LA SEMAINE 15 EN 7 ARTICLES

1/ le un hebdo – Les nuits racistes ; 2/  le un hebdo – Les appétits de vulgaires ambitieux ; 2/ Franc-Tireur – Le pot de miel de Le Pen ; 4/ Le Figaro– La logique paranoïaque de Poutine ; 5/ L’OBS – L’illibéralisme tue la démocrate ; 6/ Le Point – La banalité du bien ; 7/ Libération – Imaginons Marine Le Pen au pouvoir…

6 avril 2022 – le un hebdo

(…) Il est avéré que l’élection de Trump fut, entre autres, l’expression de cette panique identitaire. Un peu plus d’un an après l’insurrection du 6 janvier, un Parti républicain fanatisé porte directement l’étendard du suprématisme blanc. Obsédé par les redécoupages avantageux des zones électorales, il mène une lutte acharnée, jusque devant la Cour suprême qui lui est favorable, contre le droit de vote des minorités. C’est un spectacle terrifiant, dans un système bipartite, que cette fuite en avant d’un des deux partis dans le mensonge, le complotisme et la défense à tout prix des privilèges d’un groupe ethnique. À croire que ses dirigeants, alignés sur leur base électorale raciste, en sont venus à estimer qu’il valait mieux en finir avec la démocratie plutôt que de la voir devenir sociale et multiraciale, et détruire le gouvernail pour ne pas avoir à le manœuvrer à tour de rôle. Quand l’extrême droite sera arrivée au pouvoir en France, que ce soit en 20é2 ou en 2027, élue sur son propre nom ou derrière le faux-nez des cyniques qui auront repris à leur compte le storytelling nationaliste et revanchard qui lui tient lieu de programme, je me demande qui, en France, osera parler de suprématie blanche. S’agit-il pourtant d’autre chose ? Le « grand remplacement » est encore qualifié de théorie raciste quand je lis à son sujet dans Le Monde, mais pour combien de temps ? La vitesse à laquelle elle se répand dans les esprits prouve qu’elle donne une physionomie à un cauchemar commun, beaucoup plus commun qu’on ne veut l’admettre. Les vies oniriques des électeurs de Zemmour/Le Pen (et de ceux qui partagent leur diagnostic mais pas les solutions) sont reliés par une seule et même passerelle. Des femmes et des hommes à la peau sombre et aux cheveux frisés l’arpentent. Ils ont décidé de sortir de la coulisse : ils ne se contentent plus de conduire des VTC ou de porter des djellabas à Roubaix ; ils se présentent à des élections, s’expriment à la télé, dirigent des entreprises, participent à la vie civique de leur pays. Ce ne sont pas les immigrés et les étrangers qui hantent la nuit raciste que traverse la France, ce sont leurs enfants devenus français, et leurs petits-enfants, et la progéniture de ceux-ci, des générations entières de Français imposteurs, de faux frères qui n’auront de français que la nationalité, la langue et la culture, car ce blockbuster idéologique fait passer en contrebande l’idée qu’il faudrait, pour être pleinement français, être blanc. (…) Entre mon rêve d’une république multiculturelle et le désastre du présent, des attentats djihadistes ont ensanglanté le pays et jeté le soupçon sur les allégeances véritables des Arabes de France, en particulier s’ils ont le malheur de porter une barbe ou un hijab. Dans l’Amérique post-11-Septembre, il valait mieux ne pas avoir la peau brune. L’écrivain Ayad Akhtar l’a raconté dans son génial Homeland Elegies. Comment ne pas perdre le goût d’un pays qui ne sera jamais tout à fait le sien ? La France de 2022 manifeste une inlassable hostilité à l’encontre  des responsables du prétendu grand remplacement, on aura sans cesse parlé d’eux dans cette campagne, on ne les aura jamais entendus. Un silence assourdissant depuis ce côté de l’Atlantique qui est devenu le mien, où la calamité raciste qui fait rage est au moins nommée et combattue comme telle.

Sabri Louatah, écrivain et scénariste.

13 avril 2022 – le un hebdo

« Dans une société où les fondements de l’ordre politique et de l’ordre social se dérobent, où l’acquis ne porte jamais le sceau de la pleine légitimité, où la différence des statuts cesse d’être irrécusable, où le droit s’avère suspendu au discours qui l’énonce, où le pouvoir s’exerce dans la dépendance du conflit, la possibilité d’un dérèglement de la logique démocratique reste ouverte. Quand l’insécurité des individus s’accroît, en conséquence d’une crise économique, ou des ravages d’une guerre, quand le conflit entre les classes et les groupes s’exaspère et ne trouve plus sa résolution symbolique dans la sphère politique, quand le pouvoir paraît déchoir au plan du réel, en vient à apparaître comme quelque chose de particulier au service des intérêts et des appétits de vulgaires ambitieux, bref se montre dans la société, et que du même coup celle-ci se fait voir comme morcelée, alors se développe le phantasme du peuple-un, la quête d’une identité substantielle, d’un corps social soudé à sa tête, d’un pouvoir incarnateur, d’un État délivré de la division. »

Claude Lefort, philosophe (1924-2010), La question du politique (1983) repris dans Essais sur la politique XIXe-XXe siècles, Seuil, 1986.

13 avril – Franc-Tireur

(…) Faire barrage nous lasse tous. Mais si nous n’allons pas voter contre Marine Le Pen au second tour en raison de cette lassitude, c’est la corde qui nous pend au nez. Marine Le Pen deviendra présidente de la France. Et nous changerons de monde. Nous entrerons dans une crise politique et morale comparable à celle traversée par les Américains sous Donald Trump dans un contexte autrement plus périlleux. Cinq défis menacent notre avenir immédiat : l’inflation, la pandémie, l’islamisme, une guerre avec Poutine et le réchauffement climatique. Sur ces cinq dossiers, la présidence de Marine Le Pen laisserait une empreinte carbone irréparable. L’inflation et la pandémie demandent du calme et de l’habilité économique. Des qualités tout simplement inverses à celles du Rassemblement national. La lutte contre l’islamisme exige un immense sang-froid au sommet de l’État, de résister au séparatisme au niveau local tout en évitant de nourrir la propagande victimaire islamiste au niveau national. L’extrême fera exactement l’inverse. Ne parlons pas de notre survie écologique. Oubliez les beaux discours. À la fin du mandat de Marine Le Pen, la seule espèce protégée sera le Français qui se croit de souche, et en encore, s’il a la carte du RN. (…) Politicienne en diable, elle connaît par cœur tous les tours de passe-passe. Un vrai pot de miel. Je n’ai plus envie de plaindre les électeurs qui tombent dedans. Je leur en veux. Vingts ans qu’ils nous privent d’un véritable choix démocratique. Sans l’intelligence d’autres électeurs, le barrage aurait cédé depuis longtemps. Mais voilà les raisons de s’inquiéter. L’intelligence collective baisse à vue d’œil, la dédiabolisation est achevée, la fatigue et la confusion gagnent les esprits, la nouvelle génération n’a pas la mémoire du FN, les faux-semblants triomphent, la propagande nous submerge, l’émotion règne en maître et des électeurs peuvent croire Macron quoi qu’il arrive. Pour toutes ces raisons cumulées, Marine Le Pen peut passer.

Caroline Fourest, journaliste.

14 avril 2022 – Le Figaro

(…) Pour Poutine, depuis 2008 au moins et certainement depuis 2012, nous menons une guerre constante contre la Russie, et contre lui personnellement, ce qui dans son esprit revient à la même chose. L’expansion défensive de l’Otan aux pays Baltes ? Une agression contre la Russie. Les manifestations de 2012 contre le retour de Poutine à la présidence ? Un complot américain pour le renverser. Le Maïdan ukrainien ? Un coup d’état poussé par le département US pour affaiblir la Russie. Les sanctions après l’invasion de la Crimée et du Donbass ? La preuve que jamais l’Occident n’acceptera la Russie comme un partenaire égal. Poutine a donc tiré les conséquences logiques de sa vision paranoïaques du monde et de ses rapports de force. Depuis dix ans, il œuvre pour nous affaiblir, pour saper l’Union européenne, pour miner la démocratie américaine. Il finance la plupart des parties d’extrême droite de l’Europe, dont le Rassemblement national. Il achète nos hommes politiques à tour de bras (songeons à François Fillon et Gerhard Schröder), il soutient Viktor Orbán et Matteo Salvini, il a fait mettre en œuvre tous les moyens de ses fermes à trolls et de ses services de sécurité pour pousser l’indépendance du Brexit. Il a largement contribué à faire élire Donald Trump. Si ce n’est pas pour nous mener la guerre, alors qu’entend-on par ce terme ? Et surtout, si Poutine considère tout soulèvement populaire spontané comme un acte de guerre téléguidé par nous, comment alors doit-il voir les sanctions actuelles et nos livraisons d’armes aux Ukrainiens, aussi limitées soient-elles ? (…) Mettons un embargo total sur le pétrole russe, et que Poutine aille le vendre aux Chinois à 30 % de sa valeur sur le marché. Cessons dès maintenant toutes les livraisons de gaz russe en Europe : les trois pays Baltes, entièrement dépendants de ce gaz, le font, l’Allemagne, l’Autriche et la France peuvent le faire aussi. Nous trouverons des solutions, peut-être même ces solutions durables que les chercheurs nous proposent depuis des décennies, et que nos politiciens n’ont cessé de remettre aux calendes grecques. Et livrons enfin aux Ukrainiens les armes qu’ils réclament. Puisque nous sommes en guerre mais n’y enverront pas nos soldats, alors donnons aux soldats ukrainiens les moyens non seulement de ne pas perdre, mais de gagner cette guerre dans laquelle nous sommes tous engagés.

Jonathan Littell, écrivain et cinéaste franco-américain, Prix Goncourt 2006 pour son roman Les Bienveillantes.

14 avril 2022 – L’OBS

(…) Certains observateurs ont cru à un moment que la saison des populistes était terminée. Tous les populistes de droite qui se référaient au Brexit et à Donald Trump, qui voulaient faire des « Frexit » ou des « Italexit », réalisaient que le Royaume-Uni était dans une situation très difficile, que Trump, leur référence, avait perdu les élections, tandis qu’ensuite le Covid a mis en évidence l’importance d’une Europe solidaire, capable de verser des sommes importantes aux États. Il n’en est rien. Le néopopulisme d’aujourd’hui est un phénomène durable, profond, mondial, et non pas une poussée de fièvre passagère, comme ont pu l’être les expériences populistes du passé. Rien à voir avec le poujadisme de la IVe République, exemple emblématique en France de populisme, qui n’a duré que quelques années jusqu’à ce que de Gaulle revienne au pouvoir. Aujourd’hui, le néopopulisme s’enracine car il a partout les trois mêmes grandes causalités : l’essoufflement de nos démocraties libérales et représentatives, que l’on résume souvent par l’expression de « fatigue démocratique » ; le chômage, les inégalités sociales et la précarité du marché du travail dans un monde globalisé ; et enfin les interrogations culturelles et identitaires. Ce néopopulisme prend-il une forme de plus en plus définie avec le temps ? Dans le monde de la recherche, il existe trois pistes majeures de réflexion pour appréhender le populisme, toujours compliqué à cerner et à définir. La première consiste à dire que le populisme est une thin ideology, une idéologie mince, difficile à identifier. En effet, il n’existe pas de grandes doctrines ni de grands auteurs sur le populisme, à l’exception notoire de la tentative de définition du populisme de gauche par le philosophe belge Chantal Mouffe et son mari, l’Argentin Ernesto Laclau [une stratégie de conquête du pouvoir qui consiste notamment à remettre de la passion dans le champ politique en opposant le peuple aux élites, afin de lutter contre l’hégémonie néolibérale, NDLR]. Une deuxième école considère que le fait de jouer le peuple contre l’élite est une stratégie pour conquérir le pouvoir et le garder ensuite, en continuant à mobiliser les foules pour soutenir le chef. Selon la troisième hypothèse, que j’ai développée dans mon livre « Peuplecratie », le populisme est un style, une manière d’être, une façon de parler. Certains populistes s’expriment de manière simple et vulgaire, adoptent certaines attitudes corporelles, comme l’Italien Matteo Salvini, car c’est ainsi qu’ils perçoivent le peuple. Ce style a tendance à se diffuser y compris chez ceux qui s’opposent aux populistes. On l’a vu avec Matteo Renzi ou encore Emmanuel Macron, qui se présentait en 2017 comme le candidat antisystème, l’homme nouveau. Je crois que le populisme actuel ressemble de plus en plus à une combinaison plus ou moins organisée de ces trois grandes définitions. (…) Si elle gagnait les élections, Marine Le Pen se retrouverait immédiatement face à un dilemme : respecter les institutions ou s’emparer des pouvoirs considérables que donne la Constitution au chef de l’État pour les bousculer. Tous les populistes, quand ils arrivent au pouvoir, considèrent que le peuple a vaincu grâce à eux et que la souveraineté populaire ne peut donc accepter des contre-pouvoirs. C’est la « tyrannie de la majorité » chère à Alexis de Tocqueville. En Italie, le Mouvement 5 Étoiles et la Ligue de Matteo Salvini, lorsqu’ils ont gouverné l’Italie en tandem en 2018 et 2019, ont voulu bousculer les institutions. Mais elles leur ont résisté. La présidence de la République et la Cour constitutionnelle ont fait office de garde-fous. Et, en fin de compte, au lieu de les affaiblir, nombre de ces populistes se sont en quelque sorte acculturés aux institutions. En France, si jamais Marine Le Pen l’emportait, il faudrait voir quelle serait la capacité de résistance des institutions de la Ve République, mais elle disposerait d’un grand pouvoir. En ce sens, on pourrait s’attendre à ce qu’elle suive le modèle hongrois de la démocratie illibérale. Cette notion s’avère fort intéressante. Premièrement, elle montre que, contrairement aux fascistes des années 1930, les néo-populistes prétendent être les meilleurs des démocrates. Deuxièmement, elle permet de comprendre une dynamique en cours, celle du glissement progressif d’une démocratie libérale et représentative vers quelque chose d’autre, en l’occurrence la démocratie illibérale. Le modèle hongrois fonctionne de la manière suivante. Orbán se présente comme un démocrate puisqu’il se représente devant les électeurs tous les quatre ans pour obtenir l’onction du suffrage universel. Une fois au pouvoir, parce qu’il pense incarner la volonté du peuple et exprimer la souveraineté populaire, puisqu’il n’y a en face qu’une minorité qu’il stigmatise, il considère que son pouvoir est sans limites. Il peut alors réduire les libertés, censurer les médias, nommer des juges à la Cour constitutionnelle qui sont à sa solde, étouffer les libertés académiques… Étant donné qu’il vient une nouvelle fois de remporter massivement les élections, il va certainement utiliser ce triomphe pour accroître encore son emprise sur le pays. La démocratie illibérale est au cœur même de la potentialité du populisme et elle est déjà installée au cœur de l’Europe.

Marc Lazar, professeur d’histoire et de sociologie politique, propos recueillis par Sarah Halifa-Legrand.

17 avril 2022 – Le Point

Selon le dernier rapport de Freedom House, en 2021, les institutions démocratiques se sont détériorées dans 60 pays – une « récession démocratique » qui ne se dément pas depuis seize ans. Au sein de la Fondation du camp des Milles, avec Philippe Mossé, directeur de recherche émérite au CNRS, vous avez conçu l’indice d’analyse et d’alerte républicaine et démocratique (AARD), qui dessine lui aussi une tendance pour le moins inquiétante depuis des années. Le moment de paniquer pour nos démocraties libérales est-il venu ?

Alain Chouraqui (AC) : Il ne faut certainement pas paniquer, car ces processus, même délétères, sont longs et en partie réversibles. Et surtout on peut toujours y résister, le plus tôt étant évidemment le mieux. Par contre, il y a bien une forte alerte démocratique qui doit conduire à la réflexion et à l’engagement sur le système démocratique à améliorer, sur la justice sociale à mieux respecter, sur le rapport à l’autre dégradé, sur les enjeux écologiques insuffisamment traités. En parallèle, la démocratie a besoin des citoyens pour se défendre contre les tentations autoritaires, qui ne feraient que masquer ou aggraver ces vrais problèmes et, en tout cas, en retarder les solutions. Notre indice AARD a été élaboré à partir des caractéristiques communes observées dans les étapes qui ont pu mener au pire dans l’histoire. Il est vrai qu’à notre propre surprise, il fait apparaître une tendance extrêmement marquée à l’augmentation des risques pour notre démocratie, puisque cet indice est passé de 100 en 1990 (première année où des chiffres permettent une comparaison rigoureuse) à 488 en 2021, soit une multiplication des risques par cinq en trente ans. Quelques années de baisse, comme en 2016-2017, après les attentats de 2015, montrent que peuvent être efficaces les repères forts transmis par les pouvoirs publics, l’action sécuritaire, mais aussi la modération résiliente d’une majorité de Français.

Depuis plusieurs années, les discours de Poutine mettent lourdement l’accent sur « l’identité russe » et l’opposent à un Occident « décadent » de par son attachement aux libertés individuelles et au multiculturalisme. L’un de ses inspirateurs, Alexandre Douguine, estime même que la démocratie est structurellement impossible aux « peuples slaves ». La crise actuelle en Ukraine peut-elle être vue comme un cas d’école de « vertige identitaire » ?

A.C. : Oui, car encore une fois l’extrémisme identitaire nationaliste a conduit à l’affrontement. Mitterrand disait que « le nationalisme, c’est la guerre » et nous l’avions oublié. S’y ajoutent même chez certains des dimensions ethniques, voire religieuses ! Quelle misère pour des peuples qui, dans la même rhétorique racialiste, se disaient pourtant « frères ». Tout cela se mêle aussi, comme vous l’indiquez, à un extrémisme contre « l’Occident décadent », ce qui ne manque pas de rappeler étrangement la posture de certains extrémistes islamistes et de conforter l’idée d’une démocratie prise en tenaille entre ces deux extrémismes, nationaliste et religieux, qui ont en commun cette lutte contre la « décadence » occidentale et contre ses libertés fondamentales. Cela confirme aussi que, si la question identitaire est légitime, l’obsession identitaire assassine et jette les hommes les uns contre les autres. (…) Mais le récit historique doit être travaillé pour fournir des repères utiles, pour passer du « Plus jamais ça ! » à « Comment faire pour ce “Plus jamais ça” ? ». Notre méthode pour ce travail est pluridisciplinaire et intergénocidaire. Pluridisciplinaire au sens où il s’agit de porter un regard sociologique, psychosocial, politiste, juridique, économique, philosophique sur l’histoire et pas seulement dans l’histoire. Intergénocidaire au sens de la recherche d’une convergence des mémoires sur les caractéristiques communes des mécanismes individuels, collectifs et institutionnels qui ont conduit aux crimes génocidaires contre les juifs (c’est l’histoire du camp des Milles), mais aussi les Arméniens, les Tsiganes, les Tutsis au Rwanda. Sur le plan psychosocial, on y trouve chaque fois par exemple l’effet de groupe, la passivité, les stéréotypes et préjugés, la soumission aveugle à l’autorité. Sur le plan sociétal, on constate chaque fois un engrenage – certes résistible – dont le moteur est l’extrémisme identitaire et qui peut se développer en trois étapes lorsque s’exacerbent les tensions « ordinaires » de toute société (divergences et peurs diverses, mauvais rapport à l’autre…). L’étape médiane est celle du passage possible de la démocratie au régime autoritaire. Elle est caractérisée historiquement par un rejet des institutions et des élites, des pertes de repères, des crispations identitaires, des violences racistes et antisémites. Nous y sommes donc. (…) « Ne rien faire, c’est laisser faire » est un des messages forts répétés au mémorial du camp des Milles à partir de l’expérience historique. Celle-ci nous dit, comme Einstein, que « le monde est dangereux à vivre, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ». Mais elle nous dit aussi que, a contrario, l’engagement est d’autant plus facile et efficace qu’il a lieu plus tôt. Beaucoup de personnes ne sont pas indifférentes, mais restent passives pour mille raisons, y compris parce que la désinformation gêne les prises de conscience. Il nous semble donc essentiel de montrer jusqu’où peuvent aller les conséquences d’une passivité ou d’un comportement grégaire. Apporter le recul de l’histoire et des sciences de l’homme nous semble être un bon moyen d’aider à combattre la myopie du quotidien pour en comprendre les enjeux réels. Trop nombreux sont ceux qui regrettent après coup de n’avoir pas su réagir à temps. Plus largement, c’est toute une éducation à la démocratie et à l’engagement qu’il faudrait désormais approfondir dans les écoles afin de rappeler que la démocratie ne repose pas seulement sur des élections libres, mais surtout sur l’implication durable de citoyens libres qui en constituent le principal contre-pouvoir.

On voit comment les mécanismes de psychologie sociale menant au pire sont, dans les faits, tout à fait courants et banals. Peut-on espérer vaincre un jour la nature humaine ?

A.C. : Oh, certainement pas ! Il ne s’agit pas tant de vaincre la nature humaine que d’en canaliser et éviter les mauvais côtés, et à l’inverse de s’appuyer sur les ressorts positifs qui existent aussi chez la plupart : l’empathie, la conscience morale, le sens de la justice, la capacité d’aimer, le désir de bien faire… Il y a une banalité du mal, mais, aussi, une banalité du bien. Et surtout un curseur à faire jouer entre les deux. Plus largement, la culture n’est-elle pas considérée comme un lent processus de civilisation de la nature humaine ? Certes, réversible, et c’est aussi pour cela qu’il ne faut plus rien laisser passer aujourd’hui afin de ne pas être à la merci d’engrenages ou de circonstances où se lâche souvent le pire de l’humanité.

Alain Chouraqui, directeur de recherche émérite au CNRS.

16-17 avril 2022 – Libération

DENIS PODALYDÈS

(…) Je survole quelques pages de Libération, et je tombe sur ces lignes : « De votre vote dépend la place que, dans notre société, nous voulons donner aux personnes face aux pouvoirs de l’argent. Je pense à la solidarité  envers les plus vulnérables, la possibilité de jouir de droits garantis ou encore d’accéder à la retraite en bonne santé. » C’est Mélenchon, me dis-je, ou d’un autre candidat de gauche. Non, Marine Le Pen ! Ce n’est pas la première fois qu’elle imite et s’approprie le discours de gauche le plus ancré. C’est même une confiscation. Se faire passer, devant Macron, dénoncé comme le candidat des riches, des villes et de la technocratie élitiste, pour la candidate de gauche, de la France populaire, provinciale, ouvrière et paysanne, oubliée des élites méprisantes, voilà le tour de force le plus éhonté qui soit. Marine Le Pen préside le Rassemblement national, naguère Front national, parti d’extrême droite, créé par son père (certes rangé au placard), né de la colère et de la haine de Français hostiles à la démocratie, aux étrangers, aux juifs (les riches), attachés aux colonies, défenseurs de la torture en Algérie, de la peine de mort, anciens collabos, anciens nazis, séditieux, factieux, racistes à plein nez, etc. On connaît – ou on oublie ? – cette histoire, ce pan honteux de notre histoire nationale la plus délétère, la plus éloignée de tout progressisme. Si Marine Le Pen avait été soucieuse de trancher réellement avec ce passé, ne l’aurait-elle pas publiquement dénoncé ? (…) Par une soigneuse campagne de communication, qui a dû coûter très chère tant il y avait de travail – mais cette femme est très riche -, et grâce au providentiel Zemmour qui a récupéré et transformé en puissance rhétorique toute la violence structurelle contenue dans le discours nationaliste et l’a un certain temps laissée sur sa gauche, elle s’est muée en large sourire, en mère élevant seule ses enfants, en tendre protectrice, entourée de chats et de jeunes gens qui ont tombé bombers, Doc Martens et poings américains – antisémitisme, racisme ouvert, « grand remplacement » non pas dénoncés mais jugés « ringards » dans leur forme de présentation – et ont affecté le profil de quasi ministrables. Elle parle même, non pas de « la » liberté, mais des « libertés ». J’ai même lu en bas d’une affiche : « libertés chéries ! » (…) L’Amérique de Trump a naturellement redonné légitimité aux pires figures de la haine antidémocrate, jusqu’à l’attaque du Capitole, apothéose de cette présidence catastrophique, louée et admirée par Marine Le Pen, elle qui a réussi, par dénégation, à faire oublier son Poutinisme – on n’en parle même plus, c’est ringard, c’est passé, on le laisse à Zemmour -, elle n’est même pas contre un immigration ukrainienne (blanche) [Même dénégation oubliée à l’encontre de Jean-Luc Mélenchon, NDLR de l’auteur de cette sélection]. (…) J’ai voté Mélenchon au premier tour. J’ai cru à une union possible de la gauche, de la vraie gauche. Celle-ci est là et Macron devra en tenir compte, comme il a naturellement retrouvé les voies de l’État providence pendant la pandémie, résumé dans le « quoi qu’il en coûte », dont Marine Le Pen serait incapable dans l’état policier qu’elle prépare. Le débat de 2007 avait révélé à la France entière l’étendue de son incompétence et de sa désinvolture. Nul doute qu’elle aura progressé pour le débat de la semaine prochaine, parce qu’elle ne peut pas faire pire qu’il y a cinq ans. Mais imaginons-la dans une pandémie, imaginons-la devant la catastrophe climatique, imaginons-la même face à l’Europe, aux États-Unis, face à l’Afrique, à la Chine : qui ne tremble pas devant une telle perspective ?

Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française.

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