comme alternative ?Y.M. Je propose de rester optimiste. Il existe de vrais problèmes dont nous devons parler. Nous sommes dans une situation inédite, ce qui est toujours difficile, mais nous pouvons refaire société en fortifiant la culture commune. C’est ça, la grande expérience. Pas au sens d’un professeur de chimie qui ferait une expérience au collège, mais au sens de la Révolution française ou de la formation de la République américaine. (…) C.F ; De fait, ils existe des quartiers aux États-Unis où l’on entend parler presque uniquement l’espagnol. Que répondre à ceux qui craignent de voir l’Amérique changer ? Y.M. Il y a toujours eu des quartiers dominés par certaines cultures, comme les quartiers latinos ou Chinatown. Pour un Européen, c’est frappant, mais des études très convaincantes montrent que le processus de l’intégration va très vite en réalité, notamment du point de vue du langage. Beaucoup d’immigrés arrivent de pays très pauvres, il n’ont pas beaucoup d’éducation. S’ils arrivent à 25 ans, ils ne vont peut-être jamais apprendre l’anglais et c’est un problème, mais dès la deuxième génération, leurs enfants parlent les deux langues. Et à la troisième génération, dans 99 % des cas, ils ne parlent même plus la langue d’origine. (…) Ce qui montre deux choses. D’une part l’extrême droite a tort de considérer que l’intégration est impossible pour des raisons culturelles ou biologiques. Mais aussi qu’une partie de la gauche a tort de présenter l’Amérique comme tellement injuste, raciste et discriminante, comme si elle n’offrait aucune chance aux minorités ! (…) C.F. Est-ce qu’on peut résumer votre ouvrage en disant que notre défi actuel, la grande fragmentation, ne vient pas du caractère multiethnique de nos sociétés, mais du fait que certains corps – la politique ou l’université – ne soient plus capables de fabriquer du commun et lui préfèrent la guerre des identités ?

Y. M. C’est là que se joue la réussite ou l’échec de la grande expérience. Une culture commune doit permettre de protéger les minorités contre les discriminations, tout en protégeant les individus contre les pressions de leur propre communauté. Et dans le même temps, il faut savoir créer du lien, célébrer un patriotisme et une culture partagée. En Amérique, il existe une forme de guerre civile culturelle, entre les élites qui propagent ces idées très identitaires, et la majorité de la population qui reste selon moi très raisonnable. Pour moi, la grande question du futur de l’Amérique est la suivante : est-ce que les élites vont imposer leur guerre civile culturelle au reste de la population ou est-ce que le reste de la population va savoir y résister ? C’est trop tôt pour le dire, mais je l’espère.

Yascha Mounk, directeur de la revue Web Persuasion aux États-Unis, auteur du livre La Grande Expérience, propos recueillis par Caroline Fourest.

2 février 2022 – le un

(…) Qu’est-ce qui, chez les jeunes, inquiète le plus le Parti ? C’est l’individualisme galopant, très marqué parmi eux. D’une manière générale, il y peu d’esprit civique en Chine. On pourrait dire que la Bourse fixe la hiérarchie de valeurs. Cela génère une jeunesse qui paraît a priori souvent cynique. Et cela engendre aussi des attitudes qui déplaisent au Parti. Par exemple, les adeptes du tangping, ceux qui lèvent le pied et récusent le travail trop dur. Ils rejettent ce que Jack Ma (le fondateur d’Alibaba, l’Amazon chinois) avait appelé la règle du « 9-9-6 » : travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir, six jours par semaine. Les tangping ont un côté « baba cool ». Beaucoup sont issus de familles disposant de quelques moyens. Mais leurs parents ont généralement dû travailler dur pour réussir. La vie semi-oisive que mènent leurs enfants inquiète les autorités. Car leur attitude est une forme de contre-culture, de protestation contre un régime où il est impossible de se rebeller publiquement. Que représentent exactement les tangping ? Impossible de le savoir. Quelles mesures le Parti communiste prend-il pour conjurer cette « décadence » de la jeunesse ? Il a multiplié les oukases. Ainsi l’accès des jeunes aux jeux vidéo est interdit aux moins de 18 ans. Mais cette loi est aisément contournée : certains jeunes ont accès à un VPN, ou au compte de leurs parents. Le PC fait aussi fortement pression sur les « influenceurs »… et les influencés. Si vous avez un tatouage et que vous vous engagez dans l’armée ou que vous êtes un athlète, vous devez le faire disparaître. Des stars sont vouées aux gémonies lorsque l’on découvre qu’elles ont fraudé le fisc. Surtout, Xi Jinping prône la réduction des inégalités ; dans les faits, cette campagne se résume pour l’essentiel à demander aux hyper-riches d’être plus discrets, de ne pas trop étaler leur fortune et de cacher leurs extravagances. Honnêtement, ce type de mesure marche pour les membres du Parti, mais les jeunes urbains s’en fichent pas mal.

Jean-Pierre Cabestan, politiste, propos recueillis par Sylvain Cypel.

3 février 2022 – Libération

GORKI

(…) L’écrivain qui a connu Lénine très tôt, est dans une situation ambiguë. Son œuvre populaire, ses épreuves de militant révolutionnaire, en font le symbole littéraire de la Révolution. Il le restera jusqu’à sa mort. Mais son humanisme, forgé par ce qu’il a subi et observé, le rend hostile à la violence des bolcheviques et à leur rejet de la démocratie. Nabokov, qui le méprise, écrit de lui : « Aussi étrange que cela puisse paraître, ce peintre des réalités les plus sombres de l’existence, des brutalités les plus cruelles, fut également le plus grand optimiste que les lettres russes aient jamais engendré. » Son pessimisme n’est pourtant jamais aussi net que pendant la guerre civile russe, alors qu’il se trouve à Saint-Pétersbourg rebaptisée Petrograd. Il y travaille d’arrache-pied au développement des éditions La littérature mondiale. L’existence est horrible, l’armée des blancs approche de la ville. Son fils, qui se trouve à Moscou, lui demande de le rejoindre. À la mi-mai 1919, Gorki lui répond qu’il restera : « Mes raisons sont les suivantes : /Les prétendus communistes locaux sont d’humeur lâche et pocharde, personne ne fait rien, ceux qui n’ont pas déjà fui comme des rats sont en train de préparer leurs passeports. Ils volent, ils pillent ! Je ne rejoindrai pas cette bande de poltrons, de voleurs et de crapules. / Je ne veux pas non plus laisser entre les pattes de sauvages ce projet dont je rêve depuis de nombreuses années et qui a englouti plusieurs millions de roubles de la nation. Je ne peux pas abandonner les gens qui travaillent avec moi et qui ne bénéficient pas de la protection que m’assurent ma renommée et les quelques services que j’ai pu rendre au service. / Je dois enfin rester ici, comme le levain dans la pâte retombée pour qu’elle gonfle à nouveau. » Il conclut par une leçon de morale d’un humanisme sombre : « Mon père était un homme bon, il est dommage qu’il soit mort jeune, il aurait pu faire beaucoup de bien. Je ne suis pas mauvais non plus. J’aimerais que ta vie aussi soit bonne et utile. La Russie est si misérablement pourvue d’hommes respectables qu’ils doivent connaître leur valeur. Si tu savais à quel point nous sommes tous ici malhonnêtes, menteurs et cruels comme des bêtes. […] Nous commettons de folles atrocités que rien ne peut justifier et que nous paierons au prix fort. Non, nous ne sommes pas des hommes d’État : notre politique, puérile et sauvage, est, dans tous les cas, féroce. » Gorki meurt en 1936, un peu plus d’un an après son fils, apparemment d’un coup de froid attrapé dans un train. Staline a peut-être ordonné de les empoisonner.

Philippe Lançon, journaliste, critique littéraire et romancier, à propos du livre Gorki et ses fils, correspondances (1901-1934). Édition des Syrtes.

3 au 16 février 2022 – Society

(…) Les têtes coupées reviennent dans pratiquement tous les e-mails de menace qu’il reçoit depuis le début de l’année. Le 1er janvier, c’est depuis l’adresse liberteforte@protonmail.com , avec pour objet : « Je pense sérieusement à te décapiter ». » S’ensuivent quelques détails « Pour l’occasion, j’ai acheté plusieurs couteaux plus ou moins adaptés, et je me pose la question si une mini-hache est fonctionnelle ». Le lendemain, derrière l’objet « Tu vas te prendre des balles », on lui écrit : « La Résistance s’arme à toute vitesse, et vous ne pouvez rien faire pendant que vos adresses circulent et que des plans sont en préparation par nos équipes. C’est trop tard maintenant, c’était avant qu’il fallait réfléchir », suivi de l’adresse postale de la permanence de dizaines de députés de la majorité, de leur adresse personnelle et d’un numéro de téléphone fixe. Le 5 janvier, enfin, un autre e-mail qui se termine par : « Je suis prêt à passer à l’acte contre un collaborateur, la question est de savoir quand, la date n’est pas encore fixée, mais cela finira par avoir lieu. » Depuis la présentation du projet de loi sur le pass vaccinal, une cinquantaine de représentants, la plupart issus de la majorité présidentielle, ont été victimes de menaces de mort plus ou moins personnalisées. Jean-Pierre Cubertafon, élu de la troisième circonscription de la Dordogne, ne fait pourtant pas partie des « 50 députés qui comptent », comme il le précise : « Je ne cherche pas la lumière, je n’appelle pas les médias à la fin des débats pour me faire inviter. » Il n’est même pas élu sous l’étiquette La République en marche (LREM), mais sous celle du Modem. « J’étais à l’UDF, j’ai toujours été centriste. » (…) Jacqueline Dubois, élue, elle, sous l’étiquette LREM, a aussi été la cible des messages de menaces de mort. Le 28 décembre, elle recevait un e-mail qui débutait par : « Tu seras décapitée sur la voie publique, ton sang viendra tacher le goudron, ta tête finira dans la bouche d’égout, je te le promets, ça va très mal se terminer, la dictature sanitaire, les politiques au pouvoir, n’auront pas le dernier mot, la tyrannie COVID-19, c’était les gouttes de trop. » Ce n’était pas la première missive du genre. Presque trois mois avant, le 4 octobre, alors qu’elle était en réunion en préfecture, l’une de ses collaboratrices lui avait envoyé la photo d’une lettre manuscrite arrivée à sa permanence de Sarlat. « C’était extrêmement personnalisé. Ils parlaient de brûler ma maison, des ‘on sait où tu habites, on te suit’, ‘on va te massacrer toi et ta famille’. J’ai transféré ça au préfet et la gendarmerie a pris la suite. » Pour la députée, cela faisait écho à d’autres violences encore, datant, elles, des manifestations des Gilets jaunes. « Je me rappelle, c’était le 8 décembre 2018. Au moment d’aller me coucher, je vois une lumière orange derrière mes volets. Mon mari me dit : ‘On a oublié d’éteindre la lumière à l’extérieur’ et je lui réponds que ce n’est pas la bonne couleur. Je regarde par la fenêtre, je vois la voiture de mon mari et la mienne qui flambent. Donc ça a été un choc, avec des répercussions importantes dans ma famille. Mes enfants n’ont pas voulu venir pour les fêtes, on a diagnostiqué un cancer d’un ganglion à mon mari quelques temps après. On a surmonté l’épreuve et cela n’a pas du tout entamé ma détermination, mais j’étais surprise que des députés comme moi, dont c’était le premier mandat, soient catalogués ‘élites’ alors qu’on venait de la société civile. » Après la lettre du 4 octobre, le stress est un peu retombé quand d’autres députés LREM lui ont appris avoir reçu un courrier écrit de la même main. Il n’empêche qu’elle se demande d’où vient cette violence.

Joachim Barbier, journaliste.

3 février 2022 – L’OBS

LEÏLA SLIMANI ET MOHAMED MBOUGAR SAR

(…) La colonisation et la décolonisation sont au cœur de vos livres. Des sujets sensibles, particulièrement avec les polémiques autour de la pensée décoloniale… M.M.S. Pour moi, il n’y a pas de pensée décoloniale. C’est au mieux une méthode critique, qui consiste à appréhender la question du politique en passant par un rétablissement de vérités historiques qui ont pu être niées à certaines époques. Lorsqu’on parle du déboulonnement de statues, on dit que c’est effacer une part de l’histoire ou vouloir la récrire. Non, ce qui est une réécriture, c’est de ne voir que la part glorieuse d’un individu. Ce n’est pas refuser la complexité de se demander qui il était vraiment et pourquoi il a une statue. Est-ce cette complexité que vous essayez de transcrire littérairement ?M.M.S. Si je me réfère dans mon roman à l’écrivain malien Yambo Ouologuem, c’est aussi parce qu’il a introduit une complexité consistant à dire : « D’accord, nous avons connu la colonisation en Afrique subsaharienne, la colonisation arabe et ensuite la colonisation européenne, mais avant, qu’y avait-il sur notre continent ? Était-il épargné par les cruautés que les êtres humains, de toutes époques, s’infligent ? » L’essentiel, c’est de n’épargner personne, en commençant par soi. C’est ça la lucidité. L.S. J’ai commencé ma trilogie du « Pays des autres » parce qu’on ne m’a malheureusement pas transmis tant de choses sur l’histoire de ma famille, qui est une famille de sang-mêlé, avec un côté français et un côté marocain. Dans ma génération en Afrique, nous en savons peu sur ce qu’ont été les indépendances dans les années 1960, pour nos parents. Il ne faut pas croire que l’instrumentalisation de l’Histoire ou les tabous ne sont que du côté de ceux qui ont colonisé. Au Maroc, les gens n’ont pas envie de parler de la colonisation. Parce que c’est une humiliation, une honte. Il y a du silence des deux côtés de la Méditerranée. Je voulais combattre ces deux silences et, moi aussi, n’épargner personne. (…) Vos livres évoquent aussi des phases postcoloniales dans lesquelles la culture occidentale reste aliénante, chez des personnages qui veulent « devenir blanc »… L.S. C’est un tabou, mais la vérité, c’est que ça arrive à beaucoup d’entre nous, de vouloir devenir blancs. J’ai grandi avec l’idée que les femmes blanches étaient plus belles. Que le centre du monde était chez les Blancs, que c’était là-bas qu’on réussissait sa vie, qu’on devenait important… La colonisation a aussi instillé une haine de soi. Même une fois les colons partis, ce n’est pas fini : ils vous ont mis dans la tête que vous étiez sales, paresseux et que vous n’alliez rien faire de votre pays. On a appris aux gens « nos ancêtres les Gaulois » et ils se sont retrouvés dans un pays indépendant. Le personnage de Mehdi, inspiré par mon père, ne sait même pas écrire sa propre langue ! Il y a eu une sorte d’ellipse pour la génération de mes parents, que je trouve très émouvante. Je ne cherche pas du tout à les juger, ça me fait énormément de peine, mais les élites d’après la colonisation, dans beaucoup de pays africains, ont une responsabilité aussi dans ce qui s’est passé. La vague réactionnaire qui a suivi est venue leur dire : « Attention, vous êtes dans une bulle, vous n’entendez plus rien à votre pays. » M.M.S. En étant plus radical et peut-être un peu cynique, on peut même considérer que la vraie colonisation commence après les colons. Beaucoup d’écrivains africains ont parlé du « symbole », ce morceau de carcasse de poulet dont on faisait un collier, assez dégoûtant, en l’attachant à une petite corde. J’ai connu ça à l’école primaire. Quand on avait le malheur d’utiliser un mot en wolof ou en pulaar, on devait porter ce collier. C’était un jeu, mais aussi une humiliation, héritée de la colonisation où la langue française était hiérarchiquement au-dessus des autres, qui n’avaient même pas la dignité d’une langue. C’étaient des dialectes, des borborygmes. On ne mesure pas à quel point a été insidieuse cette entreprise de négation. Césaire le dit dans « Discours sur le colonialisme » : à toutes les personnes qui nous parlent de routes, d’hôpitaux, de kilomètres de goudrons, il faut opposer ce qui a été détruit, pas seulement matériellement, mais spirituellement. On a détruit l’âme d’une population. Et certains ont l’indécence de parler des bienfaits de la colonisation… (…) Ce contexte (les crispations de la société française sur la notion d’identité, ndlr), où tout peut être sujet à polémique, peut-il vous conduire à des formes d’autocensure ? L.S.  Je n’écris pas pour ceux qui réagissent avec un lance-pierres sur je ne sais quels réseaux sociaux. Je continuerai toujours à faire confiance à l’intelligence des gens, à la passion qu’ils éprouvent pour la littérature, et ce serait insultant à leur égard de me dire : « Ah mais non, je ne peux pas écrire ceci ou cela. » M.M.S. Je suis tout à fait d’accord. Je crois à la fiction comme espace de liberté absolue. Autant dans les textes d’intervention, on peut faire attention à ce qu’on dit, autant dans les fictions, calculer de cette manière serait la dernière des défaites. Aujourd’hui, certains font relire leurs textes pour valider ou invalider certaines choses. Je ne le ferai jamais. Derrière tout cela, il y a la peur d’être diabolisé, cancelled et de disparaître du champ public… Mais moi, j’en rêverais presque ! Le fait d’être lu ou aimé ne doit pas avoir d’incidence sur l’écriture. À partir du moment où on se libère du regard des autres, leur jugement n’a plus de prise sur l’amour que vous avez de la littérature. Et la liberté dans ce qu’on a à écrire est totale.

Leïla Slimani et Mohamed Mbougar Sarr, écrivains, propos recueillis par Grégoire Leménager et Élisabeth Philippe.

3 février 2022 – Challenges

(…) Bienvenue à O’Tech, une école de production qui a ouvert ses portes en septembre. Un établissement privé d’enseignement technique créé à l’initiative de trois industriels locaux – Poclain Hydraulics, Safran Aerosystems et les Constructions mécaniques de Chamant (CMC) – qui étaient tous confrontés au même problème : la pénurie de main d’œuvre. Surtout dans l’usinage et la chaudronnerie, « les deux métiers les plus en tension dans les Hauts-de-France », raconte Olivier Lemaire, secrétaire de l’association École de production sud Oise qui a porté le projet. (…) Au programme, vingt-quatre heures d’atelier par semaine, pendant lesquelles les élèves travaillent directement sur des commandes d’industriels pour être confrontés très vite à une exigence professionnelle. Les heures d’enseignement général sont quant à elles tournées vers des cas concrets : les mathématiques sont ainsi appliquées aux commandes qu’ils ont ensuite à réaliser en atelier. À la clef, ces jeunes décrocheront un CAP et un bac professionnel qui devraient leur permettre de trouver facilement un travail dans un métier qui recrute. (…) O’Tech n’est pas le seul établissement de ce genre. Si les écoles de production existent depuis la fin du XIXe siècle, elles ont bénéficié d’un coup de projecteur pendant le quinquennat de François Hollande, de leur reconnaissance par l’État et de subventions publiques depuis 2020, puis d’un appel à projets lancé l’an dernier par Bercy. Résultat, le nombre d’établissements de ce type a bondi : 42 existent déjà, 34 projets sont dans les tuyaux et accompagnés, et l’objectif est d’atteindre la barre des 100 d’ici à 2028. Un intérêt de l’État qui s’explique par le succès de ce modèle pour répondre aux pénuries de main-d’œuvre et réinsérer les décrocheurs. « La moitié d’entre eux poursuivent leurs études et les autres ont quatre ou cinq offres d’emploi à la sortie », explique-t-on au ministère de l’Industrie.

Philippine Robert, journaliste

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