LA SEMAINE 17 EN 7 ARTICLES

1/ 25 avril – Le Figaro – La difficulté des seconds mandats ; 2/ 26 avril – lepoint.fr – Les sottises gratinées ; 3/ 27 avril – Le Figaro – Âme aplatie et nez écrasé sur le présent ; 4/ 27 avril – Le 1 hebdo – Démocratie directe et démocratie délibérative ; 5/ ­26 avril – L’Express – Formation et employabilité ; 6/  27 avril – La Croix – Elon Musk achète Twitter et face au respect des règles ; 7/ 27 avril – Marianne – Optimisme et Pessimisme.

25 avril 2022 – Le Figaro

(…) En apparence, c’est une apothéose. À 44 ans, Emmanuel Macron c’est une entrée triomphale dans le club très fermé des présidents de la 5e République élu pour un second mandat. Mieux encore : seul de son espèce (si l’on met de côté le général de Gaulle, qui, la première fois, n’avait pas été désigné au suffrage universel direct), il accomplit cet exploit sans avoir à passer par la case cohabitation. Chapeau, artiste ! Après ce quinquennat « maudit » – les gilets jaunes, Samuel Paty, Notre-Dame, Le COVID, L’Ukraine … –, La performance n’est pas mince. Pour un amateur, elle est même époustouflante. Marine Le Pen sèchement battue, la gauche en miettes, la droite en charpie. Jean-Luc Mélenchon qui remâche sa colère, Éric Zemmour, sa déception. Alors qu’on voit mal désormais comment la victoire, aux législatives, pourrait lui échapper, Emmanuel Macron semble avoir toutes les cartes dans son jeu. Son parti lui doit tout, ses amis n’existent que par lui. Il est libre de choisir qui il veut pour Matignon, de nommer qui bon lui semble au gouvernement. Il règne sans partage, il plane sur les eaux, il n’a jamais été aussi puissant 3 … Voilà en tout cas pour les apparences… dont chacun voit bien qu’elles n’ont lointain rapport avec la réalité. Car, en vérité, la statue de marbre est un géant aux pieds d’argile. Emmanuel Macron le sait bien, qui, dès hier soir, à ostensiblement affiché son humilité : à l’heure de son triomphe, il n’a jamais été aussi vulnérable. Non seulement il ne bénéficiera d’aucun état de grâce, mais les ennuis n’attendront pas le jour de son intronisation pour s’abattre sur lui. Faisons d’emblée justice d’un mauvais procès : sa légitimité n’est pas en cause. Quand le peuple a parlé, il a parlé. Mais l’on peut fort bien être légitime et fragile à la fois. Élu par les faits d’un rejet davantage que pour son projet, vainqueur au terme d’une campagne escamotée, sans allant ni élan, Emmanuel Macron n’est porté par aucun enthousiasme populaire. Il ne peut se targuer d’aucune adhésion majoritaire à son programme ou à sa personne. Au contraire : lui, le séducteur, qui aime tant plaire et être aimé, fais l’objet dans de larges pans de l’opinion d’une hostilité, parfois d’une haine, dont l’intensité laisse pantois. (…) On ne peut que souhaiter bonne chance à Emmanuel Macron, à qui revient la charge, pour cinq ans encore, de la gouverner ! Car la nécessité n’a jamais été aussi grande de réformer notre pays ! De l’état calamiteux de nos finances publiques au grand délabrement de notre appareil industriel, des conséquences multiples d’une immigration hors de contrôle à la faillite de notre système éducatif, sans oublier la grande misère de l’hôpital ou de la justice, la liste des maux qui nous accablent est tellement connue qu’on a scrupule, une fois encore, à en entonner la litanie. Sans doute trop peu occupés l’un et l’autre à chanter la sérénade de la dépense sociale sous les fenêtres de Jean Luc Mélenchon, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, durant cet étrange entre-deux-tours, ont soigneusement évité d’aborder les sujets qui fâchent (les électeurs). Mais la dure réalité économique, qu’aggravent encore les conséquences de la crise ukrainienne, ne va pas attendre pour se rappeler au bon souvenir du président réélu. Maintenant que le « péril Le Pen » est passé, nos partenaires européens « frugaux » (Les Allemands, surtout, qui s’inquiètent à juste titre du retour de l’inflation) ne vont pas supporter longtemps nos fantaisies financières. Gare à la hausse des taux d’intérêt ! L’argent gratuit, c’est fini. La fête du « quoi qu’il en coûte » est terminée. (…) Réconcilier, oui ; rassembler, bien sûr ; recoudre, évidemment, mais dans la dynamique, pas dans l’immobilisme, qui n’a pour effet que d’aggraver tous les maux. La France a besoin de courage pour remettre en ordre ses finances publiques et engager l’indispensable réforme de l’État. La France a besoin d’audace pour reconstruire l’école et réinventer l’hôpital. La France a besoin d’imagination pour reconquérir le peuple, qui ne se reconnaît plus dans le fonctionnement de ses institutions. La France a besoin de détermination pour rétablir la sécurité, lutter contre le communautarisme islamique et l’immigration incontrôlée. Elle ne peut pas se payer le luxe de 5 années de bavardages et de procrastination. Car il n’y a pas que le précédent Chirac : à la vérité, aucun des 3 seconds mandats que la VeRépublique a connus (De Gaulle 1965, Mitterrand 1988, Chirac 2002) n’a laissé dans les mémoires une trace impérissable. Tous trois  se sont mal terminés. Il appartient à Emmanuel Macron de faire de la preuve qu’il peut conjurer cette malédiction. Moment de vérité. Si le président réélu, qui n’a rien à perdre puisqu’il ne peut plus se représenter, fais le choix de la réforme et du courage, il pourra compter sur le soutien de tous ceux, plus nombreux qu’on ne le croit dans la société et la classe politique, qui font passer le destin de la France avant les querelles de boutique et les intérêts particuliers. Demain comme hier, Le Figaro sera de ceux-là. Mais si, à l’inverse, il se réfugie dans l’inaction et l’ambiguïté, il y a fort à craindre que ce second quinquennat entamé sous le signe de l’inquiétude démocratique finisse, comme les autres, dans la déconfiture et le chaos.

Alexis Brézet, directeur des rédactions.

26 avril 2022 – lepoint.fr

(…)  Il y a, au fond, deux façons de lire le résultat de l’élection présidentielle, l’une qui désespérerait la droite, l’autre qui démoraliserait la gauche. La seconde : si, comme le serine le camp progressiste, « Macron, c’est la droite », alors la droite et les extrêmes droites ont obtenu, à cette élection, 65 % des suffrages avec un net avantage aux extrêmes droites. Donc, si Emmanuel Macron réélu ne prend pas en compte les attentes populaires en matière, par exemple, d’immigration, de sécurité publique ou d’identité, à terme, il est mort. La gauche dût-elle pousser les hauts cris. Mais si, aux 24 % de Marine Le Pen au premier tour et aux 3 % du très populiste Jean Lassalle, on ajoute les 22 % de Jean-Luc Mélenchon et les 10 % des autres gauches et extrêmes gauches, ce sont 59 % des votants qui ont opté pour des programmes radicalement plus sociaux, moins libéraux, plus étatistes que celui qu’incarne Emmanuel Macron. Et cela alors que seulement 13 % des électeurs se sont prononcés, à l’inverse, pour une politique plus libérale et plus à droite sur le plan économique et social. Si le président sortant réélu ne prend pas en compte cette dimension, à terme, il est également mort. La droite dût-elle pousser les hauts cris. Terrible dilemme. À propos du résultat lui-même, on peut se poser cette question : jusqu’à quand les médias panurgiques et les politiciens dans leurs sillages répéteront-ils en boucle des sottises qui se mordent la queue ? On connaît la plus gratinée : on nous a imposé la finale Le Pen-Macron ! Comme si les électeurs n’y étaient pour rien ! Comme si, s’il n’avait tenu qu’à eux, ils auraient choisi Hidalgo-Pécresse ou Macron-Zemmour. Notons que Macron aurait eu beaucoup moins à craindre un second tour face à Mélenchon que face à Marine Le Pen. Depuis, une sottise, on nous en a sorti une autre : le clivage Macron-Le Pen recouperait un clivage peuple-élite ou riches-pauvres. Bloc élitaire contre bloc populiste, comme on le répète mécaniquement. Comme si la prégnance dans les têtes d’un marxisme primaire, hérité de l’époque stalinienne, imposait de tout réduire à un binarisme de comptoir. Donc – c’est nouveau, ça vient de sortir –, le peuple est minoritaire et les élites sont majoritaires. Un esprit farceur pourrait faire remarquer que les élites majoritaires deviennent le peuple ! Qu’en est-il en réalité ? (…)  Emmanuel Macron a obtenu 63 % au Havre, 80 % à Nantes, 68 % à Sarcelles, 75 % à Aubervilliers, 79 % à Saint-Denis, 68 % à Saint-Étienne, 71 % à Vaulx-en-Velin, 69 % à Vénissieux, 59 % à Longwy, 70 % à Roubaix, 68 % à Saint-Nazaire (et même – oh surprise ! – 62 % en Vendée). La France de l’élite ? La France des riches ? En revanche, Marine Le Pen est arrivée en tête à Mandelieu-la-Napoule, Roquebrune-Cap-Martin, Vallauris, Sanary, Saint-Raphaël, L’Isle-sur-la-Sorgue, qui ne représentent pas précisément une France prolétarisée. Une Bretagne qui a voté 67 % en faveur de Macron est-elle une Bretagne hors-peuple ? À Paris, où le vote Macron a été massif (vote élitaire, celui-là, en effet), c’est dans le 44bureau du 16e arrondissement que Le Pen (34 %) a fait son meilleur score. En fait, c’est un enchevêtrement de facteurs culturels, territoriaux, religieux, historiques, régionaux (la Corse a voté massivement Le Pen, comme les territoires d’outre-mer) ou l’influence de personnalités locales (Le Pen dans le Pas-de-Calais) qui expliquent la répartition des votes Macron-Le Pen plus qu’une lecture simpliste en termes de lutte des classes. Même la France périphérique, contrairement à un lieu commun cent fois répété, n’est nullement homogène : Mélenchon et Le Pen (mais aussi Macron concernant les zones résidentielles) se la partagent. (…) Est-ce à dire qu’à l’issue de cette campagne électorale éprouvante de médiocrité, il faille tourner la page, rasséréné par le score finalement assez large du vainqueur ? Ce serait folie ! Pourquoi : d’abord, parce que les votes d’extrême droite et de droite du premier tour représentaient 32 % contre 42 % obtenus par Marine Le Pen en finale. Elle doit donc 10 % de son résultat, négativement ou positivement, à la gauche et, surtout, à l’extrême gauche mélenchoniste. Dans les territoires d’outre-mer (Martinique, Guadeloupe, Réunion), le phénomène est même beaucoup plus spectaculaire : Mélenchon était arrivé très nettement en tête au premier tour. Or, son électorat a massivement basculé en faveur de Marine Le Pen au second (70 % des suffrages en Guadeloupe). En métropole, dans une ville comme Port-de-Bouc dans les Bouches-du-Rhône, Mélenchon était en tête au premier tour. Marine Le Pen l’est au second. Cette convergence rageuse extrême droite-extrême gauche, que tant de manifestations communes, à relents souvent complotistes, ont mise en relief, risque de s’amplifier si un antimacronisme chauffé à blanc en constitue la soudure. Surtout, on peut difficilement occulter ce constat qui nous interpelle presque furieusement : tout ce qui, en France, pense, crée, chante, produit, imagine, transforme, construit, interprète, entreprend, réalise – artistes, humanitaires, sportifs, chefs d’entreprise, organisations communautaires et confessionnelles, universitaires, associations antiracistes, syndicats, mouvements professionnels, économistes libéraux, sociaux-libéraux, sociaux-démocrates, keynésiens, souverainistes ouverts (Jean-Pierre Chevènement) ou Européens convaincus, conservateurs modérés ou progressistes bon ton, ex-gaullistes, ex-mitterrandiens, ex-chiraquiens, ex-giscardiens, ex-sarkozystes, écologistes, cracheurs de feu, unijambistes, bègues, écrivains publics, danseurs mondains, champions de badminton ou de Scrabble, stars de l’harmonica ou collectionneurs de trèfles à quatre feuilles (ultratrifoliophiles)… –, tous appelaient à faire barrage à Marine Le Pen. Aucune personnalité de quelque envergure n’avait appelé à voter pour elle. Et cependant, à l’arrivée, 42 % des électeurs ont mis dans l’urne un bulletin qui signifie : « Je vous emmerde tous ! » Il faudra bien affronter cette dissidence.

Jean-François Kahn, journaliste, chroniqueur.

27 avril 2022 – Le Figaro

(…) En face d’Emmanuel Macron, que représente Marine Le Pen ? Elle représente la protestation impuissante contre l’impuissance politique dans laquelle s’enfonce la République. Je souligne, la protestation impuissante. Depuis 30 ans ou à peu près, les parties « respectables » et les populistes « déplorables » mettre en scène leur confrontation titanesque, tous volontaires pour faire croire que l’extrême droite est aux portes du pouvoir… Ni le RN ni Marine Le Pen ne parviendront jamais au pouvoir. Leurs succès électoraux, d’ailleurs limités à un seul type de scrutin, ne font pas une véritable force politique. Depuis 30 ans, le mouvement de la droite nationale a été incapable de créer le moindre syndicat, le moindre réseau associatif, la moindre maison d’édition, d’acquérir la moindre base d’influence sociale ou de prestige, que ce soit dans les médias ou les universités… Ce parti qui prétend parvenir au pinacle du pouvoir est incapable d’obtenir que ceux qui votent pour lui se déclarent pour lui. Au contraire, quiconque à la moindre position dans la société s’empresse de déclarer qu’il tient absolument à lui faire barrage. Le RN veut croire qu’il dit tout haut ce que les Français pensent tout bas. Lors du débat du second tour, Marine Le Pen elle-même à omis de dire tout haut ce qu’elle pensait – peut-être – tout bas. (…) La France et l’Europe peuvent être libres ensemble, fortes ensemble, ou même faibles ensemble, mais certainement pas « souveraines ensemble ». Si l’on est un peu rigoureux, on doit admettre deux possibilités et deux seulement. Ou il y a une souveraineté européenne, les nations gardant certaines prérogatives en vertu du principe de subsidiarité ; ou il y a une souveraineté française, comme une souveraineté italienne, allemande, etc, ces nations consentant des transferts de compétences aux institutions communes européennes, la source ultime de la légitimité restant dans les peuples constituants, ainsi que la Cour constitutionnelle allemande l’a répété avec toute la clarté souhaitable. En refusant d’admettre cette alternative, en mettant un point d’honneur à cultiver un langage équivoque, on se rend incapable de distinguer puis d’articuler judicieusement un bien commun français et un bien commun européen. (…) Le parti de La France insoumise (LFI) propose un peuple nouveau qui réunirait la France nouvelle, largement musulmane, la partie la plus radicale de l’opinion progressiste (« wokiste »), et cette extrême gauche toujours vivace parmi nous qui garde une nostalgie inconsolable des révolutions violentes, ou au moins des barricades. Il espère qu’une partie suffisante du peuple ancien aussi sera conquise par la perspective de « faire peuple » à nouveau, quitte à sacrifier la meilleure part de son héritage. Si elle prenait vraiment corps, cette entreprise serait à mon sens extrêmement dommageable pour notre pays, mais elle doit nous rappeler que nous n’échapperons pas indéfiniment à la nécessité de former à nouveau un peuple capable de se gouverner lui-même. (…) Dans notre histoire, La République est la forme de gouvernement que nous nous sommes donnés à la fin du XVIII siècle pour continuer l’aventure française qui avait commencé et c’était déroulée jusque-là sous un tout autre régime. La mise au point de l’association entre la vieille nation et son nouveau régime ne fut pas aisée, elle prit presque un siècle. La IIIe République a eu ses torts et même ses vices, mais j’admire quant à moi la manière dont elle a su à la fois imposer son régime et l’insérer dans la continuité de l’histoire de France, en particulier par sa manière de concevoir l’enseignement de la langue et de l’histoire française, de sorte que chaque petit Français se sentait rattaché à une longue suite de siècles et qu’il était incité à admirer des oeuvres issus d’un monde très différent du sien et des hommes très différents de ceux qui l’entouraient. Nous préférons aplatir son âme et écraser son nez sur le mur du présent en faisant comparaître les siècles passés devant nos certitudes nées d’hier. Mais ce n’est pas en invoquant les gloires de la France contre les misères du présent que l’on accomplira la « réforme » politique nécessaire. Si nous ne savons pas rattacher les éléments de l’héritage menacé à l’action commune à conduire aujourd’hui, nous resterons dans le domaine de la nostalgie, sincère sans doute mais stérile. Si les 2 parties de notre peuple – la classe dirigeante et le peuple « populiste » ou simplement démoralisé – parviennent à sortir de l’échange des mépris dans lequel ils se sont installés, ils découvriront sans doute qu’ils souffrent également, sinon de la même façon, de l’affaiblissement de la République représentative et de l’évidement de la vie intérieure de la nation.

Pierre Manent, directeur d’études honoraire à l’École des hautes études en sciences sociales (ÉHESS).

27 avril 2022 – Le 1 hebdo

(…) En quoi ce deuxième mandat peut-il être différent du premier ? En vérité, la question est double : doit-il l’être, et peut-il l’être ? La réponse à la première question est évidente : un deuxième mandat devrait être totalement différent du premier. François Mitterrand avait eu, en 1988, l’intelligence d’aller chercher son meilleur ennemi, Michel Rocard, et de le faire Premier ministre, et avait démontré une ouverture vers le centre, après un premier mandat qui était très à gauche. Dans le cas de Jacques Chirac, il sortait d’une période de cohabitation de cinq ans, son deuxième mandat devait donc nécessairement être autre ; nous sommes dans une situation qui est d’une certaine manière sans précédent, avec un président réélu sans cohabitation, ayant assumé une gouvernance très forte, et abordant un deuxième mandat dans lequel il sera en possession de tous ses moyens – il ne faut pas oublier que les précédents avaient été en partie empêchés sur le plan de la santé. (…) Emmanuel Macron a évoqué un « grand débat permanent » pour les 5 ans à venir. Est-ce que cela dénote une volonté réelle d’infléchir sa façon d’exercer le pouvoir ? je pense qu’il y a une dimension tactique, légitime d’ailleurs, dans cette proposition, car il sait très bien que l’électorat qu’il voulait faire basculer en sa faveur y est sensible, et parce qu’on lui répète à longueur de temps que sa pratique solitaire du pouvoir est un problème. Mais on touche là aux limites de sa propre personnalité : il n’a pas l’habitude de fonctionner comme ça, il croit vraiment qu’on travaille mieux en petit groupes. Pour lui, un homme d’ordre, le grand débat, c’est aussi potentiellement le grand chaos, le grand défouloir. Donc, pour l’instant, ce grand débat permanent ne veut rien dire point il faudra voir ce qu’il va en faire : si c’est un « grand débat permanent » ne veut rien dire. Il faudra voir ce qu’il va en faire : si c’est un grand oral du président du président qui répond directement aux doléances des Français, façon monarchie 2.0, ça ne marchera pas ; mais s’il est capable d’inventer de nouvelles formes de délibération – comme il l’a esquissé en parlant d’une convention citoyenne sur la fin de vie – afin que les Français puissent directement prendre les décisions sur des questions précises virgule ça peut être une piste. Il y a 5 ans son élection avait été suivie de doutes quant à sa capacité à réunir une majorité à l’Assemblée. Est-ce différent aujourd’hui ? le plus probable et qu’il ait une majorité, mais ça ne veut pas dire une majorité reposant uniquement sur La République en marche (LREM). Je pense qu’il y a en vérité trois scénarios qui se dessinent. Le premier est celui d’une cohabitation, à laquelle à ce stade je ne crois pas, car les Français voudront être cohérents avec eux-mêmes et parce qu’aucune force politique d’opposition n’est en mesure de mener son parti ou une coalition au pouvoir. La deuxième serait d’arriver à réitérer le coup de 2017, et de faire réélire une large majorité de La République en marche. Mais cela risque d’être difficile, car, 5 ans plus tard, LREM n’a toujours pas d’ancrage territorial. La troisième option, plus plausible à mon sens, serait donc une sorte de coalition de centre-droit entre La République en marche, les centristes, le nouveau parti Horizons d’Édouard Philippe et, pourquoi pas, Les Républicains (LR). Horizons sera, à mon avis, la principale force supplétive et espèrera proposer un contrat de gouvernement – contrat qui pourrait d’ailleurs s’avérer embarrassant puisque l’on sait que les relations entre Philippe et Macron ne sont pas très bonnes, et que l’ancien Premier ministre songe déjà à l’après-Macron. Quant aux Républicains, leurs électeurs ont été déchirés au deuxième tour entre Macron et Le Pen, et pour eux les lendemains vont être très difficiles parce qu’ils sont financièrement aux abois, et idéologiquement en perdition. Je ne serai donc pas surpris qu’une partie du groupe Les Républicains, si la crise n’est pas tranchée d’ici aux législatives, se range dans une majorité présidentielle tout en gardant son identité. Dans ce cas d’une très large coalition centrale, qui jouera le rôle de l’opposition ? Marine Le Pen ? Le scrutin majoritaire risque encore une fois d’empêcher le Rassemblement national (RN) d’obtenir un très grand nombre d’élus. Si Marine Le Pen n’obtient que 15 ou 20 députés, alors qu’elle a réuni plus de 40 % des suffrages exprimés au second tour, cela engendrera un énorme problème démocratique. Emmanuel Macron ne va pas pouvoir repousser aux calendes grecques l’instauration d’une loi proportionnelle. Il a dit qu’il créerait assez vite une commission transpartisane sur les institutions. J’espère qu’elle va se tenir, qu’il y aura des propositions en ce sens et que l’on trouvera une solution pour revitaliser non seulement la démocratie directe, mais également la démocratie délibérative.

Vincent  Martigny, politiste, propos recueillis par Julien Bisson.

26 avril 2022 – L’Express

(…) Reconnaissons-le d’emblée : le niveau moyen de compétence de nos concitoyens est faible. Même s’il a un peu augmenté au cours des dernières années, le taux d’emploi – c’est à dire la proportion des 15- 64 ans qui ont un emploi  – n’atteint que 67% en France, contre 75 % en Allemagne et plus de 80 % en Suède, par exemple. Or toutes les analyses comparatives faites au sein des pays de l’organisation de coopération et de développement économique (OCDE) montrent qu’un taux d’emploi faible est associé à une industrie de petite taille, à des inégalités de revenus (avant le correcteur des politiques redistributives) élevées, à une base fiscale et donc des recettes fiscales faibles. Toutes les enquêtes qui mesure le niveau des compétences, c’est-à-dire l’employabilité présente ou future des Français de tous âges, classe notre pays dans les derniers rangs des pays développés. Cela est vrai en particulier pour les connaissances des enfants et des adultes en mathématiques – elles ont même reculé – et dans la plupart des matières scientifiques. Un savoir pourtant absolument nécessaire pour tous les métiers de l’industrie. Ne nous leurrons pas : nous n améliorerons pas le pouvoir d’achat, ne réduirons pas les inégalités, ne stabiliserons pas les finances publiques sans redressement de l’employabilité. Aucun de ces objectifs ne sera atteint. Si l’employabilité reste faible, le taux d’emploi le sera aussi, tout comme la croissance potentielle du pays et la dynamique des recettes fiscales. Les emplois resteront de mauvaise qualité on parle de « bad jobs » dans les services peu sophistiqués, ce qui pèsera sur les salaires. Il n’y aura pas non plus de réindustrialisation et de transition climatique réussies faute de main d’œuvre qualifiée. (…) En ce qui concerne les adultes, une des difficultés centrales est que la formation professionnelle, malgré les réformes récentes qui vont généralement dans le bon sens, profite surtout aux salariés qui sont déjà bien qualifiés, et insuffisamment à ceux qui auraient le plus besoin de formation : chômeurs, jeunes en difficulté, salariés âgés. L’éducation à tous les âges de la vie : voilà le chantier à lancer maintenant d’urgence.

Patrick Artus, conseiller scientifique de Natixis et professeur associé à l’École d’économie de Paris.

27 avril 2022 – La Croix

(…) Annoncé lundi 25 avril, ce nouveau coup d’éclat du patron de Tesla, lui-même suivi par près de 83 millions d’abonnés sur le réseau, suscite beaucoup d’interrogations sur les motivations réelles de son projet. « Celui-ci n’est pas facile à décoder, avance Nicolas Vanbremeersch, à la tête du think tank Renaissance numérique. Derrière une personnalité fantasque, Elon Musk nourrit sans doute un vrai projet industriel. À ce prix, il ne peut pas s’agir que de la lubie d’un milliardaire désireux de défendre la liberté d’expression. » Les prises de position du milliardaire, libertarien reconnu, laissent entendre que les efforts de modération, sur le réseau, pourraient être amoindris. « Elon Musk est un visionnaire qui a pris l’habitude de provoquer, tempère Nicolas Vanbremeersch, et de vouloir confronter ses analyses. Que ce soit dans le paiement avec Paypal, l’automobile avec Tesla, l’espace avec SpaceX ou le solaire, il est entré dans ces secteurs pour en changer les règles, grâce à une capacité d’analyse supérieure à la moyenne. » L’homme d’affaires devra composer avec les législations en vigueur. « Par exemple, que signifierait une liberté absolue en Chine, où Tesla a des intérêts importants ? », s’interroge Julien Le Bot, journaliste spécialiste du numérique. Le milliardaire a également annoncé qu’il rendrait les algorithmes de Twitter plus transparents. « Il vient d’une culture de l’open source et pourrait faire évoluer la gouvernance sur les logiciels, reprend Nicolas Vanbremeersch. Elon Musk se dit sans doute que Twitter dispose d’un gros potentiel pour agir face aux autres plateformes comme Facebook et TikTok. » Contrairement à ces plateformes qui génèrent de forts revenus publicitaires, Twitter, qui compte 217 millions d’utilisateurs actifs et monétisables dans le monde dont 38 millions aux États-Unis, n’a pas trouvé de modèle économique lui permettant d’être vraiment rentable. Elle est néanmoins une caisse de résonance très forte dans l’espace public, prisée des jeunes et des dirigeants économiques et politiques. (…) Depuis 2016, la gauche américaine rêve d’une régulation efficace des réseaux sociaux, mais l’élection de Joe Biden n’a pas permis de faire avancer le dossier. L’un des militants les plus ardents de cette cause n’est autre que Barack Obama. Ces derniers jours, l’ancien président se trouvait dans la Silicon Valley pour évoquer à nouveau cette question. Devant les étudiants de Stanford, il a insisté sur les dangers que les réseaux sociaux faisaient courir à la démocratie. Parmi les pistes qu’il a suggérées figure la supervision des algorithmes par une autorité de régulation, au même titre que les voitures ou l’agroalimentaire. Barack Obama est la personnalité la plus suivie sur Twitter. « L’homme le plus riche du monde (…) veut plus de “liberté d’expression” – ce qui rime souvent avec de violentes attaques sur les groupes moins puissants. Nous avons besoin d’un environnement sûr en ligne pour assurer la liberté d’expression à tout un chacun, pas qu’aux plus puissants », s’est émue, sur Twitter justement, l’eurodéputée écologiste allemande Alexandra Geese. « Rien n’empêche Elon Musk de racheter Twitter, c’est son droit, c’est la loi du marché, il n’y a aucune raison de s’y opposer. Mais d’ici quelques mois, il devra se soumettre au Digital Services Act lorsqu’il opérera sur le territoire européen », met en garde l’eurodéputé Geoffroy Didier (Les Républicains), qui a participé aux négociations de ce nouveau règlement, le désormais célèbre « DSA », ou « législation sur les services numériques » en français, qui a fait l’objet d’un accord entre le Parlement européen et les États membres le samedi 23 avril. Ce texte oblige notamment les plus grandes plateformes, celles qui comptent plus de 45 millions d’utilisateurs actifs au sein de l’UE (ce qui est le cas de Twitter), à procéder au retrait des contenus jugés illicites, de même qu’à mieux lutter contre les contenus haineux. « L’idée du DSA, c’est de mettre fin à l’anarchie sur le Web tout en respectant la liberté d’expression. Nous avons trouvé un juste équilibre que personne, pas même Elon Musk, ne pourra remettre en cause », veut croire Geoffroy Didier. « S’il veut mettre en œuvre ses annonces, Twitter, en Europe, peut faire ses valises », estime Alexandra Geese. La même ligne de fermeté se dessine au sein de la Commission européenne. « Qu’il s’agisse de voitures ou de plateformes numériques, toute entreprise opérant en Europe doit se conformer à nos règles », a rappelé de son côté le commissaire européen responsable du marché intérieur, le Français Thierry Breton.

Gilles BiassetteCéline Schoen (à Bruxelles) et Romain Subtil, journalistes.

27 avril 2022 – Marianne

(…) l’opposition entre déclinisme (supposé pessimiste) et progressisme (supposé optimiste) est aveuglante et relève de la pensée slogan. L’optimisme, chez les Modernes, est toujours lié au progressisme au sens fort du terme, c’est-à-dire à la thèse du progrès irréversible et sans fin de l’Histoire. à cela s’oppose la vision fataliste du déclin ou de la décadence, l’une et l’autre supposons une temporalité linéaire. Il s’agit là des 2 visions contraires et concurrentes de l’Histoire qui, dans le monde moderne, se sont constituées sur la base de la conviction partagée que le genre humain étaient emportés par un mouvement inéluctable, soit vers le mieux (chez les Modernes), soit vers le pis (chez les Anciens). Nous sommes là dans l’élément du mythe. Sortir du mythe, ce serait refuser de s’installer dans l’opposition globale et manichéenne entre déclinisme et optimisme. Une situation donnée peut fort bien re sceller à la fois des formes de progrès et d’autres de déclin, salon que l’on considère le savoir scientifique, la technique, l’économie, etc. La thèse optimiste du progrès nécessaire se distingue de celle du progrès volontaire, qu’on peut qualifier de « mélioriste ». Cette thèse « mélioriste » Implique de congédier la vision absolutiste du progrès universel et inéluctable, pour ne considérer que des progrès particuliers, lesquels sont partiels, contingents et non irréversibles. (…) Par exemple, face au collapsus démographique qui touche un certain nombre de pays et les exposent à un déclin, voire à une disparition à long terme, on peut imaginer des politiques volontaristes susceptible de stopper le processus. (…) Les écologistes incarne un grand paradoxe, celui qu’on rencontre dans toutes les formes de révolution conservatrice : ils veulent conserver la nature en rompant radicalement avec la culture qui leur a été transmise. Leur projet est de faire table rase du passé pour recouvrer où reconstruire un état de pure nature. Ils veulent à la fois de l’ancien et du nouveau. Voilà donc des « conservateurs » qui ne s’assume pas comme tels, sacralisent la nature en diabolisant le genre humain, se range confortablement dans le bon camp et veulent imposer leur vision utopiste par tous les moyens, comme tous les révolutionnaires. Ils rejoignent les altermondialistes et les prédicateurs gauchistes ressassant le slogan messianique des marchands de rêves : « un autre monde est possible ». Quant à la solution miracle qu’est la décroissance, elle n’est qu’un substitut clinquant de l’utopie anticapitaliste dépouillée de productivisme marxiste. (…) La vision commune de la barbarie et celle d’un ensemble de déplorables restes, au sein d’une humanité marchant globalement vers la prospérité et la paix, le bonheur et la liberté. C’est là faire appel à la théorie évolutionniste des survivances, qui consiste à expliquer les menaces par le retour ou la persistance pathologique de l’ancien dans le présent, ce qu’évoquent les notions de régression. Mais la barbarie peut être pensée tout autrement, à savoir comme un produit de la civilisation dite moderne ou occidentale, définie par l’industrialisation et le capitalisme, l’impératif technicien et le productivisme, l’impérialisme et la mondialisation « sauvage ». Cette barbarie, seconde ou néo-barbarie, peut être caractérisée par la thèse fondamentale du pessimisme culturel radical, ainsi formulée par Adorno : «  Si la barbarie s’inscrit dans le principe même de la civilisation, il peut sembler désespéré de vouloir s’y opposer. » Ainsi, ce qu’on appelle civilisation contient un principe de dé-civilisation. Les raisons d’être pessimistes sont cumulatives, elles bouchent l’horizon. Le pire est le plus vraisemblable. L’autodestruction de l’espèce humaine est à l’ordre du jour. L’angoisse a remplacé la tristesse. Ce qui nous menace n’est pas à proprement parler une décadence. C’est une forme inédite de barbarie. Peut-être une forme finale de barbarie.

Pierre-André Taguieff, philosophe, politiste et historien des idées, propos recueillis par Matthieu Giroux.

Une réflexion sur “LA SEMAINE 17 EN 7 ARTICLES

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