LA SEMAINE 9 EN 7 ARTICLES

1/ L’Ukraine existe historiquement depuis plus de 1 200 ans ;  2/ La colonelle de réserve pro-Poutine ; 3/ L’aveuglement des souverainistes ; 4/ Une guerre préparée minutieusement ; 5/ Le bourbier ukrainien ; 6/ La Russie face à l’Occident ; 7/ L’hymne national de l’URSS

2 mars 2022 – Le Figaro

Dans son discours de guerre du 21 février, Vladimir Poutine a fait une déclaration qui stupéfie l’historien : « L’Ukraine contemporaine a été entièrement et complètement créée par la Russie, plus exactement par la Russie communiste, bolchevique. Ce processus a commencé presque immédiatement après la révolution de 1917, et Lénine et ses camarades ont agi de façon vraiment peu délicate avec la Russie : ils ont pris à celle-ci, lui ont arraché, une partie de ses territoires historiques. » En situant ainsi la naissance de l’Ukraine, il « oublie » que celle-ci avait déjà une existence historique de plus de 1 200 ans, quand fut créée la Rus – le premier État slave – dans ce vaste espace qui allait de la mer Baltique à la mer Noire, et compris entre le Dniepr et le Dniestr, avec pour capitale Kiev – alors que Saint-Pétersbourg et Moscou étaient encore dans les limbes. Elle ne fut rattachée de force à l’empire tsariste qu’à la fin du XVIIIe siècle et vit émerger au milieu du XIXe siècle, comme dans toute l’Europe de 1848 et son « printemps des peuples », un puissant mouvement nationaliste autour de sa langue, de sa littérature et de la mémoire des grandes révoltes cosaques contre toute oppression. Or, évoquant 1917, le « professeur » Poutine « oublie » qu’il y eut deux révolutions en 1917 : celle démocratique de Février et celle d’Octobre qui permit à Lénine, le 7 novembre, de créer le premier régime totalitaire de l’histoire. Or l’abdication de Nicolas II, le 15 mars, avait provoqué l’effondrement de l’empire tsariste, connu alors comme « la prison des peuples ». Alors que les Russes ethniques ne constituaient que 44 % de sa population, toutes les nationalités s’émancipèrent : Polonais, Finlandais, Estoniens, Lettons, Lituaniens, Bessarabiens, Géorgiens, Arméniens, Azerbaïdjanais. Les Ukrainiens, eux, créèrent dès le 17 mars une Rada – une assemblée, présidée par Mykhaïlo Hrouchevski – qui le 23 juin proclama son autonomie par rapport au gouvernement central. Peu après fut créé un gouvernement autonome dirigé par Volodymyr Vynnytchenko. Et Lénine ayant instauré, le 8 novembre, le Conseil des commissaires du peuple, la Rada proclama, le 3 décembre, la République populaire d’Ukraine. Lénine réagit avec rage et violence. Il savait que si l’Ukraine échappait à son pouvoir, il perdrait le grenier à blé de l’Europe et une puissante industrie charbonnière et métallurgique. Mais surtout, en marxiste radical, il savait que la puissance du sentiment national ukrainien ferait exploser le principe de la guerre des classes qui commandait toute son action. Il annonça la couleur dès le 5 décembre : « Nous sommes aujourd’hui témoins d’un mouvement national en Ukraine et nous disons : nous sommes partisans sans réserve de la liberté totale, illimitée du peuple ukrainien. (…) Mais nous tendons une main fraternelle aux ouvriers ukrainiens et nous leur dirons : avec vous, nous lutterons contre votre bourgeoisie et contre la nôtre. » Déjà Orwell ! Le 16 décembre, la Rada riposta par un manifeste donnant la terre aux paysans, la journée de huit heures aux ouvriers et l’amnistie politique pour tous. Lénine réagit dans la Pravda du 18 décembre par un « Manifeste au peuple ukrainien » accompagné d’un ultimatum. Après avoir rappelé, pour la galerie, le droit de toutes les nations « de se séparer de la Russie », il attaquait frontalement dans une superbe « langue de bois » :« Nous accusons la Rada d’Ukraine de mener, sous le couvert de phrases patriotiques, une politique bourgeoise de double jeu qui s’exprime depuis longtemps par le refus de reconnaître les Soviets et le pouvoir des Soviets en Ukraine (…). Ce double jeu, qui nous empêche de reconnaître la Rada en qualité de représentant plénipotentiaire des masses laborieuses et exploitées de la République d’Ukraine, l’a conduite ces derniers temps à prendre des mesures qui, en fait, suppriment toute possibilité d’entente. » La conclusion était sans appel : « Au cas où une réponse satisfaisante à (nos) questions ne serait pas reçue dans les 48 heures, le Conseil des commissaires du peuple considérera la Rada d’Ukraine en état de guerre déclarée contre le pouvoir des Soviets en Russie et en Ukraine. » Le Sovnarkom s’ingérait grossièrement dans les affaires intérieures de l’Ukraine et accusait la Rada d’être responsable de la guerre qu’il lui déclarait ! Un modèle de mensonges, de désinformation et de menaces qui connaîtrait une belle postérité totalitaire. En l’absence de réponse, Lénine fit proclamer à Kharkov, le 25 décembre, une République soviétique d’Ukraine qu’il reconnut à l’instant. Puis des groupes de gardes rouges s’emparèrent de Kiev le 8 février 1918. Ainsi, moins de six semaines après sa prise de pouvoir, le chef bolchevique avait déclaré sa première guerre à une nation dont, publiquement, il reconnaissait le droit à l’indépendance. Toujours Orwell ! (…) À partir de ce moment et jusqu’en 1991, le pouvoir soviétique ne cessa de combattre par une terreur de masse les aspirations nationales des Ukrainiens, essayant, par le fer et par le feu, de l’obliger de se soumettre à l’URSS : en 1920 lors de l’offensive de l’Armée rouge sur Varsovie, en 1932-1933 lors de la famine génocidaire organisée par Staline contre la paysannerie – environ 4 millions de morts de faim, le Holodomor -, en 1937-1938 avec la Grande Terreur menée par Khrouchtchev, en 1939-1941 avec l’annexion de l’Ukraine occidentale lors de la destruction conjointe de l’État polonais par Staline et Hitler, entre 1944 et 1956 avec l’extermination de tous les maquis nationalistes antisoviétiques par les troupes du KGB. Un KGB dont Vladimir Poutine est resté le fidèle lieutenant-colonel. Ce même Vladimir Poutine qui, dans Le Figaro du 7 mai 2005, déclarait qu’il fallait « affirmer les principes de la tolérance et du respect des peuples les uns envers les autres, inculquer que l’unité de l’humanité́ est indispensable pour venir à bout des difficultés communes et des menaces. Créer, en fin de compte, une atmosphère de compréhension autour de l’idée que les peuples ont des droits identiques, qu’ils soient ou non numériquement importants. Y compris le droit de déterminer les voies de leur propre développement. » Que ne met-il en œuvre les principes qu’il proclame.

Stéphane Courtois, historien, directeur de recherche honoraire du CNRS.

3 au 9 mars 2022 – L’Express

(…) En cette matinée du 24 février, un message inhabituel est inscrit sur le pupitre du candidat d’extrême droite : « Je condamne sans réserve l’intervention militaire russe en Ukraine. » (Quelques jours plus tard, les quatre eurodéputés de Reconquête !, venus du Rassemblement national (RN), s’abstiennent sur une résolution qui, justement, condamne l’agression russe… ndlr). Comme s’il fallait souligner noir sur blanc et en lettres capitales la position de l’ancien journaliste. Cela fait des mois qu’Éric Zemmour répétait pourtant qu’une telle invasion était impensable. Depuis le début de la campagne, le président de Reconquête ! ne s’est pas contenté de soustraire à Marine Le Pen ses cadres et la moitié de ses intentions de vote. Il lui a aussi ravi le titre de candidat le plus pro-russe. Dans une allocution qui ne souffre pas de questions de la presse, le candidat reproche l’agression perpétrée par Vladimir Poutine, certes, mais c’est pour aussitôt appeler de ses vœux « un traité qui prévoirait la fin de l’élargissement de l’Otan », principale revendication de Moscou. L’ex-polémiste répète à longueur d’interviews à quel point les préoccupations du président russe seraient légitimes, condamnant les « provocations » européennes et américaines. Un récit dans lequel Vladimir serait agressé, et non l’agresseur, reprenant mot pour mot les arguments du Kremlin. (…)  Dans cet aéropage de conseillers, celle qui pilote l’équipe chargée d’élaborer le programme international (qui doit être présenté durant la première quinzaine de mars) se nomme Caroline Galactéros. Inconnue du grand public, la dynamique brune de 54 ans apparaît sur les photos du voyage effectué en Arménie, en décembre, par Éric Zemmour. C’est elle qui a relu et supervisé l’intervention du jour. Historienne de formation, cette géopoliticienne a travaillé pour le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, rattaché à Matignon, dans les années 1990, avant de développer ses réseaux au sein de l’Institut des hautes études de défense nationale, qui regroupe hauts fonctionnaires civils et militaires. À partir de 2013, celle qui exerce surtout des missions de conseil se met à écrire. Elle publie ouvrages et éditoriaux sur les affaires étrangères, et bénéficie même d’une chronique hebdomadaire sur le site du Point. Colonelle de réserve, elle faisait encore partie du comité de rédaction de la Revue Défense nationale en début d’année. Un poste qu’elle a dû quitter suite à la publication par le titre d’une recension dithyrambique du livre d’Éric Zemmour. Désormais, Caroline Galactéros intervient majoritairement sur le média pro-Kremlin Russia Today ou sur la Web-télé d’extrême droite TVLibertés. (…) Selon elle, la Russie serait « un rempart au milieu de l’Eurasie ». La guerre aux portes de l’Europe ne constituerait « pas une “invasion’’  au sens de l’occupation durable d’un pays, mais une opération visant à neutraliser militairement et stratégiquement l’Ukraine ». Un pays dont la vocation est de devenir « neutre pour sa sécurité et celle de l’Europe, pour qu’il constitue un tampon protecteur ». Autres thèmes, même analyse soit-disant pragmatique. Bachard el-Assad ? « Il est ce qu’il est. C’est la réalité internationale dont il faut se contenter. » Le couple franco-allemand ? « Il fait chambre à part, et a une vie sexuelle déprimante. » Des convictions qui l’amènent à fréquenter occasionnellement l’association Dialogue Franco-Russe, pilotée par Thierry Mariani, eurodéputé RN et poutinophile assumé. (…) Fin janvier, elle déclarait sur TVLibertés, au sujet des États-Unis qui parlaient d’attaque imminente de Vladimir Poutine : « Il y a une grande part d’hystérie méthodique organisée, une posture d’inversion victimaire assez nette. Qui menace qui ? La Russie menace-t-elle l’Ukraine ? À quoi servirait à la Russie d’envahir l’Ukraine, un État dans un état pitoyable à tous points de vue ? » Et d’ajouter : « On sait très bien que la Russie n’est pas l’agresseur : on peut le répéter toute la sainte journée ! Elle est dans une position dissuasive ! » Un raisonnement qu’elle maintient encore aujourd’hui, devant son double expresso, alors que la capitale ukrainienne s’apprête à tomber aux mains des Russes.

Camille Vigogne Le Coat, journaliste.

4 mars 2022 – Le Figaro

(…) Le discours poutinien diffère des délires politico-religieux des islamistes et nous confronte à une autre forme de déraison. Il est marqué par le « mensonge déconcertant » issu du communisme totalitaire. L’énormité des propos et le renversement éhonté entre l’agresseur et l’agressé déstabilisent la raison et le sens du réel. C’est véritablement « le monde à l’envers » dans une idéologie et une propagande où ce qui est blanc est noir, où la guerre, c’est la paix, où l’agression est synonyme de libération des peuples. Pour des nouvelles générations qui n’ont pas connu le communisme et la guerre froide, cette logique est difficilement pensable. (…) Des vérités historiques basiques ont été oubliées ou brouillées par la même occasion : l’effondrement de l’URSS n’est pas dû à une agression mais à des causes internes à un régime qui ne tenait plus debout ; cet effondrement du communisme n’a pas été vécu comme « la plus grande catastrophe du XXe siècle » par les peuples soumis au joug soviétique mais au contraire comme une libération ; l’adhésion à l’Otan répond à une demande légitime de protection pour ne pas revivre un jour ce que ces pays ont connu. Passer outre ces vérités premières ou les considérer de fait comme secondaires, revient à ignorer la volonté de ces peuples et les traiter comme des mineurs. C’est comme si on leur disait qu’ils auraient pu quand même faire attention à ne pas vexer leur ancien oppresseur et à ne pas trop s’en éloigner. (…) Comment expliquez-vous l’aveuglement dont ont fait preuve une partie de la droite et surtout l’extrême droite ?

Celles-ci sont fascinées par Poutine depuis longtemps. Passant outre son idéologie et ses pratiques, elles l’ont considéré comme un chef d’État souverainiste qui défendrait les intérêts de son pays, oubliant au passage qu’il s’agissait de la volonté de restaurer un ancien empire en décomposition et de retrouver sa mainmise sur des pays anciennement placés sous le joug soviétique. Bien plus encore : aussi paradoxal que cela puisse nous paraître aujourd’hui, la Russie poutinienne a été vue par certains comme une sorte de contre-modèle de la décadence des sociétés démocratiques. Poutine a été considéré comme celui qui incarnerait les valeurs qui nous feraient défaut. Il aurait su restaurer l’autorité de l’État, défendre les « bonnes mœurs », rétablir les valeurs traditionnelles, voire la chrétienté… Cette vision idéologique me semble, pour le moins, en décalage avec l’état réel de la société russe. Par un jeu de miroirs, l’extrême droite a vu dans la Russie poutinienne la concrétisation de ses propres rêves de restauration et Poutine lui-même l’a confortée dans cette vision en l’instrumentalisant à son profit. Poutine était considéré comme l’incarnation d’une « verticalité » chère à Éric Zemmour, d’une autorité et d’une puissance que ce dernier rêve de pouvoir incarner à sa façon dans un pays démocratique. Le fait que Poutine ait été élu – comme du reste d’autres dictateurs dans l’histoire – suffit aujourd’hui encore à lui discerner un brevet de « démocrate autoritaire » au moment même où la répression féroce s’abat sur les opposants, où la propagande mensongère bat son plein, où les chars russes tentent d’écraser ceux qui défendent leur liberté. Peut-on pousser plus loin l’enfermement doctrinaire et le brouillage du sens commun ? Cet aveuglement ne concerne-t-il pas également une partie de la gauche ? Au sein de la gauche, il existe une sorte d’arrêt sur image sur les années 1960-1970 contre l’« impérialisme américain » dominant le monde et s’opposant à la libération des peuples. Cet « arrêt sur image » tend à faire des États-Unis le principal fauteur de guerre et de déstabilisation. Les interventions américaines, notamment en Afghanistan et en Irak, sont venues renforcer l’idée d’un « impérialisme américain » qui n’aurait pas changé, appréciation qui fait fi de la nouvelle configuration internationale et de la situation des États-Unis, pays aujourd’hui profondément divisé. Cet antiaméricanisme peut expliquer en partie les déclarations éhontées de Jean-Luc Mélenchon reprenant à son compte les justifications de Poutine au moment même où l’armée russe se massait aux frontières de l’Ukraine. On voit également ressurgir un vieux fond pacifiste qui ne cesse d’appeler au dialogue et à la négociation, sans prendre en compte le rapport de force face à une logique militaire qui rappelle le mot de Staline quand on lui demandait de respecter les libertés religieuses : « Le pape, combien de divisions ? »

L’appel de Mélenchon à quitter l’Otan est proprement désarmant face aux menaces de Poutine. Le chantage à la guerre nucléaire visant à désarçonner les pays européens et leur opinion publique semble avoir produit ses effets : Mélenchon prône la neutralité et le désengagement sous peine d’un enchaînement inéluctable menant à la catastrophe nucléaire. Il retrouve les accents du pacifisme des Verts allemands dans les années 1970 face à l’Union soviétique : « Plutôt rouges que morts ». Depuis lors, ces derniers semblent avoir changé mais pas lui qui reste engoncé dans ses dogmes ossifiés. Cette gauche-là et l’extrême droite se rejoignent pour dire aux Français : « Cette guerre ne nous ne concerne pas vraiment, tenons-nous tranquilles, et la paix à tout prix. » Ces oiseaux de malheurs font de nos faiblesses et de nos lâchetés un fonds de commerce électoral. Leur orientation ressemble fort à une politique de l’autruche que la guerre tôt ou tard finira par rattraper. (…) Le plus surprenant n’a pas été l’agression militaire de l’Ukraine, mais la réplique unifiée de l’Union européenne, le soutien et la solidarité au peuple ukrainien des nations qui la composent. C’est dans les épreuves partagées que se manifestent le sentiment d’une commune appartenance et des vertus que l’on pouvait croire en voie d’extinction. Se révèlent alors des personnalités hors du commun. Le courage du peuple ukrainien et celui de son président en sont des exemples frappants. L’Union européenne a cessé d’apparaître comme un gestionnaire et un contrôleur des comptes, comme une bureaucratie sans nom et une donneuse de leçons en matière de mœurs et de culture. Tout n’est pas réglé, tant s’en faut, mais j’espère qu’il ne s’agit pas seulement d’une parenthèse. Pour le dire autrement, dans ce moment tragique de l’histoire où la défense de la liberté retrouve sa valeur première, je me sens fier d’être français et européen.

Jean-Pierre Le Goff, sociologue, propos recueillis par Vincent Trémollet de Villers.

3 mars 2022 – Society

Vera Ageeva : Dès 2007 et son discours de Munich, Poutine a commencé à construire l’idée artificielle que l’OTAN était une menace. Il évoquait alors ‘le danger de l’élargissement de l’OTAN vers la Russie, la Géorgie, l’Ukraine ’. Il s’est en fait servi de la prétendue menace atlantiste pour renforcer son image, durcir les mesures à l’intérieur de son pays et davantage contrôler la société. Mais c’est une crise totalement artificielle : il n’y avait pas de vraie menace pour la Russie. Françoise Daucé (F.D.) : Il faut prendre en compte deux tournants : en 2011 et 2012, on a assisté, dans les grandes villes russes, à des manifestations d’ampleur pour protester contre les fraudes électorales et la réélection de Poutine. Ce moment de contestation majeure a été suivi d’une série de mesures pour reprendre en main la société civile, les médias et l’ensemble des forces politiques protestataires. Puis, en 2014, il y a eu un changement de pouvoir à Kiev. Le président ukrainien, favorable à la Russie, a été remplacé par un chef d’État plus éloigné de Moscou. Florian Vidal : C’est aussi en 2014, que la situation de conflit entre l’Ukraine et la Russie a été amorcée. Depuis, malgré les accords de Minsk, aucune solution sur le long terme ne s’est dessinée avec les deux territoires séparatistes. Au printemps 2021, les Russes avaient mis en place des exercices de déploiement à la frontière ukrainienne. On voyait ça comme un levier de négociations pour faire avancer la situation, car Moscou disait que Kiev n’appliquait pas les accords. En fait, ces exercices militaires étaient des états des lieux en termes de logistique et de déploiement des troupes. En novembre, on a constaté une installation d’infrastructures militaires et un regroupement de troupes autour de l’Ukraine. Beaucoup d’experts pensaient que cela ne serait que de la diplomatie de coercition. Si on regarde l’historique de cette dernière année, on réalise que tout devait aboutir à ce qui s’est passé dans la nuit du 24 février dernier. Depuis des années, Poutine perd en popularité. Le niveau de vie a beaucoup baissé. Même si ce n’est pas facile à mesurer puisque tous les centres de sondage sont censurés en Russie, les gens sont mécontents. Avant 2018, on estime que Poutine disposait de 50 à 60 % de soutien. Depuis la réforme des retraites en 2018, le soutien populaire a baissé. Il fallait donc chercher une nouvelle légitimité. Quelle idée pouvait-il proposer pour unir le pays ? Puisque les mesures économiques ne sont pas son point fort, il a décidé de mettre l’accent sur des résultats extérieurs. (…) F.D. : En mettant bout à bout les différents changements des derniers mois, on peut expliquer la crise majeure que l’on est en train de vivre. Il y a eu le changement de pouvoir à Washington, le départ de Merkel, la volonté de rapprochement de l’Ukraine avec les structures de l’OTAN… par ailleurs, l’Ukraine commençait à aller mieux d’un point de vue politique, social, économique. Après la déstabilisation de 2014, le pays était en train de stabiliser. La présidence de Zelensky, finalement, avait permis une forme d’apaisement. Kiev était en phase de reprise. (…) Édouard Simon : Le scénario le moins probable est arrivé et il faut prendre conscience du retour de la guerre territoriale sur le continent européen. Cela change pas mal de choses pour l’environnement géopolitique des Européens et nous impose de nous préparer au pire. Il est urgent d’investir dans une défense européenne.

Vera Ageeva, chercheuse au Centre de recherches internationales (CERI), professeure associée de l’ École des hautes études en sciences économiques (HSE), à Moscou, depuis 2017. Françoise Daucé, directrice d’études de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), directrice du Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre européen (CERCEC). Florian Vidal, chercheur associé au centre Russie/NEI à l’Institut français des relations internationales (IFRI). Édouard Simon, directeur de recherche à l’University College de Londres.

4 mars 2022 – Marianne

(…) Du moins est-ce, on peut l’espérer, la fin du parti russe en France. J’emploie évidemment le mot en un sens figuré, bien loin ce que fut jadis le parti soviétique, quand le PCF était le fils ainé de l’ « Église stalinienne ». Jusqu’à cette semaine, il ne s’agissait plus que d’une nébuleuse qui allait de l’extrême droite – Marine Le Pen et Éric Zemmour – à l’extrême gauche – Jean-Luc Mélenchon – en passant par des personnalités erratique comme François Fillon. Nous verrons bien ce qu’en penseront les électeurs. Le principal argument des poutiniens français était que les Etats-Unis et l’Europe n’ont rien fait, lors de la dislocation du communisme, pour amarrer la Russie à la communauté occidentale et l’empêcher de se jeter dans les bras de la Chine. On n’aurait pas été assez compréhensifs à son égard, comme si Poutine n’avait eu au départ d’autre rêve que de constituer la couronne extérieure de l’Alliance atlantique. De bons esprits, tout à fait indépendants, comme Luc Ferry, pensent de même… Quant à moi, je suis persuadé du contraire : que, depuis son arrivée au pouvoir, au début du siècle, Poutine n’a d’autre idée que de reconstituer la grande URSS de l’époque stalinienne, et que le tort des Occidentaux est d’avoir fait preuve de bien trop d’indulgence à son égard quand il s’est attaqué à la Tchétchénie, lors de la deuxième guerre (1999-2000), puis à la Géorgie, en 2008, pour en détacher l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ; ou encore quand il annexé la Crimée, en 2014. La responsabilité principale incombe aux Etats-Unis, qui ont renoncé, depuis Barack Obama, à leur leadership mondial : de leur renonciation à sanctionner la Syrie d’Assad quand il fait usage d’armes chimiques jusqu’à la débandade honteuse d’Afghanistan. Les Etats-Unis ont perdu à la Bourse des valeurs internationales la plus grande partie de leur crédit, et leur parole ne vaut plus un dollar, ni même un cent. (…) En attendant, il ne reste plus à espérer que l’Ukraine soit à la paranoïa poutinienne ce que le Vietnam jadis fut à l’arrogance américaine, un bourbier de nature à engloutir les rêves impérialistes d’un petit tsar halluciné.

Jacques Julliard, historien, éditorialiste.

3 au 9 mars 2022 – L’OBS

J’essaie, depuis plusieurs années, de retracer sa vision du monde à partir de ses discours. Pour le reste, tout le monde en est réduit à des spéculations. Personne ne sait vraiment ce qui se passe dans son esprit même si, depuis quelques jours, il a choisi de mettre en scène une manière très solitaire d’exercer le pouvoir. Lundi 23 février, la télévision a diffué une réunion du conseil de sécurité consacrée à la reconnaissance des « Républiques » séparatistes du Donbass. Il s’est alors livré, à l’encontre de plusieurs figures très importantes de l’État russe, à un exercice d’humiliation publique hallucinant. C’était un moment d’ivresse du pouvoir inédit, même si Vladimir Poutine a toujours affectionné la position de surplomb et a parfois fait diffuser des images le montrant en train de sermonner des ministres ou des chefs d’entrepris. Les kremlinologues s’interrogent depuis des années sur les mécanismes de prise de décision au sommet de l’État : ce lundi-là, le président russe a voulu montrer au monde entier ce qu’il en était ! (…) La cohérence, malheureusement, n’exclut pas la folie, lorsqu’elle se détache du réel. Poutine aime fonder son discours sur des noms et des références. Il a patiemment bâti un patchwork idéologique, parfois contradictoire, mais ayant pour trait commun le mépris de l’Occident et l’apologie de la guerre. Cette idéologie a plusieurs piliers. Premièrement, par son enfance et son éducation, Poutine est imprégné de la foi en la grandeur soviétique. Il vante le patriotisme qui a permis à l’URSS de vaincre le nazisme durant la Seconde Guerre mondiale. Il exalte le courage de ses soldats prêts à se sacrifier. Il fait également l’éloge du KGB – sa formation -–, qui constitue à ses yeux une école pour les meilleurs cadres du régime, et non une institution de répression. Son soviétisme se manifeste également par la conviction que la Russie, grande puissance héritière de l’URSS, ne doit traiter qu’avec ses égaux. Il méprise ainsi les « petits » pays, et surtout les anciennes Républiques soviétiques, qu’il voit comme des vassaux. Le deuxième pilier de sa vision du monde est l’idée d’une « voie russe », singulière dans l’histoire mondiale. Son pays aurait un chemin particulier de développement, un destin propre, hors de la sujétion à l’Occident et à la démocratie formelle, et reposant sur des valeurs religieuses. « Nos missions » d’Ivan Ilyine, philosophe plutôt mineur du XXe siècle, mais popularisé par le cinéaste Nikita Mikhalkov, est l’un de ses livres de chevet. Expulsé de Russie par Lénine, il a affirmé qu’après la chute inévitable du communisme le reste du monde tenterait de dépecer l’empire russe, de l’amoindrir, d’y mener des guerres civiles, encourageant des séparatismes, et chercherait à faire de l’Ukraine un pays assujetti à l’Occident. (…) Il a suggéré qu’il était prêt à répondre par une frappe nucléaire à un engagement conventionnel. S’il faut prendre ses menaces au sérieux, nous ne devons pas céder au chantage. Mais aujourd’hui nous devons comprendre que nous changeons de paradigme. Nous ne vivons plus dans un monde kantien de la paix et du droit. Tant que nous ne comprendrons pas profondément la logique historique de Vladimir Poutine, ce dernier continuera d’avancer.

Michel Eltchaninoff, philosophe et journaliste.

4 mars 2022 – Paris Match

(…) Le 4 janvier 2001, j’ai publié dans le “Wall Street Journal’’ un cri d’alarme que personne n’a voulu écouter : en arrivant au pouvoir, Poutine a remplacé l’hymne national russe par celui de l’URSS. Moi qui ai grandi dans le communisme, j’ai tout de suite compris ce que cela signifiait. En 2007, à Munich, il a donné un discours dans lequel il affichait son ambition rétrograde de reconstituer l’empire soviétique et de revenir à un monde partagé en sphères d’influence. L’année d’après, il attaquait la République de Géorgie ; en 2014, il annexait la Crimée… Les grandes puissances européennes sont coupables de lui avoir laissé carte blanche. A-t-on été naïfs, aveugles ? Il aurait fallu comprendre que Poutine ne pense pas comme nous ! Il a déclaré à plusieurs reprises que le mensonge était une arme efficace de négociation diplomatique, enseignée à l’école du KGB. Il se sent au-dessus des lois. Ses héros, ce sont Staline et Ivan le Terrible. Pour lui, la violence est non seulement possible mais souhaitable, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières. Il a augmenté le budget de son armée, de sa police et de sa propagande, au détriment de l’éducation et de l’aide sociale. Sa vision du monde est contraire à la nôtre. (…) Dieu merci, Trump n’est plus président ! Je ne vais pas l’accuser de corruption sans en avoir la preuve, mais je me souviens qu’au sommet de Helsinki, en 2018, Poutine le regardait comme le font les officiers du KGB avec leurs informateurs. Le “body language’’ était très révélateur. C’est pour ça que j’ai soutenu Biden, malgré mes nombreux désaccords avec lui : il fallait mettre dans le bureau Ovale quelqu’un qui restaurerait la coopération entre l’Amérique et ses alliés. J’entends dire : Poutine n’aurait jamais attaqué si Trump avait été au pouvoir. Mais il n’en avait pas besoin, Trump faisait le boulot pour lui : il aurait sabordé l’Otan ! Poutine a tout fait pour le faire réélire. L’élection de Biden a été vécue comme un choc à Moscou, si vous suivez la presse officielle… Votre prédiction pour l’avenir ? Je suis plus optimiste que la semaine dernière. Poutine s’était très bien préparé, depuis au moins six mois. Il avait réussi à localiser tous les arsenaux ukrainiens, grâce aux nombreux espions dont il dispose dans le pays. Mais à partir d’un certain point, les dictateurs finissent par perdre le sens des réalités. Comme Hitler a été surpris que la France et la Grande-Bretagne lui déclarent la guerre après l’invasion de la Pologne en 1939, Poutine ne s’attendait pas à ce que les Européens s’unissent contre lui. Il n’imaginait pas non plus que l’Allemagne bloquerait Nord Stream 2. Il a surestimé le soutien de ses amis, en particulier celui du Hongrois Viktor Orban, en campagne pour sa réélection dans un mois et bien obligé de dénoncer l’invasion ukrainienne, qui rappelle à ses électeurs celle de 1956 dans son pays. Il a cru que Zelensky, un humoriste, paniquerait et s’enfuirait. Il a sous-estimé le courage de la population et des soldats ukrainiens, bien plus déterminés que les siens. Il voulait faire tomber Kiev comme un symbole, tablait sur une guerre éclair, il ne s’est pas préparé à un conflit de longue durée.

Gary Kasparov, champion du monde d’échec, interviewé par Olivier O’Mahony

Une réflexion sur “LA SEMAINE 9 EN 7 ARTICLES

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