LA SEMAINE 46 EN 7 ARTICLES

2021 – SEMAINE 46 / lundi 15 au dimanche 21 novembre

L’Ubérisation des sondages ; Le Wokistan à la conquête des Séries ; Le retour de bâton du wokisme ; Le Sahara, tombeau des civilisations ; Le métavers est une bombe à retardement ; L’éternelle indécision ; Des petits à l’assaut de Google.

17 novembre au 24 novembre – le un

(…) Avant, les sondages étaient réalisés en face à face ou par téléphone. Ces méthodes présentaient des défauts, mais pas autant que les sondages d’aujourd’hui, que se font quasi tous par Internet. Les enquêtes en ligne ont permis de surmonter les difficultés que les instituts rencontraient pour trouver des répondants, mais aussi d’abaisser les coûts. On est passé à un monde de production low cost : on fabrique des sondages à la chaîne, bon marché pour qu’ils soient immédiatement exploitables par les médias, et que cela fasse le buzz. Cela traduit une forme d’ubérisation du processus de fabrication des sondages. Quel est le problème ? D’abord, il est possible de renseigner n’importe quelle identité, et par ailleurs de répondre à peu près n’importe quoi à n’importe quelle question. Ensuite, ces panels présentent des biais importants. On se retrouve par exemple avec des personnes qui sont forcément connectées. Or, en France, et d’après les données de l’Insee et de France Stratégie, 16 % des Français ne se connectent jamais à Internet, et 43 % des 16-74 ans souffrent d’illectronisme, c’est-à-dire qu’ils ont du mal à utiliser Internet. Donc ces sondages excluent d’emblée toute une partie de la population, et notamment les moins diplômés. (…) Les sondages participent-ils à l’hystérie du débat public ? Ils ne sont pas les seuls responsables, mais je pense qu’ils constituent une pièce dans cette mécanique globale de spectacularisation et de brutalisation du débat politique. Ils viennent alimenter une machine à faire du bruit qui finit par nous rendre sourds. On prête toujours moins d’attention aux propos d’Éric Zemmour qu’à ses résultats dans les sondages, qu’on finit par considérer comme s’il s’agissait de votes établis et définitifs. Les instituts ont donc une part de responsabilité dans la construction du phénomène parce qu’il est clair que celui-ci relève en partie d’une bulle sondagière : il n’est même pas encore déclaré candidat, mais déjà présent au second tour de l’élection !

Alexandre Dézé, maître de conférence à l’université de Montpellier, propos recueillis par Vincent Martigny

17 novembre au 24 novembre – Franc-Tireur

(…) En 2004, The L World faisait une entrée fracassante dans le monde des séries. Des lesbiennes et des bisexuelles de West Hollywood, belles de toutes les façons possibles, plus ou moins riches, exerçant toutes sortes de métiers – coiffeuse, galeriste, journaliste, sportive, écrivain, serveuse, plombier – et surtout amoureuses. Ce qui promettait un certain nombre de rebondissements, de trahisons, de scènes érotiques. (…) J’ai aimé le spectacle de femmes multiples et variées, sans jamais avoir le sentiment que chacune se trimballait avec un drapeau ou une fiche signalétique, qui les aurait réduites à n’être que des noires, des blanches, des bi, des hispanos, des Iraniennes, etc. Elles étaient des personnages avant d’être des représentantes de minorités sexuelles, ethniques ou religieuses. Bref, je me suis dit que c’était gagné, que le tempérament, la personnalité, la singularité, les choix l’emportaient définitivement sur la naissance, l’origine, la couleur… ces données de base, fruits du hasard. Mais en moins de vingt ans, le Wokistan a lancé sa colonisation, et The L World est un des premiers bastions universels à tomber. Car The L World : Generation Q (Canal +), suite du premier, non seulement ne tient pas ses promesses, mais canarde à peu près tout ce qui faisait sa réussite. (…) Le pire (si, si, il y a un pire) : si en début de saison, tous les couples sont mixtes, à la fin de la saison 2, presque tous les couples reformés sont monoethniques. Bien sûr, un ou deux échappent au massacre de l’altérité, mais chacun est renvoyé à son origine, sa naissance, sa prison identitaire. Peut-être est-ce dans cet aveu d’échec que se niche la victoire des racialistes du Wokistan, qui ne supportent plus la vision de deux corps qui osent s’aimer et s’envoyer en l’air malgré leur différence de peau.

Abnousse Shalmani, journaliste, réalisatrice et écrivain

17 novembre – Le Figaro

(…) Aujourd’hui, je me concentre sur la création d’institutions parallèles immunisées contre cette idéologie illibérale [NDLR : le wokisme]: une nouvelle entreprise de médias, une nouvelle université au Texas. C’est ce qui me fait espérer. Ai-je bon espoir que les institutions qui ont déjà prouvé qu’elles étaient pourries par cette idéologie puissent être ravivées ? Non. Certaines personnes pensent que nous pouvons magiquement remonter à 1999, que le New York Times sera à nouveau le New York Times et que Harvard sera à nouveau Harvard. J’aimerais savoir ce qu’ils fument. (…) Pour s’en convaincre, il suffit de regarder ce qui est arrivé à la professeure Kathleen Stock à l’Université du Sussex : une lesbienne vient de quitter son travail après avoir été menacée physiquement, transformée en sorcière parce qu’elle n’avait pas la bonne opinion sur le genre (elle a été jugée « transphobe », NDLR). Regardez Peter Boghossian à l’Université d’État de Portland, philosophe poussé dehors. Que dites-vous à tous ces gens ? Dites-vous qu’ils étaient juste délirants ? Il y a littéralement des centaines d’exemples, dont moi chassée du New York Times. Sommes-nous tous des fous délirants ? (…) Le retour de bâton politique du wokisme a un potentiel énorme. Mais on peut penser aussi que le mouvement n’a pas fini de consumer entièrement les institutions élitaires d’où il est parti. Donc le wokisme va continuer à être vaincu dans les urnes. Mais il n’a toujours pas atteint son apogée dans les universités, dans les écoles, dans les journaux et les magazines, dans les revues savantes, dans les entreprises où les gens sont forcés de confesser leurs péchés. C’est-à-dire partout dans l’Amérique institutionnelle.

Bari Weiss, journaliste. Elle a démissionné en juillet 2020 du New York Times en raison de la censure idéologique de plus en plus pressante au sein de la rédaction.

18 novembre au 25 novembre – Le Point

(…) Triste mort de l’infini : l’endroit qui devait et a su incarner la liberté et l’extrême incarne aujourd’hui l’étroitesse et la frontière, la paralysie et l’interdit. Le Sahara est mort, et avec lui ces amoureux qui ne gardent que des souvenirs de sentiers et de prénoms de guides (j’en ai brièvement rencontré un, à Tamanrasset, qui se prénommait Nedjm, « Étoile, astre »), des photos et des souvenirs figés. Beautés interdites, bords du monde mortels, tombeaux ouverts. Infesté de djihadistes, de soldats, de kidnappeurs, topographie menacée de disparition et menaçante de disparitions, d’égorgeurs et de revendeurs d’être humains, le Sahara est aujourd’hui le tombeau des civilisations, la mort des espoirs de démocratisation laborantine, la sépulture de l’homme en short, la pierre tombale du méhariste ancien, le califat par le vide. On y ensable tous : armées et prêcheurs, chercheurs et passeurs. C’est donc la mort dans l’âme que l’on se souvient des belles photos d’autrefois où entre deux cailloux apparaissaient une planète étrangère, un arbuste millénaire, un ciel capable de se transformer en une poignée de sable dans la main ou des bivouacs qui vous reliaient à des lunes. (…) Ce lieu où les plus âpres esprits ont déterré d’étranges mystiques et qui fascine jusqu’à vous faire parfois changer de nom n’est plus. On s’en souviendra par le biais de photos, de documentaires « vus du ciel » (n’est-ce pas là une technique qui signe la pire des dépossessions ?) et d’actualités sinistres. On s’en souviendra un jour comme on le fait du tigre blanc, des espèces à rayures exubérantes et défuntes, des éléphants albinos… Voilà : le Sahara est mort et le désert s’étend.

Kamel Daoud

18 novembre au 25 novembre – L’Express

(…) Le conseil de surveillance est composé de personnes très intelligentes et bien intentionnées. Mais la façon dont il fonctionne est défectueuse. La méthode n’est pas la bonne, ils agissent a posteriori, en ne s’intéressant qu’aux contenus qui doivent être supprimés. Il faudrait que ses membres se demandent comment les algorithmes de classement à l’origine des messages mis en avant sur le fil d’actualité des utilisateurs, que se sont révélés particulièrement pervers, peuvent être modifiés et améliorés. Je sais que certaines personnalités de cet organisme souhaiteraient avoir un rôle beaucoup plus proactif… (…) Facebook a créé un mur autour de ses algorithmes, et personne ne sait vraiment ce qu’il s’y passe. Pour prendre une analogie, c’est comme si vous ne saviez rien de ce que vous mangez ou de la voiture que vous conduisez. Dans l’industrie alimentaire, on ne dit pas aux industriels ce qu’ils doivent produire, mais on leur impose de révéler la composition de leurs plats. Nous devrions faire pareil avec Facebook. Chaque fois qu’un de ses responsables est auditionné sur le fonctionnement des algorithmes, la même réponse est avancée : « Ces déclarations sont prises par des comités. » Comités dont nous ne connaissons rien. Or, si une ou des personnes étaient nommées responsables de leur programmation, dont l’impact affecte des centaines de millions de personnes, ils prendraient davantage de précautions dans chacune de leurs décisions. (…) Toutes les plateformes sont concernées par les mêmes problèmes. Mais certaines ont fait des choix différents. Le cas de Twitter est très intéressant. Chez eux, l’équipe chargée de la surveillance des discours haineux n’est pas chapeautée par la personne qui gère les relations avec les hommes politiques et les gouvernements. Il n’y a donc pas d’interférences et de décisions contraires aux intérêts des utilisateurs. Cette séparation est cruciale. Il faudrait faire la même chose chez Facebook, où les deux équipes rendent des comptes à une seule personne… Mark Zuckerberg. (…) Le métavers est un vrai danger. Il pourrait donner encore plus d’influence à Facebook. Quand vous allez mettre votre casque de réalité virtuelle, vous vous connecterez à un monde merveilleux : vous serez plus beau, mieux habillé, votre appartement sera plus grand… Et lorsque vous l’enlèverez, vous reviendrez à la réalité, nécessairement plus terne. Imaginez ce que cela pourrait produire chez des enfants et des adolescents… C’est une bombe à retardement. Je ne sais pas comment ce métavers va voir le jour, mais c’est exactement le genre de projet sur lequel la société civile devrait être consultée afin de contraindre Facebook à encadrer la mise en place d’un tel système, à élaborer des garde-fous. Ils ne le feront pas d’eux-mêmes. (…) L’Europe pourrait tout à fait créer une alternative comme Google + en investissant massivement afin de ne plus envoyer de 6 à 8 milliards de dollars en Californie chaque année.

Frances Haugen, ex-employée de Facebook, lanceuse d’alerte, propos recueillis par Raphael Bloch, Béatrice Mathieu et Emmanuel Paquette.

18 novembre au 25 novembre – L’OBS

(…) C’était magique. Jusqu’à mes 13-14 ans, c’était soumis à la censure maternelle. Les livres ne l’étaient pas beaucoup, mais le cinéma énormément. Il fallait regarder la cote des films sur la porte de l’église : « pour tous », « pour adultes », « pour adultes avec réserve », « à déconseiller », « à proscrire »… J’avais une cousine dont la mère était plus laxiste, c’est par elle que j’apprenais ce qu’on voyait de terrible au cinéma. « Le Diable au corps », bien sûr que ça m’attirait, avec un titre pareil ! Oui, le cinéma me faisait rêver. Et beaucoup plus tard, c’était l’endroit où l’on pouvait flirter. J’aime toujours y aller, ça reste un peu une fête. (…) Je l’ai écrit : une femme amoureuse, c’est comme une chatte qui se remet à courir. Donc ses petits chats, elle s’en fout… Ça se paie d’ailleurs d’une grande douleur, puis ça se termine. Et puis ça reste incompréhensible : pourquoi lui, pourquoi elle ? Avec toujours cette indécision : est-ce que c’était partagé ? (…) Je porte un regard très mesuré sur les choses. J’essaie toujours de me projeter au regard de l’histoire, et je sais que le sentiment qu’on éprouve ne correspond pas forcément à la réalité. Bien sûr, il n’y a pas assez de gens qui changent de classe sociale, pas d’amélioration globale de l’école, mais il n’y a pas que l’école qui fournit des possibilités d’émancipation. Et je mesure la droitisation des esprits, ce danger qui progresse depuis des années : on ne peut pas s’empêcher de penser à l’avant-guerre et à des choses comme ça. Mais je suis sûre que dans dix ans les gens se diront : « Ah oui, c’est vrai, dans les années 2à20, il y a eu le confinement… » La pandémie sera déjà oubliée. Et beaucoup d’autres choses aussi.

Annie Ernaux, écrivaine, propos recueillis par Grégoire Leménager

18 novembre au 25 novembre – Challenges

Un nouveau moteur de recherche est né. Un de plus. You.com s’est lancé le 9 novembre en version bêta, en anglais. Il promet de donner des réponses plus justes en préservant les données personnelles de ses utilisateurs. Le rêve. La start-up a été fondée à San Francisco, a déjà levé 20 millions de dollars et reçu le soutien de Marc Benioff, le cofondateur de Salesforce. Le moteur fait des propositions par plateformes – Linkedin, Twitter, Instagram…  – et scrute le Web pour affiner ses réponses. Ses créateurs ont passé un accord avec Microsoft et son moteur de recherche Bing, pour enrichir ses contenus. (…) Cela rappelle furieusement l’aventure de Qwant, notre champion national, qui a plutôt mal tourné. On ne sort pas indemne d’une joute avec Google qui rafle 90 % du marché mondial de la recherche sur Internet. Seules la Russie et la Chine parviennent à résister en imposant leurs moteurs locaux Yandex et Baidu. Google est la cible à abattre. (…) D’anciens dirigeants de Google se sont réunis pour fonder Neeva, un moteur de recherche payant avec cette promesse : « Rejoignez une recherche conçue pour vous, pas pour les annonceurs. » Moyennant un abonnement, l’utilisateur peut naviguer sans être tracé et en choisissant lui-même ses sources d’information. Sur sa page d’accueil, la start-up rappelle ce chiffre inquiétant : 40 % des résultats sur Google sont des publicités, pas toujours clairement identifiées comme telles.

Gilles Fontaine, rédacteur en chef

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