LA SEMAINE 13 EN 7 ARTICLES

1/ le un hebdo – Les concessions ukrainiennes de très grande envergure ; 2/ Franc Tireur – La meute de Zemmour ; 3/ Le Figaro – L’abstention au service de la dictature ; 4/ L’Express – La « netflixisation » de la guerre ; 5/ L’OBS – Poutine et la jalousie « Proustienne » ; 6/ Fukuyama et la régression des démocraties libérales ; 7/ Challenges – La mauvaise flèche de Larcher

30 mars 2022 – le un

(…) Le fait que l’armée russe se fasse étriller permet en effet à l’Ukraine de négocier dans une position de relative force. D’où le caractère assez impressionnant des concessions que le président Zelensky se sent en mesure de faire, lorsqu’il a proposé la semaine dernière de lâcher l’intégralité du Donbass et de reconnaître l’annexion de la Crimée. Il n’aurait pas été en mesure de proposer une négociation sur cette base si l’Ukraine connaissait une déroute. Prenons comme comparaison la guerre de 1870, qui n’est pas la plus mauvaise des analogies, avec une guerre bilatérale entre deux pays importants. Imaginez alors que les Prussiens réclament l’Alsace et la Lorraine et que les Français acceptent en proposant, en plus, la Champagne et les Ardennes ! Voilà, en somme, ce que propose Zelensky quand il évoque la cession du Donbass, soit un cinquième du territoire et de la population. C’est une concession de très grande envergure, et le fait que la Russie paraisse la refuser donne la mesure des ambitions de Poutine dans cette guerre : il ne joue pas pour emporter seulement un cinquième de l’Ukraine. (…) Quelles sont les conditions pour que le moment de véritable négociation advienne ? La réponse courte est qu’on ne sait pas, puisqu’il ne semble pas qu’on en soit déjà arrivé là. Mais on peut émettre des hypothèses. La première, la plus optimiste, c’est que Poutine se résigne à ne pas monter en gamme dans les moyens qu’il utilise. Une négociation pourrait alors se nouer sur la base d’une deuxième partition de l’Ukraine, après celle de 20&4, en attendant que la Russie de Poutine se refasse, quelques mois, quelques années, et entame les opérations militaires nécessaires pour terminer le travail à travers une partition définitive. N’oublions pas que les buts énoncés par Poutine sont des buts maximalistes, soit la non-reconnaissance de l’Ukraine comme un sujet politique. (…) Quelle serait alors l’hypothèse pessimiste ? La mise à exécution des risques évoqués ces derniers jours, avec l’usage par la Russie d’armes chimiques, et la possibilité d’un enchaînement de violences qui mène au recours à l’arme nucléaire – sujet dont on parle en ce moment à Bruxelles.

François Heisbourg, géopolitologue, propos recueillis par Julien Bisson

30 mars 2022 – Franc Tireur

(…) Ce ne sont que quelques secondes sur l’air des lampions, scansion spontanée d’un terrible slogan « Macron assassin !, Macron assassin ! » Mais l’incident qui a émaillé le meeting d’Éric Zemmour au Trocadéro, le 27 mars, est édifiant comme nombre de comportements des foules fanatisées. L’affaire en dit long, d’abord sur l’idéologie qui anime les plus déterminés des militants zemmouristes. La haine absolue du président sortant y est cardinale, car il représente tout ce qu’ils détestent : la poursuite de la construction européenne, l’espoir d’une mondialisation heureuse et, surtout, la foi dans le progrès. Profondément réactionnaire, le zemmourisme exclut que demain puisse être meilleur qu’aujourd’hui. Acquis au culte d’un passé repeint en or, Éric Zemmour assure que le pire est devant nous – sauf à lui confier le pouvoir, bien sûr. (…) Ensuite, ce dérapage est éloquent sur le candidat lui-même. Éric Zemmour n’a déjugé la foule qu’après le meeting, expliquant n’avoir rien entendu sur le moment : en réalité, il reprend vite le fil de son discours (après un long moment d’attente, comme à Villepinte lorsqu’il avait interrogé « on me dit fasciste », pour que la foule puisse exprimer sa haine. Déjà. Ndlr) pour que les cris se tarissent, sans les désapprouver. (…) Tout comme il a tenté en novembre de rendre François Hollande responsable des attentats de 2015, en affirmant que ce dernier avait « préféré que des Français meurent plutôt que d’empêcher des migrants de venir en France », Éric Zemmour essaye de faire d’Emmanuel Macron le responsable de toute l’insécurité française. (…) Comme on l’a vu à de nombreuses reprises lors de sa campagne, Zemmour attire pire que lui. Mais le candidat est désormais l’otage de ses ouailles, il a nourri la meute qu’il ne tient plus en laisse.

Christophe Barbier, éditorialiste

31 mars 2022 – Le Figaro

(…) En Russie, l’indicateur de confiance interpersonnel a toujours été faible : dans l’ensemble, les gens ne se font pas confiance. Cela vaut également par rapport à l’État : 90 % des Russes estiment qu’ils ne sont pas en capacité d’influer sur les affaires du pays. Le niveau de participation civique est faible, sauf aux élections présidentielles, où les gens sont contraints de voter. Dans le cas d’une élection nationale, le taux est d’environ 30 % , mais s’il s’agit d’une élection locale, c’est 10 %, voire 5 %. De nombreuses personnes n’ont jamais voté parce qu’elles ne croient pas que cela puisse faire une différence. Les années 1990, bien sûr, ont joué un rôle à égard, lorsque le système social s’est fortement dégradé. Mais ce système a été délibérément construit par Poutine qui, depuis le début des années 2000 tente de convaincre les Russes que la politique n’a aucun sens, qu’y participer est inutile et dangereux, et qu’il faut seulement penser à soi. Cette idée s’est incrustée dans la tête des gens : il ne faut même pas essayer de changer quoi que ce soit. Atomisation et dépolitisation, voilà le moyen le plus pratique pour « gérer » les gens, en les séparant et en éliminant les initiatives collectives. (…) Pour la société russe, c’est un désastre complet. En ne voulant pas s’intéresser à la question pour se préserver, les Russes accordent à Poutine un mandat pour accomplir les choses les plus terribles. En donnant cette approbation tacite, les gens sont de plus en plus enclins à lui apporter un soutien passif.

Gregory Ioudine, sociologue et philosophe, professeur à l’École des hautes études en sciences sociales et économiques de Moscou, propos recueillis par Alain Barluet

31 mars 2022 – L’Express

(…) Parlement européen, Chambre des communes britannique, Parlement canadien, Congrès américain, Knesset israélienne, Parlement Italien, Assemblée national et Sénat français, réunion de l’Otan, etc. : la tournée de Zelensky suit son cours alors qu’à chacune de ses interventions, l’Ukraine est un peu plus détruite et ses civils de plus en plus touchés. À chacune de ses interventions, il paraît plus fatigués, ses discours sont plus courts et son pays plus exsangue. À chaque fois, Zelensky réclame de l’aide militarisée – il a utilisé, face aux élus français, cette si juste et dramatique formule : « La liberté doit être bien armée. » Et il tente de convaincre en faisant des parallèles historiques à même de toucher les opinions publiques : Pearl Harbour, 11-Septembre, mur de Berlin, jusqu’à sa comparaison fort maladroite avec la Shoah. En France les spéculations allaient bon train sur les références auxquelles allait recourir le président ukrainien, de la Révolution française jusqu’à la Résistance et de Gaulle. Il a surpris en faisant un parallèle entre Verdun et la ville quasi détruite de Marioupol. Car, face à la destruction totale, il semble que ce ne soit même plus le temps de la révolution ni de la résistance, mais du constat. Sans armes offensives, sans aides supplémentaires, l’Ukraine tout entière sera réduite à Verdun. (…) Si l’Histoire est écrite par les vainqueurs, aujourd’hui elle est écrite, de minute en minute, par ceux qui maîtrisent les outils numériques. Si toutes les guerres ont une narration, jamais les termes de la dramaturgie n’ont été aussi présents : narratif, contre-narratif, scénario russe rodé, mise en scène maîtrisée, etc. C’est la « netflixisation » de la guerre. Les vidéos dont use le président ukrainien, que ce soit celle de Paris attaquée, ou celle diffusée devant le Congrès américain qui confronte l’Ukraine d’avant à l’Ukraine en guerre, brouillent un peu plus la frontière entre réel et fiction. Que Zelensky soit un comédien qui a joué le rôle d’un prof d’histoire devenu président de l’Ukraine juste avant de se présenter aux élections « en vrai », participe de cette évaporation du réel, des images « photogéniques » des villes détruites, accompagnées du récit désespéré des réfugiés, des coincés sous les bombes, des soldats en baskets, créant l’illusion d’assister à la saison 1 d’une série. (…) Le numérique, s’il permet de demeurer en contact quotidien avec l’Ukraine en guerre, est aussi un risque : celui d’accentuer le fossé entre la réalité et l’adaptation cette réalité en série, et de nous anesthésier face à la violence de la guerre dont nous ne savons plus ni le bruit des tirs et des bombes, ni les odeurs de poudre et de sang, ni les morts.

Abnousse Shalmani, engagée contre l’obsession identitaire, écrivain et journaliste.

23 mars 2022 – L’OBS

(…) En janvier 2018, les habitants de Hawaï ont cru pendant près de quarante minutes qu’un missile nucléaire avait été lancé sur leur archipel. À l’origine de cette fausse alerte, il y a un fonctionnaire qui a mal interprété un message enregistré à l’occasion d’un exercice. Si cela avait été un militaire, que se serait-il passé ? Les Américains comme les Russes ont une doctrine de « launch on warning » : les missiles peuvent être lancés sur la seule base de la détection d’une alerte, avant toute explosion. L’idée est d’éviter la destruction de ses propres missiles par la première attaque ennemie. Dans l’urgence, le président américain aurait pu déclencher une frappe. Il y avait alors deux suspects possibles : la Corée du Nord et la Russie. Imaginez la suite… Pourquoi, selon vous, la « dissuasion » nucléaire est-elle un leurre ? Je dois beaucoup au livre « The Doomsday Machine » (2017) de Daniel Ellsberg. Cet économiste est connu pour avoir volé les « Pentagon Papers », qui ont précipité la chute du président Nixon. On le sait moins, mais il a aussi été « planificateur de guerre nucléaire » – c’est le sous-titre du livre – auprès de la Maison-Blanche et du Pentagone. Sa thèse est que jamais les États-Unis n’ont pris la dissuasion au sérieux et qu’ils se sont toujours préparés à frapper en premier. C’est ce qu’on appelle la « préemption », ou striking second first, que l’on pourrait traduire par « représailles anticipées ». La dissuasion consiste à persuader l’autre de ne pas bouger parce que s’il le fait, il s’expose, pour reprendre les mots de Poutine, à des « conséquences que vous n’avez encore jamais connues ». Dans la préemption, c’est l’inverse : il faut convaincre l’autre que l’on est prêt à attaquer en premier, que l’on se pense au-dessus de ses représailles, défendu contre ses ogives, ce qui est impossible puisque aucun bouclier antimissile ne fonctionne à 100 %. Selon Ellsberg, c’est pourtant ce que se sont appliqués à faire les États-Unis : minimiser les dégâts causés par une frappe soviétique répondant à une première frappe de l’Amérique. Il n’y a donc jamais eu de tabou sur l’emploi de l’arme atomique. (…) Peut-être Poutine joue-t-il au fou, peut-être est-il paranoïaque, personne n’en sait rien. Je suis étonné, en revanche, que l’on s’étonne d’un paradoxe apparent. Si Poutine considère que l’Ukraine est un peuple frère, qu’elle est le berceau de la Russie moderne, pourquoi la détruit-elle ? Je n’y vois aucune contradiction. Il faut relire Proust sur la jalousie. Si l’on ne peut pas avoir l’objet désiré, on voudra empêcher les autres de l’avoir. Les « autres », dans le cas de l’Ukraine, c’est bien sûr l’Occident.

Jean-Pierre Dupuy, philosophe, a enseigné à l’École polytechnique avant de rejoindre l’université de Stanford, propos recueillis par Rémi Noyon

23 mars 2022 – Marianne

(…) La démocratie libérale n’est pas universelle, mais je ne lui trouve pas vraiment de modèle rival qui puisse représenter une meilleure forme de civilisation humaine. La seule qui l’ait vraiment concurrencée est la Chine. Elle possède un modèle politique et économique très différent, et a connu un succès dans la mesure où elle reste stable par autoritarisme et produit un taux de croissance économique élevé. Mais je ne suis pas non plus convaincu qu’il s’agisse d’une forme de civilisation préférable, car on ne voit pas des millions de personnes essayer d’entrer en Chine pour devenir des citoyens chinois, alors que c’est le cas dans les démocraties libérales. C’est en ce sens que je pense que le modèle de la démocratie libérale constitue toujours véritablement celui de la fin de l’Histoire, puisque c’est dans sa direction que les pays du monde qui se développent et se modernisent veulent aller. Des interrogations vous sont-elles tout de même venues depuis l’écriture de ce livre ? Oui, elles sont au nombre de deux. D’abord, il est plus difficile que je ne le pensais à l’époque d’atteindre cette fin de l’Histoire en faisant naître dans les différents pays un État moderne, dans lequel on trouve de faibles niveaux de corruption. Mais la question qui m’habite le plus est sans doute celle de la décadence politique : le fait qu’une démocratie libérale peut régresser et devenir moins développée. Nous en avons vu des exemples, à commencer par les États-Unis, où nous avons observé une poussée du populisme qui a vraiment affaibli certaines institutions démocratiques. La plupart des démocraties avancées sont confrontées à ce type de défi politique. Et puis, évidemment, la guerre en Ukraine représente encore un autre défi, qui est beaucoup plus manifeste et dangereux : la possible résurgence d’un certain fascisme, du moins d’un nationalisme extrême – modèle qui n’est malheureusement pas mort en ce monde -, prêt à utiliser la force militaire pour conquérir d’autres pays.

Francis Fukuyama, historien auteur de « La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme », propos recueillis par Étienne Campion.

31 mars 2022 – Challenges

(…) La démocratie est fragile, spécialement en temps de crise ! : elle a besoin du soutien de tous les démocrates ! C’est ce qui rend particulièrement choquants et dangereux les propos récents de Gérard Larcher. Reprochant à Emmanuel Macron de ne pas débattre avec ses concurrents, le président du Sénat ajoute : « S’il n’y a pas de campagne, pas de bilan, pas de projet, la question de la légitimité du gagnant se posera. » Mais où a-t-il vu qu’il n’y a pas de campagne ? Le bilan de Macron est dressé en permanence, de façon évidemment négative, par tous ses concurrents, positivement défendu par tous ses partisans et par lui-même. Son programme ? Il l’a exposé dans une longue conférence de presse, le 17 mars, il y est revenu dans plusieurs entretiens avec la presse ou des électeurs, il y consacrera ses interventions télévisées de candidat. Que lui demander de plus ? De débattre avec ses onze concurrents, ou même les plus importants d’entre eux ? L’imagine-t-on, seul contre tous, répondre en dix minutes – au nom de l’égalité du temps de parole – à deux heures de critiques ? On me dira que l’attitude de M. Larcher est de bonne guerre : il fait flèche de tout bois, se souciant moins de la pertinence de ses arguments que de leur efficacité polémique. Admettons. Mais le procès en illégitimité qu’il prétend ouvrir n’est pas seulement sans pertinence factuelle. Il est aussi, et surtout, juridiquement inconsistant et politiquement délétère. Il va de soi qu’aucun texte, dans notre constitution, ne proportionne la légitimité d’un élu à la qualité supposée de sa campagne. Et qu’aucune démocratie ne peut fonctionner valablement si cette légitimité est perpétuellement remise en cause par n’importe qui, a fortiori par le deuxième personnage de la République ! Sur ce point au moins Macron a bien répondu : « Un président de Sénat ne devrait pas dire ça ! » C’est qu’il devrait mettre les intérêts de son pays plus haut que ceux de son camp. Et le respect des institutions, plus haut que tout.

André Comte-Sponville, philosophe, éditorialiste.

Une réflexion sur “LA SEMAINE 13 EN 7 ARTICLES

  • 3 avril 2022 à 14 h 54 min
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    Barbier et sa “mondialismes heureuse “… je rigole.

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