LA SEMAINE 12 EN 7 ARTICLES

1/ Marianne – De nos jours, il est difficile de parler d’amour ; 2/ Franc Tireur – L’indécence de Mélenchon ;  3/ le un – Poutine ne retrouvera pas son or ; 4/ Le Point – La recherche délirante de pureté culturelle ; 5/ Paris Match – La guerre sous-marine des câbles Internet ;  6 / Libération – La bienveillance en temps de guerre ; 7 / Le JDD – L’armée russe embourbée par Poutine.

23 mars 2022 – Marianne

(…) Il est urgent d’écouter ceux – et particulièrement celles – qui, depuis l’arrive de Poutine au pouvoir au début de l’année 2000, s’égosillent en vain pour nous convaincre de cette « folie », ou plus précisément de cet ensemble de cruauté, de paranoïa et de despotisme sous lequel la Russie vit depuis vingt ans. Poutine n’est pas « devenu » fou. Il l’a toujours été, depuis plus de vingt ans qu’il exerce le pouvoir avec le même rêve grand-russe, les mêmes méthodes, les mêmes mensonges. Toutes proportions gardées, on nous a refait, à propos de la Russie de Poutine, le même coup que jadis avec l’URSS de Staline, celui de l’imposture à ciel ouvert. (…) Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature en 2015, dresse un constat sous forme d’avertissement lors de la remise de son prix : « Nous avons laissé passer la chance qui nous a été donnée dans les années 1990. En réponse à la questionQue devons-nous être, un pays fort ou un pays où il fasse bon vivre ? , nous avons choisi la première option : un pays fort. Nous voilà revenus au temps de la force. Les Russes font la guerre aux Ukrainiens. À leurs frères. Mon père est biélorusse et ma mère ukrainienne. » Mais il n’y a jamais eu de procès de Nuremberg des crimes staliniens en Russie, l’espoir a été remplacé par la peur, et ses derniers mots de récipiendaire du Nobel sont glaçants : « Mais de nos jours, il est difficile de parler d’amour. » (…) Ce qu’Anna Politkovskaïa (journaliste assassinée, ndlr) met au jour, à travers divers épisodes de la vie quotidienne, c’est un monde où mafia, police, justice, se croisent dans une inhumanité croissante. C’est l’arrière-plan d’un pays qui, depuis le début du XXIe siècle, c’est-à-dire depuis l’avènement de Poutine, multiplie les meurtres de masse partout où il intervient : en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie… et maintenant en Ukraine. Avant le martyr de Marioupol, il y a eu celui de Grozny, celui d’Alep. « La Russie, conclut Anna Politkovskaïa, a déjà eu des dirigeants de cette espèce. Chaque fois, cela nous a conduits à la tragédie, à des bains de sang, à des guerres civiles. De tout cela, je ne veux plus. Voilà pourquoi j’éprouve tant d’aversion pour ce tchékiste bon teint… »

Jacques Julliard, historien, éditorialiste. ““

23 mars 2022 – Franc Tireur

(…) Il n’a pas été Président, mais il aurait pu l’être. Il n’a jamais remporté la moindre victoire significative, mais il aurait dû le faire. Son véritable destin, c’est la gloire parallèle qu’il n’a pas connue. « La République, c’est moi ! » Ben non, justement. Mélenchon n’aura pas lieu. Ses grosses ficelles n’auront emballé qu’une minorité vindicative et disparate. Il voulait gouverner un pays, il n’a régné que sur une secte. Demeure insatisfaite, au-dessus de l’amer gourou, la vraie vie de Mélenchon, celle où il arrive au pouvoir à coups de menton et transforme son pays en « sixième république ». Mélenchon, c’est un coup d’épais dans l’eau. Un non-événement inconsolable d’avoir frôlé l’existence. Il y a cru. Il s’y est vu. Et ne s’est pas remis d’avoir été vaincu. Avant de devenir le féal d’un ogre russe et la prise de guerre des islamistes, Mélenchon n’était pas tout à fait n’importe qui. Certes, il aimait bien les tyrans, déjà. Mais nous étions nombreux, malgré ses penchants, à nourrir à l’égard du tribun la sympathie qu’inspirent les citoyens considérables. Seulement, qu’importe de savoir que Mélenchon a été grosso modo républicain, puisqu’il ne l’est plus depuis longtemps ? En lui, la décence fut la première victime de l’ambition. Dès l’entre-deux tours, en 2017, il n’a pas réussi à dire « Votez Macron » (alors que son ancêtre, Mélenchon en 2002, n’hésitait pas à dire « Votez Chirac »). Ses quenottes ont ensuite mordu à tous les râteliers. Il a marché, lui, l’ami de Charb, dans une manifestation où l’on a scandé « Allah Akbar » boulevard de Magenta ; il a opportunément changé d’avis sur le port du voile et sur la non-mixité, avant de s’indigner, comme si elle était « raciste », d’une loi sur les « principes républicains » que l’ancien lui-même eût approuvée sans réserve ; puis il a défilé avec des factieux dont il a célébré la violence et justifié les prédations. Puis il a flatté les antivax et soutenu Didier Raoult, non parce que Didier Raoult disait vrai mais parce que les « puissants » ne l’aimaient pas. Puis il est devenu spectaculairement complotiste, au sujet des vaccins, des attentats (préparés à date fixes par l’oligarchie) ou du service public dont, à l’en croire, les pannes sont organisées pour nous convaincre des vertus de la privatisation… Enfin, après avoir prédit que la Russie n’envahirait pas l’Ukraine, Mélenchon s’est fait plus munichois que Zemmour lui-même, en s’alarmant qu’on envoie des armes aux victimes et en reprenant en canon le narratif poutinien : Otan méchant, États-Unis impérialistes, Ukraine nazie, Russie humiliée… En un mot : Jean-Luc Mélenchon est passé de Jaurès à Francis Lalanne.

Raphaël Enthoven, philosophe, journaliste.

23 mars 2022 – le un

(…) La preuve qu’il n’avait pas anticipé non plus (comme la résistance armée des ukrainiens, ndlr) les sanctions européennes, c’est qu’il avait constitué depuis au moins cinq ans un extraordinaire trésor de guerre de 600 milliards de dollars. Une somme considérable quand on sait que le PIB russe atteint seulement l’équivalent du PIB espagnol, soit 1 500 milliards de dollars. Or la moitié de ces réserves sont frappées par les sanctions. Outre les 20 % d’or, elles étaient pour une bonne moitié constituées de monnaies convertibles. Si son portefeuille échappe en partie au dollar (16 % du total), la part de l’euro est de 32 % et celle de la livre sterling de 7 %. La partie « sûre » pour lui, ce sont les 15 % en yuans – les Chinois ne vont pas les lui changer en dollars – et l’or qui n’est pas liquide mais qui est déposé dans des coffres. Poutine ne va pas le transporter à dos d’âne pour payer ses transactions. (…) La chute brutale du rouble provoque des pressions inflationnistes très fortes sur le pays. D’un point de vue symbolique et politique, on aimerait que cette guerre soit la dernière du XXe siècle plutôt que la première du XXIe siècle. Il est clair que la Chine scrute très attentivement cette évolution. Que deviendraient leurs 7 000 milliards de réserves, s’ils menaient à leur tour une guerre à Taïwan ? Que signifie avoir des réserves si on ne peut rien en faire ? Où met-on son argent, son trésor de guerre ? Les Chinois ne vont pas les changer en roubles, ces réserves ! À cela s’ajoutent les sanctions sur les importations de produits stratégiques. À moyen terme, c’est un poison terrible pour Moscou. Si ces restrictions devaient se maintenir, il ne resterait plus aux Russes qu’un partenaire commercial : la Chine. Pour comprendre ce qui arrive, il faut distinguer deux guerres, celle du terrain, essentielle, qui nécessite d’aider les Ukrainiens avec des armes. Puis la guerre du moyen terme, c’est notre guerre à nous les Occidentaux, contre Poutine. Cette autre guerre nous devons la gagner pour que personne n’ait jamais envie d’imiter Poutine à l’avenir. (…) La Chine va réfléchir aux sanctions à son encontre si elle commerce avec la Russie. Bien sûr, elle ne peut pas se déjuger et s’allier avec les Américains contre les Russes. Mais elle va marcher sur un chemin de crête. Elle va prétendre qu’elle aide la Russie, peut-être militairement, mais en réalité elle ne fera pas grand-chose. Va-t-elle acheter davantage de gaz russe ? Un tuyau est déjà sous-utilisé, il fonctionne seulement à 10 % de ses capacités. La Chine n’a aucune envie de dépendre des Russes. Elle a même accepté que des méthaniers soient détournés vers l’Europe pour nous approvisionner. À supposer que la Chine se substitue à l’Europe pour le commerce avec la Russie, ce serait une défaite pour Poutine qui deviendrait le vassal d’un empire moins indulgent avec lui que ne l’a été l’Europe toutes ces années. À quelle indulgence faites-vous allusion ? La Russie était en train de devenir une puissance locale à laquelle on était attentif. Elle intervenait au Moyen-Orient, elle avait un pouvoir d’influence caché incroyable, comme on le voit avec Fillon ou Schröder, qui émargeaient aux conseils d’administration de conglomérats énergétiques. Elle était un soft power et une puissance énergétique. À ce titre, elle pouvait s’autoriser politiquement à faire ce qu’elle voulait, en assassinant des journalistes – telle Anna Politkovskaïa –, en emprisonnant ses opposants sans que personne ne trouve rien à redire. Aujourd’hui, Poutine est en train de tout perdre. Ses centaines de milliards envolés, il ne les retrouvera pas. Le moment venu, on mettra ces sommes dans un fonds de reconstruction de l’Ukraine.

Daniel Cohen, économiste, propos recueillis par Éric Fottorino

24 mars 2022 – Le Point

(…) L’identité politique ukrainienne est fondée sur la pluralité communautaire et la pratique démocratique. Elle contient aussi une opposition à la tyrannie des tsars puis des bolchéviques. Entre ce système de valeurs et la tradition de la politique russe, monarchique et autoritaire, il y a forcément une opposition. Des distinctions linguistiques et culturelles existent aussi : la langue est plus proche du polonais et du biélorusse que du russe, la musique ukrainienne est dissemblable de la musique russe. Mais les différences politiques comptent davantage. Ainsi, les patriotes ukrainiens peuvent être russophones ou non ; ethniquement russes, tatars ou ukrainiens ; musulmans, catholiques, orthodoxes ou juifs. Ils ne sont pas réunis par leur culture, mais par leur histoire politiques. (…) Le républicanisme a des racines anciennes chez nos intellectuels, au XIXe siècle, Mykhaïlo Petrovytch Drahomanov voulait construire des institutions républicaines et antityranniques. En revanche, au contraire de la France, l’Ukraine est décentralisée et bilingue. (…) Les langues slaves se ressemblent, tout comme les langues latines. Les Russes le nient, c’est une particularité qui rapproche l’idéologie actuelle du Kremlin du nazisme, mais selon une logique inverse. Pour les nazis, il fallait exterminer les Juifs parce qu’ils étaient cet élément « autre », trop assimilé dans la société allemande ; pour les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses doivent être intégrés de force, parce qu’ils sont en réalité des Russes. On retrouve donc une recherche de pureté culturelle similaire. Or, ce qu’ils appellent « déviation » est en fait la nation ukrainienne ! La volonté russe d’assimilation et d’extermination de la spécificité ukrainienne, on la constate au XIXe siècle lorsque des intellectuels ukrainiens sont exilés ; dans les années 1920, quand notre intelligentsia est emprisonné puis exterminée par le pouvoir bolchévique ; dans les années 1930, lors de l’Holodomor qui a tué des millions de paysans. Il y a une tentation génocidaire. Raphael Lemkin, créateur du concept de génocide, a affirmé que ce qui avait été fait aux Ukrainiens en 1932-1933 en constituait un. Cette tentation se poursuit aujourd’hui. L’idéologie de Poutine est même plus archaïque que celle des bolchéviques, puisque l’URSS reconnaissait quand même que les Biélorusses et les Ukrainiens constituaient des nations différentes. (…) La spécificité de l’Ukraine, par rapport aux pays baltes, est historique. Kiev était une capitale d’un État médiéval, la Rus’, grand espace entre la Scandinavie et Byzance. Kiev est aussi l’un des berceaux de l’orthodoxie. Tchernihiv et Kiev existaient avant Moscou, le terme même de Rus’ étant appliqué au territoire ukrainien. C’est seulement à l’époque de Pierre Le Grand que le nom de Russie a été adopté. Un grand nombre de Russes pensent donc qu’il s’agit de leur territoire. C’est comme si la France, se fondant sur que le fait que, au XIXe siècle, le territoire allemand actuel s’appelait « Francie occidentale », en déduisait que l’Allemagne devait faire partie de la nation française. Cela n’a pas de sens. Les Russes n’ont aucune vision de l’avenir, ils n’ont qu’une vision du passé. De même, les totalitarismes du XXe siècle sont la conséquence des « empires blessés ». Tous ces régimes avaient pour point commun de vouloir régénérer un empire passé. La Russie souffre du même type de névrose. Faut-il confondre l’État russe et les Russes ? Si ces deux entités étaient amalgamées, Poutine n’aurait pas peur de la contagion libérale… Je ne vois pas de grande différence entre les deux. Il y a des libéraux et des opposants en Russie, mais 70 % des Russes soutiennent la guerre, peu protestent. De nombreux Ukrainiens ont des proches en Russie avec lesquels ils ne peuvent plus converser : quand ils envoient des vidéos des bombardements, ils s’entendent répondre qu’il s’agit de désinformation. Ils ne croient que la télévision. Ils ont peut-être peur, mais s’ils étaient très nombreux à manifester, la police serait impuissante. Pourquoi restent-ils passifs ? La population russe changera peut-être d’avis avec le temps, mais ce ne sera pas par opposition morale à la guerre, seulement à cause des déboires économiques.

Volodymyr Yermolenko, philosophe ukrainien, rédacteur en chef du média anglophone Ukraine World, propos recueillis par Gabriel Bouchaud et Laetitia Strauch-Bonart.

24 au 30 mars 2022 – Paris Match

(…) Les opérateurs comme Alcatel et Orange disposent de petites flottes de bateaux réparateurs, positionnés à différents points du stratégiques. Chargées de machines-outils, ces usines flottantes sont guidées vers la zone d’intervention grâce à des instruments de réflectométrie, qui diagnostiquent l’état de fonctionnement des câbles. Une fois sur place, les extrémités des câbles sectionnés sont repêchées à l’aide d’un grappin. À bord, elles sont soudées à un tronçon neuf, fibre par fibre, avant d’être à nouveau immergées. Mais les capacités de réparation disponibles ne permettraient pas de faire face à une attaque simultanée sur plusieurs câbles au milieu de l’Atlantique. Ce scénario catastrophe est rendu crédible par les capacités de la flotte russe à opérer dans les grands fonds marins. En surface, elle dispose de navires « océanographiques » qui peuvent larguer un mini-sous-marin jusqu’à 6000 mètres de profondeur. On soupçonne un de ces bateaux, le « Yantar », basé à Mourmansk, la principale base navale russe, d’avoir effectué au cours de l’été 2021 une longue mission de repérage en mer d’Irlande, à proximité de deux câbles de communication. Selon le « Times », le navire a passé du temps à naviguer en zigzag au large des comtés de Mayo et de Donegal avant de s’éloigner dans l’Atlantique. Un comportement « hautement suspect », selon des sources militaires britanniques. Par conséquent guette ses moindres mouvements. « Nous pensons qu’il s’apprête à partir en mission, explique le commandant Éric Lavault, porte parole de la marine. Dans ce cas, il lui faudra une petite semaine pour gagner l’Atlantique. S’il agit dans les eaux internationales, on pourra le pister et l’interroger par radio pour savoir ce qu’il fait. Mais le principe de la liberté prévaut. En dehors des eaux internationales, qui s’étendent jusqu’à 12 milles nautiques, il peut faire ce qu’il veut ! » Et s’il coupait son transpondeur, ce système radar qui le rend détectable à tout moment ? « Peu importe, on le suivra. » S’il est assez facile de tracer un navire en surface, les mouvements des sous-marins sont quasiment indécelables. (…) Les satellites pourraient-ils prendre le relais en cas de panne géante ? Impossible, selon les experts interrogés. Leur capacité est trop faible. « Les câbles sont des autoroutes, les satellites de petites bretelles d’accès », estime Pau Gabla, vice-président chargé des ventes et du marketing chez Alcatel Submarine Networks (ASN). En revanche, les opérateurs pourraient utiliser des chemins détournés, en déviant, par exemple, une partie des connexions Internet vers l’Afrique pour les faire remonter ensuite vers l’Europe. Par prudence, les Gafam veillent à quadrupler les lignes qui relient leurs serveurs. « Si un câble tombe, on peut faire passer le trafic par d’autres », confirme Hugues Foulon chez Orange

Rémy Dessarts, journaliste.

26 mars 2022 – Libération

(…) L’opposition entre les affaires extérieures, fondées sur une logique de survie, et les affaires intérieures, visant à améliorer les conditions de vie et à chercher la vie bonne, est de plus en plus questionnée. Les individus s’investissent davantage émotionnellement face aux événements internationaux, a fortiori sur le sort de semblables en proie à la guerre, sur le continent européen. Une des manifestations les plus visibles de la bienveillance positive consiste à s’engager et à porter secours aux vulnérables ainsi qu’aux personnes en détresse, ce qui est concrètement mis en œuvre par de nombreuses femmes et hommes sur place. Regardez l’accueil de millions d’Ukrainiens en Pologne, en Hongrie, en Roumanie, en Moldavie, en Allemagne et dans d’autres pays européens. Regardez la multiplication des dons pour assurer l’aide humanitaire ainsi que le soutien populaire aux organismes comme le Haut-Commissariat aux réfugiés ou l’Unicef. Ces élans de solidarité prouvent l’existence de trois phénomènes qui attestent d’une bienveillance possible en temps de guerre : une posture d’État favorisant cet accueil (y compris lorsque les gouvernements de ces États ont pu adopter des mesures restrictives sur ce sujet auparavant), le rôle des associations et des ONG mais aussi des individus ordinaires en tant qu’acteurs qui assurent la logistique et l’accueil des réfugiés, ainsi que l’extension de la bienveillance au profit des étrangers distants. Cette extension est un enjeu majeur car ce sentiment se déploie plus facilement d’abord dans la proximité, dans le face-à-face, et se limite souvent à la sphère des proches. Néanmoins, cette spontanéité demeure sélective selon les guerres. Elle n’est pas de même épaisseur pour le Yémen, où une guerre civile meurtrière fait rage depuis 2014. (…) Cette guerre semble pourtant signer la victoire des approches réalistes, qui laissent peu de place à la bienveillance… D’abord, le réalisme peut très bien s’accommoder d’une « fausse » bienveillance. S’en réclamer contribue à asseoir son image, à l’image de la diplomatie publique chinoise dans les pays du Sud. Mais toute politique est le produit de décisions humaines, qui ne se façonnent pas seulement, selon l’approche réaliste, à partir de la raison d’État ou d’un calcul, mais aussi sous l’influence des affects et des passions comme l’a montré le politiste Pierre Hassner. Ayant vécu la fin de la guerre froide et associant la chute de l’Union soviétique à la plus grave catastrophe géopolitique du XXe siècle, Poutine éprouve une dissonance entre l’image qu’il se fait de la Russie et l’image que lui renvoient les autres États occidentaux. Il nourrit un ressentiment à l’égard de ce qu’il perçoit comme une absence de respect, notamment depuis l’intervention militaire du Kosovo en 1999. Ce facteur ne doit pas écarter le paramètre idéologique qui l’influence aussi : la lutte contre la démocratie et la volonté de préserver un régime autoritaire. (…) La bienveillance n’a pas bonne presse mais elle possède une valeur intrinsèque, celle de l’attention, à soi, aux autres et au milieu. Elle est souvent associée à tort à de la neutralité (ne pas prendre part à un conflit), à de l’hégémonie paternaliste (fonder un ordre au profit de tous les États, comme la Grande-Bretagne au XIXe siècle) ou encore à de la duplicité (feindre la bienveillance pour protéger in fine ses intérêts). Mais elle peut être mobilisée activement comme dans le cas de la « retenue stratégique », c’est-à-dire l’appel à la tempérance dans les interactions entre États. Certaines mesures visant à éviter l’escalade existent depuis la guerre froide avec la prévention des incidents en mer, ou sur la pré-notification des tirs de missiles. Ces mesures ont été appliquées dans le conflit syrien, lorsque les Etats-Unis et la Russie ont partagé des informations concernant leur stratégie respective. C’est une modération dans l’usage de la force. En parallèle, le principe juridique de « due diligence » (ensemble de vérifications, ndlr) vise à ne pas nuire sur un mode volontaire, par exemple face aux enjeux climatiques, en matière de cybersécurité ou droits fondamentaux à travers la protection des biens culturels.

Frédéric Ramel, philosophe, propos recueillis par Clémence Mary.

27 mars 2022 – Le JDD

(…) Si Vladimir Poutine est tenu pour l’instant en échec, c’est parce qu’il a surestimé la valeur de son armée et sous-estimé celle de l’adversaire. Les envahisseurs n’ont pas construit l’outil logistique pour obtenir la victoire. Ils ont oublié la leçon de la Grande Guerre patriotique contre les nazis ! Et ils restaient sur l’image de l’armée ukrainienne de 2014, celle, plus faible qu’aujourd’hui, qu’ils avaient affrontée au Donbass. Enfin, il ne faut pas négliger un incroyable défaut d’organisation : il n’y a pas d’unité de commandement des forces russes. Elles ont dispersé leurs efforts au lieu de les concentrer, comme l’avait théorisé le maréchal Foch. Et leur réseau de communication n’est pas crypté ! Que signifie cette absence de commandement unifié ? Poutine, comme Staline par le passé, ne veut sans doute pas voir surgir un héros militaire qui lui ferait de l’ombre. Mais cette méfiance a une conséquence très dommageable pour les Russes, elle empêche une bonne évaluation du théâtre des opérations. Elle explique en partie l’impréparation des troupes diminuées par des problèmes de ravitaillement qui n’ont pas été anticipés, tant le pouvoir croyait à la fable du rouleau compresseur. Poutine s’est aveuglé sur la résistance des Ukrainiens. (…) Au cours de ce premier mois de combat, ils ont enregistré environ 10 000 tués, auxquels il faut ajouter trois fois plus de blessés. Le chiffre est considérable au regard des 180 000 hommes engagés dans cette opération. Sur le plan du matériel militaire, 1 800 engins ont été détruits, et grâce à des prises de guerre les Ukrainiens ont doublé le nombre de chars dont ils disposaient avant le début du conflit. Résultat : les unités russes s’enterrent et privilégient désormais deux axes : la prise de Marioupol, qu’il faut à tout prix faire tomber, et celle d’Odessa pour priver l’adversaire d’accès à la mer. (…) Les soldats ukrainiens ne sont que 200 000 contre 1 million potentiellement. Mais les 42 millions d’habitants du pays envahi sont derrière leurs soldats, du conducteur de tramway à Kiev aux mères et aux grands-mères qui assurent à chaque combattant des repas chauds. On a l’impression que les Russes ne peuvent plus gagner et les que les Ukrainiens ne peuvent plus perdre, dans ce conflit désormais mondialisé par ses conséquences économiques. La question la plus importante est celle du recours de Poutine à l’arme chimique ou nucléaire. La rhétorique russe sur ce thème s’est aggravée.

Jérôme Pellistrandi, général et rédacteur de la Revue Défense nationale, propos recueillis par Pascal Ceaux

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