LA SEMAINE 11 EN 7 ARTICLES

KD 11 Les 7 Unes 1 644x450 - LA SEMAINE 11 EN 7 ARTICLES

1/ Franc Tireur – La stratégie du fou ; 2/ Le un – L’autocrate mafieux 3/ Marianne – Le piège nucléaire de Moscou 4/ L’Express – Les siloviki ; 5/ Society – L’arme de la dissuasion ; 6/ L’OBS – La machine russe est grippée ; 7/ JDD – L’escalade horizontale 

16 mars 2022 – le un

La guerre déclenchée par Poutine contre l’Ukraine, pour moi, s’est cristallisée dans un livre. J’ai traduit Le Dit de l’ost d’Igor, le premier poème épique russe qui nous soit parvenu. Je l’ai traduit d’après la traduction russe moderne et l’étude faite par un de mes grands amis, Andréï Tchernov, qui a passé quarante ans à étudier ce texte, considérer jusqu’alors comme anonyme. A. Tchernov a établi que ce texte n’était pas anonyme, mais qu’il était signé, et signé par un prince, de la maison de Kiev, Vladimir de Tchernigov. Parce que la littérature russe est née dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine. Et les bombes russes sont en train d’écraser Tchernigov. – Pour moi, c’est une espèce de trou noir. Comme si la Russie, là, sous nos yeux, était en train de massacrer non seulement, bien sûr, des populations civiles, mais sa propre mémoire, comme si, pour dire les choses, Poutine ne détruisait pas seulement la vie des gens, mais le berceau même de sa culture. Oui, il y avait des tensions nationalistes en Ukraine, et oui, l’Ukraine avait adopté des « lois mémorielles » inacceptables, qui punissaient quiconque disait que les nationalistes ukrainiens, pendant la guerre, avaient été alliés aux nazis – ce qu’ils ont été. Mais, aujourd’hui, le jeu démocratique fait que les extrêmistes nationalistes, en Ukraine, étaient réduits à 2 ou 3 % du corps électoral (ce qui laisse rêveur quand on regarde les 35 % d’électeurs qui, chez nous, s’apprêtent à voter Zemmour ou Le Pen). Et, oui, ce qui se forgeait en ce moment, en Ukraine, était une société démocratique. Elle se forgeait, très vite, sur un système hérité du soviétisme, sur la corruption, l’incompétence, malgré l’héritage et voisinage catastrophiques de la Russie poutinienne. Et si Poutine est intervenu, ce n’est pas pour « sauver » le Donbass, mais parce qu’il ne pouvait pas admettre la réussite, même partielle, d’une démocratie à ses frontières. (…) Les sanctions sont d’une violence inouïe. Il ne s’agit pas seulement du départ de McDo ou d’Ikea. Il s’agit du fait que le rouble ne vaut plus rien, que les usines ferment, les unes après les autres. Et qu’on se rend compte, une fois encore, que le régime de Poutine, en dehors de l’exploitation des ressources nationales (et du pillage des revenus), n’a rien fait pour diversifier l’économie, n’a rien créé : que tout, absolument tout, est fabriqué à l’étranger, ou avec un apport fondamental de technologies importées, et que, sans les importations, tout simplement, plus rien ne marche. C’est le pays qui s’effondre. (…) Toute la culture russe se résume dans la coexistence impossible de deux entités. D’un côté, l’État, l’Histoire, le tsar, le chef suprême, appelez ça comme vous voulez. Çà, c’est grandiose ou/et monstrueux, mais ça ne prend pas en compte la vie des gens. De l’autre côté, il y a cette notion essentielle, le DOM, la maison, l’espace privé. L’existence d’un espace en dehors de l’Empire, même s’il est dans l’Empire. C’est tout le sujet du Maître et Marguerite de Boulgakov : quel lieu peut-il rester quand les gens ne vivent plus que dans des appartements communautaires, que la notion même de vie privée est mise en cause ? Poutine est juste le plus vil des autocrates qui, en Russie, depuis des siècles, ont passé leur vie à détruire la vie vivante, – le plus vil, parce qu’il est un mafieux. Il n’est pas le moins dangereux. Face à l’Ukraine, il montre son régime tel qu’il est, inhumain et pourri. D’un coup, son pouvoir est ébranlé. Il est possible qu’il tombe. Comme je voudrais que l’Ukraine, qui est à la source de la culture russe, soit aussi à la source – hélas, bien involontairement, et à quel prix ! – d’une Russie renouvelée. Il faut en finir avec la dictature, avec la peur. Il faut en finir avec la corruption. – L’Ukraine était un exemple magnifique de lutte contre tout ça, – de lutte démocratique, malgré tous les malgré. Les Ukrainiens sont le droit de vivre libres. Les Russes aussi.

André Markowicz, poète et traducteur. Texte rédigé le 10 mars 2022

16 mars 2022 – Franc Tireur

(…) L’ombre du nucléaire plane bel et bien sur la guerre déclenchée par la Russie. De là se ruer sur les pharmacies pour dévaliser les stocks de comprimés d’iode, comme l’ont fait nombre de nos concitoyens depuis deux semaines, il y a un énorme pas qu’il n’est pas justifié de franchir aujourd’hui. Évacuons la question des bombardements qui ont touché les centrales nucléaires ukrainiennes. Il peut y avoir des incidents radiologiques, mais Vladimir Poutine n’a aucun intérêt à y provoquer un accident majeur. Quid de l’usage de l’arme atomique ? Moscou a certes, élevé le degré d’alerte de ses forces de dissuasion, mais à un niveau de crise, pas de guerre. De plus, rien dans la doctrine nucléaire russe de 2020 ne permet de penser que le pays pourrait, dans les circonstances présentes, s’estimer acculé au point d’employer cette arme. On peut même considérer qu’en Russie, le seuil d’emploi de l’arme nucléaire a été élevé depuis une quinzaine d’années, car l’armée russe a été modernisée et Moscou n’a plus autant besoin, sur le plan strictement militaire, de l’arme nucléaire. Si Poutine était vraiment résolu à utiliser la bombe atomique, il ne se sentirait pas tenu de faire des déclarations publiques tonitruantes. Il cherche plutôt à faire peur, à diviser l’Europe et l’Alliance atlantique. C’est ce que Richard Nixon appelait « la stratégie du fou ». Pour terroriser l’adversaire, un dirigeant peut avoir intérêt à apparaître comme prêt à appuyer sur le bouton à la première occasion. Mais l’invasion de l’Ukraine n’a pas été l’acte d’un déséquilibré : elle correspondait à un calcul coûts-bénéfices qui avait sa rationalité. Même si Poutine s’est trompé sur l’équation des forces en présence… Par ailleurs, il ne pourrait pas déclencher le feu nucléaire si, d’aventure, il décidait de le faire : le ministre de la Défense et le chef d’état-major des armées devraient lui emboîter le pas. Enfin, on peut se féliciter de la réaction des pays occidentaux, qui ont tout fait jusqu’à présent pour ne pas se laisser entraîner dans l’escalade nucléaire. Nous ne sommes pas tombés dans le piège tendu par Moscou.

Bruno Tertrais, politologue.

17 au 23 mars 2022 – Marianne

(…) Pour les experts interrogés par Marianne, cela ne fait aucun doute, la Fondation pour combattre l’injustice, en anglais Foundation to battle injustice (FBI), serait une nouvelle tentative d’ingérence dans une élection présidentielle occidentale : celle qui aura lieu en France en avril. Selon un spécialiste des opérations d’influence qui préfère garder l’anonymat, « l’objectif est double ». Le premier est clairement de s’immiscer dans la campagne présidentielle en « pourrissant » le débat public. L’idée est d’imposer le brûlant sujet des violences policières dans les médias pour accentuer les divisions qui traversent la société française. L’autre objectif de l’organisation fantoche est à destination du public russophone. La FBI s’évertue à « présenter l’Occident comme un endroit où la police torture et tue en toute impunité », avec une justice et un pouvoir politique complices. Pour remplir ce double objectif, « Ivan Karamazov », (pseudo d’un informateur prêt à donner des informations) explique à Louis (jeune journaliste français) comment sa fondation a essayé de contacter associations, ONG ou avocats investis sur la thématique des violences policières. Il dresse le portrait d’une organisation au très méthodique travail de documentation des faits divers mais qui peine encore à donner des résultats probants. Qu’importe, la FBI continue d’envoyer fréquemment des communiqués de presse à diverses rédactions parisiennes en espérant que ces médias les reprennent. À ce stade, rien n’indique que cela a été couronné de succès. Il donne quand même deux noms de personnes avec qui des contacts ont été établis : les avocats Arié Alimi et Édouard Martial. Ce dernier, ténor du barreau agenais, est proche du ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti. Contacté, Ariel Alimi se rappelle bien cette prise de contact mais explique avoir vite flairé la combine. « Quand c’est “Ivan Karamazov’’ qui vous appelle, la ficelle est un peu grosse et je n’ai pas donné suite », explique l’avocat parisien, qui précise que les responsables de la FBI « continuent d’essayer de [le] joindre. Le dernier appel date du 14 février ».

Nicolas Quénel, journaliste.

17 mars 2022 – L’Express

(…) Poutine a perdu tout intérêt pour le présent, s’est peu à peu désintéressé de la gestion de l’État et de l’économie. Il ne lit presque que des livres d’Histoire, principalement sur les grands tsars de la Russie impériale. Il s’est, parallèlement, entouré de personnes représentatives d’une tendance néoimpérialiste, anti-occidentale et prônant une religion orthodoxe nationaliste. Au cours de la dernière décennie, il s’est mis à parler comme eux. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, il s’était pourtant présenté comme un homme fort qui défendrait les intérêts de la classe moyenne et de l’élite économique, et entretiendrait de bonnes relations avec l’Occident. (…) A-t-il perdu le sens des réalités ? Ce que fait Poutine est irrationnel si l’on juge en tant qu’Occidental vivant en démocratie, mais pas si l’on raisonne comme un dictateur. Durant l’été 2020, le soulèvement populaire en Biélorussie l’a persuadé que, à cause de sa proximité et de sa fraternisation avec l’Occident, le monde russophone risquait de s’effondrer. Le Kremlin a alors commencé une lente annexion du pays – aujourd’hui parachevée. Tandis que les frontières se fermaient à cause de la pandémie, Poutine a imaginé que le peuple russe accepterait de rompre avec l’Occident. Pour un dictateur, il peut être logique d’entrer dans une période de confrontation, susceptible de remobiliser la société. (…) Lorsqu’un dictateur dispose d’hydrocarbures à grande échelle, il n’a pas besoin de négocier avec la population, car il peut faire tourner l’économie sans elle. En outre, Poutine a les moyens d’opprimer la société et peut, grâce à ses ressources financières, s’appuyer sur ses services de sécurité [les siloviki], plus précisément sur la Garde nationale, une unité militaire chargée de la défense du Kremlin, et le service de protection présidentiel. Ces dix dernières années, Poutine a passé beaucoup de temps à offrir des « cadeaux » et des postes politiques à cette garde prétorienne. Aujourd’hui, les siloviki ont une forte mainmise sur le système politique. Ils se sont radicalisés idéologiquement. Coupés de l’Occident par les sanctions, ils ressemblent de plus en plus aux Gardiens de la révolution en Iran. Contrairement à ce qui se passe dans les régimes autoritaires, les dictateurs personnalistes sont plus enclins à utiliser la force, ce qui les rend dangereux. Mais ils sont également plus susceptibles de perdre les guerres, parce qu’ils prennent de très mauvaises décisions militaires.

Ben Judah, chercheur à l’Atlantic Council, un centre de réflexion américain, journaliste, écrivain, propos recueillis par Charles Haquet et Cyrille Pluyette.

17 mars 2022 – Society

(…) La Russie possède ce qu’on appelle la triade nucléaire : elle dispose des trois composantes stratégiques de la dissuasion. Elle peut lancer des missiles via des lanceurs terrestres, depuis des sous-marins et depuis des avions. En ce qui concerne le nombre de têtes nucléaires, le pays est au coude-à-coude avec les États-Unis : il en ont 6 000 chacun. Cela a énormément baissé depuis la guerre froide – à l’époque l’URSS en avait 12 000. Mais le potentiel de destruction de ces armes, lui, a augmenté. Le missile sol-sol SS-18 Satan russe, l’un des plus massifs, a une puissance estimée de 500 à 800 kilotonnes, en sachant que chaque missile peut emporter quatre têtes. La France possède environ 300 têtes nucléaires – autant que le Royaume-Uni. Le missile M51, que l’on tire depuis un SNLE, a une puissance estimée à 110 kilotonnes par tête et comprend possiblement jusqu’à dix têtes par missile. À titre de comparaison, la bombe Little Boy larguée sur Hiroshima avait une puissance de treize à seize kilotonnes. (…) Si Poutine décide d’envoyer un missile balistique intercontinental sur Paris, rien ne peut être fait sur le plan technique, mais nos propres forces de dissuasion auraient la capacité de répliquer. (…) Aujourd’hui, notre seul moyen de défense face aux armes nucléaire de Poutine, c’est la dissuasion.

Héloïse Fayet, chercheuse au Centre des études de sécurité de L’Ifri, propos recueillis par Minh Dréan.

17 mars 2022 – L’OBS

(…) La méthode russe, c’est une poussée de l’arrière vers l’avant, selon une planification prévue longtemps à l’avance : si, un jour J, il a été décidé de faire parvenir six obus à l’avant, il n’y en aura pas un de plus. Cette technique a un gros défaut : dès que la machine se grippe, tout se dérègle. Et comme les Russes n’avaient pas anticipé une telle résistance des Ukrainiens, leur logistique est devenue très compliquée. Ils doivent s’arrêter pour faire venir le carburant et les obus manquants. Leur progression s’en trouve ralentie. (…) Les forces russes ont manqué de missiles de précision, dont une partie du stock a été consommée en Syrie. Dans le même temps, du moins au début, ils ont voulu restreindre l’emploi de leur artillerie. Ils ne voulaient pas faire trop de dégâts. Mais ce n’est pas leur technique habituelle. Ils disent mener une guerre de libération. Il était donc compliqué de commencer par s’en prendre à des objectifs civils. Sauf que l’armée russe, c’est d’abord une grosse artillerie qui roule et qui tire. Maintenant, ils ont changé de stratégie, ils n’hésitent plus à bombarder les villes. (…) Depuis 1945, c’est de loin l’engagement russe le plus important (150 000 à 200 000 hommes). On peut considérer qu’ils ont mobilisé près des deux tiers de leurs capacités en forces terrestres, la quasi-totalité de leurs forces légères et presque la moitié de leur aviation. (…) L’armée russe conserve énormément de stocks en obus, en matériel, en carburant. Humainement, c’est plus compliqué. Pour remplacer les soldats tués dans les premiers combats, 2 000 à 3 000 réservistes ont déjà été envoyés au front. L’impact psychologique est assez catastrophique. En Russie, malgré les déclarations de Vladimir Poutine, le bruit court d’un engagement supplémentaire des conscrits et d’une extension du service militaire. Déjà, on compte entre 100 et 20à morts chaque jour : un nombre à multiplier par trois pour estimer celui des blessés graves. C’est énorme. Si cela continue au même rythme, dans trois mois, il faudra remplacer les soldats par des réservistes et des conscrits qui seront de moins en moins performants, et dont la motivation sera inexistante.

Michel Goya, historien militaire, ancien colonel des troupes de marine ayant servi à Sarajevo et en Centrafrique, propos recueillis par Matthieu Aron.

20 mars 2022 – Le Journal du Dimanche (JDD)

(…) Les Russes visent délibérément des habitations et des infrastructures comme des écoles et des hôpitaux, en violation flagrante du droit international humanitaire. Il ne fait a priori aucun doute que des crimes de guerre sont commis. Certaines images ressemblent de plus en plus à celles d’Alep, qui avait été complètement détruit par les Russes en 2016. Ils commencent à appliquer la même méthode. Raser une ville n’est pas la prendre : c’est ce que les criminels font lorsqu’ils ne parviennent pas à prendre la ville. C’est une logique de vengeance, de punition, pour pousser les habitants à se rendre, voire à se retourner contre leurs propres forces. C’est cela la barbarisation de la guerre. Pourquoi l’armée russe ne se déploie-t-elle pas à la frontière polonaise pour empêcher cette aide militaire occidentale à l’Ukraine ? Parce que cela prendrait beaucoup de temps et mobiliserait énormément d’effectifs afin de rendre cette frontière hermétique. Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a dit qu’il n’excluait pas de s’en prendre aux convois d’armes, sans préciser de quel côté de la frontière la Russie pourrait frapper. Ce genre de déclaration ambiguë – ce qui signifie en réalité que la Russie pourrait frapper en Pologne, par exemple, et donc déclencher une confrontation directe, potentiellement escalatoire, avec l’Otan – est fait pour nous diviser, nous dissuader de poursuivre et d’intensifier les livraisons d’armes. L’objectif est de nous faire peur, mais il ne faut pas céder au chantage. Vous évoquez un risque d’escalade horizontale par Poutine. De quoi parle-t-on ? C’est l’exportation du conflit. Par exemple en frappant des territoires frontaliers non membres de l’Otan comme la Suède, la Finlande ou la Géorgie. Mais il peut aussi déstabiliser les Balkans en aidant les Serbes de Bosnie à faire sécession. Il peut aussi détruire un satellite espion dans l’espace sous prétexte qu’il aidait l’Ukraine. Ce serait du jamais-vu, mais les Russes ont déjà démontré cette capacité. La flotte russe peut également sectionner des câbles sous-marins vitaux pour nos communications Internet comme il semble qu’elle l’ait également testé il y a quelques mois au large de la Norvège. Escalader horizontalement, c’est déplacer le conflit, c’est-à-dire l’attention internationale, pour diluer – donc dissimuler – ses difficultés ukrainiennes. Et il y a de nombreuses manières de le faire, les plus intéressantes pour Poutine étant celles auxquelles on s’attend le moins….

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’Institut de recherche de l’École militaire (Irserm), propos recueillis par François Clémenceau.

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