LA SEMAINE 8 EN 7 ARTICLES

1/ Poutine, un chef isolé ; 2/ Le petit remplacement ; 3/ Résister à au monstre qu’on a créé ; 4/ Poutine, le très très nul ; 5/ La méthode Al Capone  contre l’islamisme radical ; 6 / Paris Match – Nivat et Fourquet ; 7/ Charles Bukowski : « Je t’aime »

23 février 2022 – Le un

(…) Il faut casser ce mythe qui vise à « légitimer » une prétendue nostalgie de l’empire et de l’URSS chez les Russes. Cessons de trouver des excuses à Vladimir Poutine. Et prêtons attention à la riche information, aux recherches, enquêtes, reportages, témoignages, qui contredisent le récit d’un homme fort soutenu par un peuple avide de prestige international et prêt à soutenir une guerre en Ukraine. Les sondages du Centre Levada montrent que les préoccupations des Russes sont le pouvoir d’achat, la santé, la sécurité sociale, l’emploi des jeunes, et la paix. (…) De 2000 à l’été 2008, les prix des matières premières ont constamment augmenté et assuré une manne budgétaire considérable aux dirigeants, comme aux oligarques loyaux au Kremlin. C’est l’argent qui a consolidé le pouvoir administratif et militaire. Ces hommes se sont retrouvés à la tête d’une puissance énergétique, en croissance économique, courtisée par les pays étrangers et les investisseurs. Ils se sont enrichis de façon fulgurante, ce qui a nourri le clientélisme et la corruption. Comme dans tous les régimes autoritaires, les groupes dirigeants ne sont pas contraints par la Constitution, les grands principes du droit ou les demandes de la société. Ils vident les institutions publiques de leur autorité et de leur fonction, que ce soit le Parlement, les assemblées législatives des provinces ou les tribunaux. N’ayant jamais respecté les institutions démocratiques, il n’est pas étonnant qu’ils se soient concentrés sur un objectif simple : garder le pouvoir, ne pas le partager, éliminer les gêneurs, garantir l’impunité. (…) La dernière élection présidentielle en 2018 était non concurrentielle et entachée de fraudes. L’électeur, pas seulement d’opposition, est devenu un danger. De plus, le poutinisme n’est pas une idéologie, plutôt une contre-idéologie, en opposition aux autres. Pas de grande ambition économique ou culturelle, pas de projet conquérant, pas de vision d’avenir. Le discours est bâti sur une réécriture du passé, un rejet de l’Occident, une diabolisation de l’ennemi. Les préceptes mettant en avant les « valeurs traditionnelles », anti-minorités, anti-libertés, en font une doxa réactionnaire et xénophobe. Dans d’autres systèmes autoritaires, la prétention idéologique du régime a une fonction de consolidation, ce n’est pas le cas en Russie aujourd’hui.

Marie Mandras, russologue, conversation avec Florian Mattern.

23 février 2022 – Franc-Tireur

(…) Le grand remplacement, qui suggère une organisation méthodique de l’invasion de l’Europe par des populations musulmanes issues du tiers-monde, n’a pas de réalité. C’est une extrapolation fantasmée de problèmes réels. Déséquilibres démographiques, oui. Tensions migratoires, bien sûr. Carence aux frontières extérieures de l’Union, tout à fait. Désarmement juridique, sans conteste. Mais de grand remplacement construit et concerté point. En validant cette thèse, même pour la relativiser, la candidate LR espère retenir les électeurs de droite tentés par l’extrémisme. Au contraire, elle valide leur passeport pour l’aventure zemmourienne. Ainsi, elle enclenche le « petit remplacement », qui pourrait bien emporter son camp au printemps prochain : l’avènement d’une droite réactionnaire et nationaliste en lieu et place de la droite gaulliste et universaliste. Depuis 1958, « une certaine idée de la France » a préservé ses valeurs d’hospitalité et d’intégration, comme ses ambitions de rayonnement et d’inscription dans la marche du monde. Si Éric Zemmour dépasse Valérie Pécresse au soir du premier tour, puis bâtit avec Marion Maréchal un bloc national disloquant et digérant Les Républicains, l’histoire sera renversée. La droite sera le parti du repli et du retour en arrière. On connaît le mot d’Albert Camus : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » De cela, Valérie Pécresse se rend coupable en validant l’expression « grand remplacement ». Il est utile de rappeler que Camus écrivit ces mots à propos de Brice Parain, intellectuel revenu du communisme et proche de plusieurs écrivains collaborateurs…

Christophe Barbier, directeur de la rédaction.

25 février 2022 – Le Figaro

HUBERT VÉDRINE

(…) Henry Kissinger, qui a passé sa vie à combattre les Soviétiques, déplorait il y a une dizaine d’années qu’on n’ait fait aucun effort après la fin de l’URSS pour associer la Russie à un ensemble de sécurité en Europe. Brzezinski (conseiller diplomatique de Carter pendant la guerre froide, NDLR), polonais d’origine, très antirusse, considérait que c’était une provocation contre-productive d’annoncer l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan en 2008, et qu’il fallait au contraire bâtir un statut de neutralité, de finlandisation, avec une double garantie pour l’Ukraine et pour la Russie. Ça n’a pas été fait.

(…) La localisation des systèmes antimissiles pour inhiber les systèmes russes au prétexte de contrer les systèmes iraniens, la négociation de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne, conçue sous influence polonaise pour couper l’Ukraine de la Russie, ont été des erreurs. Puis il y a eu l’engrenage en 2014, qui aurait pu être évité, mais qui a eu lieu et qui a abouti à des sanctions et à une surenchère de Poutine. Je ne suis pas manichéen. Mais ce n’est pas parce qu’on a contribué à créer un monstre qu’il ne faut pas lui résister.

(…) Les dirigeants vont déterminer les mesures exactes qui peuvent convaincre Poutine de ne pas aller plus loin, de se retirer, de «démilitariser» l’Ukraine, comme il l’a demandé, en commençant par son propre retrait. Et penser aussi à l’opinion russe : il ne faut pas tout résumer à Poutine. C’est très commode d’avoir un ennemi irremplaçable, mais il y a une Russie au-delà de lui, à laquelle il faut parler. Les Russes ne sont sans doute pas en désaccord avec ce qu’a dit Poutine sur l’Ukraine, mais ils ne veulent pas la guerre.

Il faut envisager l’avenir. La Russie sera toujours notre voisin, c’est une remarque géographique, pas politique.

(…) De Gaulle ne voulait pas sortir de l’Otan, il n’a pas claqué la porte, il est sorti au bout de six ans parce qu’il n’a pas été entendu sur la réforme du système de commandement qu’il souhaitait. Il est sorti de guerre lasse, mais n’est pas sorti de l’Alliance. Dès qu’il y avait une crise internationale (Berlin, Cuba), de Gaulle était le premier soutien des États-Unis. On avait trouvé des arrangements pragmatiques. Sarkozy a voulu y rerentrer par atlantisme, et parce qu’il croyait que les Américains allaient nous remercier avec des cadeaux extraordinaires et que ça allait déclencher un mouvement vers la défense européenne, qui n’a bien sûr pas eu lieu.

Ce n’est pas parce que les Européens ne sont plus prêts à mourir pour quoi que ce soit qu’on ne peut rien faire. Le moment est à la fermeté.

Des critiques de l’opposition s’élèvent contre le président de la République, qui aurait fanfaronné trop vite sur une possibilité de paix…

Le président de la République a eu totalement raison de tenter tout ce qu’il a tenté, en accord avec le chancelier Olaf Scholz et une certaine disponibilité de Joe Biden. Les critiques contre lui sont minables et électoralistes, elles ne porteront pas. S’il n’avait rien fait, que n’aurait-on entendu de la part de l’opposition ? Oui, l’Élysée s’est montré un peu trop optimiste sur le sommet, mais cela peut se comprendre tant le désir était grand d’arrêter l’engrenage.

Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, entretien avec Eugénie Bastié.

23 février 2022 – L’Opinion

(…) On dit tout et son contraire de Vladimir Poutine sauf qu’il est en fait nul, totalement nul, car quel est le bilan de cet homme dont l’objectif premier, quoi qu’il en dise, est de rendre à la Russie tout ou partie de l’Empire qu’elle a perdu ? Cette ambition, il ne pouvait la réaliser sans faire front avec l’Ukraine et le Bélarus, avec les deux autres grandes nations slaves historiquement liées à la Russie des tsars puis des soviets, profondément russophones et tout aussi chrétiennes qu’elle. Quand Soljenitsyne plaidait pour que la Russie sorte de l’URSS, c’était pour qu’elle le fasse avec ses cousins ukrainiens et biélorusses et se concentre sur son européanité après s’être débarrassée de l’Asie centrale et du Caucase qui lui étaient, à ses yeux, étrangers. L’Ukraine fut le berceau de la Russie et Kiev le lieu de son baptême aujourd’hui millénaire. Le nom du Bélarus évoque, dans toutes les langues slaves, une « Russie blanche », une Russie donc qui se trouve être, culturellement parlant, une pointe occidentale d’un ensemble slave aujourd’hui séparé en trois États indépendants. Il ne pouvait autrement dit pas y avoir de plus grand impératif pour un chef d’État russe que de savoir approfondir ses liens avec l’Ukraine et le Bélarusse. Il ne pouvait le faire qu’en respectant les frontières, la liberté et l’intégrité territoriale de ces deux pays mais c’est exactement le contraire qu’a fait et fait Vladimir Poutine. (…) Grâce à la guerre, Vladimir Poutine peut en effet reconquérir des territoires. Il l’a fait en Crimée en 2014 comme en Géorgie en 2008. Il le fait aujourd’hui dans le Dombass. Il peut même conquérir demain l’Ukraine toute entière, mais une fois cela fait, une fois entré dans Kiev, comment éliminer une résistance armée et financée par les Occidentaux et, surtout, gouverner, nourrir et développer une nation haïssant la Russie comme jamais et regardant sans cesse plus vers l’Ouest comme les Biélorusses le font déjà. (…) À tant manier les armes et si peu réfléchir, Vladimir Poutine croît regagner le passé, mais c’est son futur et celui de la Russie qu’il aura bientôt compromis.

Bernard Guetta, député européen LREM, ancien journaliste et spécialiste des questions internationales.

24 février au 2 mars 2022 – L’Express

(…) Lorsque la circulaire du 27 novembre 2019 crée les Cellules départementales de lutte contre l’islamisme et le repli communautaire (Clir), le succès n’est pas garanti. Ces réunions départementales doivent rassembler, toujours sous l’autorité du préfet, des représentants de l’éducation nationale, de la police, de la gendarmerie, du renseignement, de la répression des fraudes, de l’inspection du travail, mais aussi des Urssaf, de la CAF ou de Pôle emploi. Pourtant, suite à l’assassinat de Samuel Paty, une véritable coopération se met en place. « On s’est enfin rend compte qu’il fallait mener une guerre d’usure non seulement contre des individus armés et radicalisés, mais aussi contre un soft power islamiste qui vise le long terme », décrit Éric Delbecque, expert en sécurité intérieure et ex-responsable de la sûreté de Charlie Hebdo après 2015, auteur de l’Insécurité permanente (Cerf). (…) La méthode Al Capone pourrait d’ailleurs ne pas se cantonner à l’intégrisme islamique. « Nous ne nous interdisons évidemment pas de l’utiliser contre l’ultragauche ou l’ultradroite », indique-t-on au gouvernement. Les contrôles déclenchés par les Clir le sont essentiellement sur la base du travail des agents du renseignement territorial. Ils vont souvent de pair avec une fiche S. « Les établissements qui sont ciblés le sont pour des raisons objectives. Cela peut être un propos haineux en leur sein, des commentaires jamais modérés sur les réseaux sociaux, la proximité d’un individu radicalisé, des invités suspects dans le cas d’une mosquée, etc. », rapporte un conseiller de l’exécutif. À Lunel et à Maugio (Hérault), un signalement de Tracfin, le service de renseignement financier de Bercy, sur l’encaissement d’un chèque supérieur à 10 000 euros dans une famille dont certains membres étaient suivis pour radicalisation a la lancé la mobilisation générale. « Un travail important regroupant les services de l’État et partenaires (Pôle emploi, Caf, Urssaf) a permis, notamment au sein de la Clir, de constituer un dossier solide, exploité ensuite par le versant judiciaire », précise une source préfectorale. En juin 20é0, 11 personnes ont été interpellées pour des faits de travail dissimulé, de fraude fiscale ou  sociale, d’abus de biens sociaux et de blanchiment – certaines sommes étant acheminées vers le Maroc ou Dubaï. Près de 1 million d’euros ont été saisi.

Étienne Girard, journaliste.

24 février au 2 mars 2022 – Paris Match

(…) Anne Nivat (A.N.) : Chez les jeunes, la colère déborde. Ils se sentent incompris par leurs aînés et par les politiques qu’ils n’écoutent plus. Ils n’utiliseront pas le bulletin de vote pour exprimer leur ras-le-bol. Le vote, c’est très très loin d’eux et de leur univers. Ils ne regardent pas les informations. Ils identifient très peu de politiques et en parlent avec des surnoms. Marine Le Pen, il l’appellent « Marine » et Jean-Luc Mélenchon, c’est « Mélenchon ». Emmanuel Macron, ils le surnomment « le microbe », « le beau gosse » ou « le prince ». Cela montre un certain dédain et annonce une abstention record. Jérôme Fourquet (J.F.) : Pour ce public, le débat politique, c’est un théâtre d’ombres. La parole politique est une langue morte. Dans ce désert civique, Macron est quand même identifié. Il est en première ligne. Sa phrase « Il suffit de traverser la rue pour trouver du boulot » a été entendue et a marqué les esprits mais en négatif. Marine Le Pen est elle aussi identifiée. Mais les autres candidats, ces Français éloignés de la politique ne les connaissent pas ou peu. (…) A.N. : C’est une évolution récente et majeure. Le deal a pénétré toutes les villes moyennes de France et même nos campagnes. Cela n’étonne plus personne, y compris dans ces petites communes où chacun sait où on peut acheter sa drogue. À Alès, les consommateurs franchissent les chicanes du quartier de la drogue. Ils payent leur portion de shit et repartent. C’est un commerce normalisé. Les dealers achètent le silence en se substituant aux services publics défaillants. Ils montent même une piscine provisoire l’été pour les enfants. Quant aux policiers, ils ont baissé les bras. Ils m’ont déclaré : « Si on y va, même avec des renforts, on sera toujours moins nombreux qu’eux. » J.F : Au cours des dernières années, le trafic de drogue s’est métastasé sur tout le territoire. Cela ne concerne plus seulement Paris, Lyon et Marseille. Comme le McDo, le point de deal fait désormais partie du paysage urbain.

Anne Nivat, reporter de guerre, et Jérôme Fourquet, sondeur et politologue, interview de Bruno Jeudy

26 février et 27 février 2022 – Libération

(…) On connait Bukowski en « vieux dégueulasse », du nom de sa chronique tenue à ses débuts dans le Los Angeles Free Press. Les colonnes compilées devinrent le Journal d’un vieux dégueulasse, premier livre de l’écrivain traduit en français aux Humanoïdes associés, en 1977, sous le titre Mémoires d’un vieux dégueulasse. Dégueulasse, il l’était peut-être (violent aussi, comme le montre une archive vidéo fameuse où, aviné, il balance un coup de pied à sa dernière compagne et épouse Linda Lee, accusée de précisément lui « marcher sur les pieds ». Vieux, en revanche, c’est plus contestable : Bukowski,  dans ses images poétiques comme dans sa relation compulsive à beaucoup de choses, est resté adolescent, bloqué à cet âge ingrat qui marqua à perpétuité son visage (il souffrit d’acné sévère), mû par une colère et un indécrottable mal de vivre. Bukowski avait la dent dure avec ses contemporains, mais il tenait l’Attrape-cœurs de Salinger pour un très grand livre. (…) L’amour, ce sont des frites partagées avec sa fille Marina (née en 1964 de son union avec Frances Élisabeth Dean) et « c’est ton père dans un cercueil/qui te haïssait. » L’amour, dont on sait dans le fond qu’il ne limite pas au présent volume. Dans Tempête pour les morts et les vivants, le poème « Miroir » composé en 1978, en témoignait déjà : « une autre femme utilise/mon miroir/ son nom est Linda Lee/ elle se moque de  moi/ j’ai sur le dos/ un kimono noir et blanc. / peut-être qu’elle restera devant mon/ miroir. » Elle est restée. Linda Lee et lui s’installèrent à San Pedro et y vécurent avec leurs chats jusqu’à la mort du poète, en 1996, d’une leucémie. En 1993, dans « Aveux », il écrivait : « ce n’est pas ma mort qui/ me préoccupe, c’est ma femme/ confrontée à/ cet amas de/ néant. » Et en bas de page, l’aveu en question, de quoi estomaquer un bon paquet de ses lecteurs : « je t’aime. »

Thomas Stélandre, journaliste.

Une réflexion sur “LA SEMAINE 8 EN 7 ARTICLES

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Get Adobe Flash player