LA SEMAINE 23 EN 7 ARTICLES

1/ Le Figaro – La dangereuse proportionnelle ; 2/ Franc-Tireur – Les courageux maquisards ; 3/L’Express –  L’Odyssée n’est pas encore terminée ; 4/ L’OBS – L’UE après l’invasion de l’Ukraine ; 5/ Challenges – Mélenchon, le violent haineux ; 6/ Society – Il faut savoir jeter ; 7/ Marianne – Habermas : l’élection de Macron offre un sursis.

7 juin 2022 – Le Figaro

(…) Dans la plupart des démocraties du monde, quand les affaires politiques vont mal, on s’efforce généralement de les améliorer grâce à des réformes négociées entre les partis. Il en va tout autrement en France. Quand la politique va mal, on change la règle du jeu. Tantôt brutalement, c’est ce que l’on appelle une révolution ; tantôt en douceur, et alors on change le système électoral. Voilà pourquoi la France modifie si souvent la procédure de désignation de ses représentants. Le système électoral n’est pas qu’un règlement technique, c’est une variable d’ajustement à l’intérieur de l’univers politique. Mais c’est aussi une véritable philosophie politique. Sous la IIIe République, le scrutin d’arrondissement, c’est-à-dire le scrutin uninominal à deux tours, s’identifie avec la République et notamment avec le parti qui en est le coeur et le symbole : le Parti radical. Déjà, en 1875, c’est ce système, dont on dit pourtant qu’il a été imaginé par Napoléon III, qui accompagne la naissance du nouveau régime, et en garantit l’existence contre les menaces de la restauration monarchique. Et surtout, en 1889, alors que l’on assiste depuis trois ans à la montée en puissance du général Boulanger, il suffit d’un retour au scrutin d’arrondissement, accompagné, il est vrai, de la pusillanimité du « brave général », pour balayer la tentation d’un régime personnel et autoritaire. Ce n’est pas pour autant que le scrutin emblématique des radicaux ait les faveurs de toute la gauche. Aristide Briand, c’est une formule passée à la postérité, dénonce « les mares stagnantes » du scrutin d’arrondissement, tandis que l’extrême gauche socialiste prend parti pour la représentation proportionnelle. Scrutin majoritaire, scrutin proportionnel : deux méthodes, mais aussi deux façons d’organiser les rapports du peuple, du Parlement, du gouvernement. (…) Le système proportionnel est évidemment le plus équitable, le plus conforme à l’objectif de représentativité : il s’agit en somme de faire de l’assemblée élue le modèle réduit le plus fidèle du peuple souverain tout entier, dans toutes ses nuances – c’est son mérite – mais aussi dans toutes ses contradictions – c’est son écueil. À l’inverse le système majoritaire peut écraser les minorités, si la même majorité politique se retrouve dans chacune des circonscriptions. le premier s’identifient à une sorte de narcissisme de la pluralité démocratique ; le second à un réducteur des contradictions sociales. (…) Ici, avantage incontestable à mes yeux au scrutin uninominal majoritaire à deux tours. C’est, quel qu’en soit l’inventeur, l’un des chefs d’œuvre de l’esprit humain appliqué à la politique, puisqu’il permet à l’électeur au premier tour d’exprimer sa couleur politique particulière et au second, le type de coalition qui a sa préférence. À l’inverse, l’immense inconvénient de la proportionnelle, c’est qu’elle ne permet pas l’électeur de se prononcer sur la nature de la coalition politique qui a ses faveurs. Le scrutin majoritaire c’est l’individualisme appliqué à la politique sur la base d’un contrat d’homme à homme ; le second, c’est la prépondérance absolue des partis. Dans ce système, ce sont eux qui, avant le scrutin, établissent les listes de candidats et l’ordre de l’élection dans la liste, au prorata des voix obtenues ; ce sont eux qui, une fois les contingents des élus des partis obtenus par le vote, décident de la majorité. Ainsi, récemment en Allemagne, la majorité dirigée par le chancelier Scholz comporte au terme d’une longue négociation postélectorale les socialistes, les libéraux, les écologistes. Mais elle eût pu tout aussi bien se composer des démocrates-chrétiens, des socialistes et des écologistes, ou de telle ou telle autre combinaison possible, pourvu qu’elle dispose d’une majorité au Parlement, sans que l’électeur ait rien à dire ou à redire sur le sujet. (…) La vérité est que nous n’avons plus de partis en France, mais des groupes inorganisés dirigés de façon discrétionnaire par des chefs de bande. Je viens de citer les trois principaux d’entre eux (LR, PS, PCF) : leur pouvoir, à l’intérieur de leur bande, n’obéit à aucune règle démocratique, à aucun contrôle, et cela va sans dire, à aucune trace de proportionnalité. La proportionnalité entre ces potentats de Bas-Empire, c’est le pouvoir partagé équitablement par le renard et les volailles au sein du poulailler. (…) Ma conclusion, on l’a compris, est claire : la proportionnelle à l’intérieur du système actuel : jamais de la vie ! Ce serait, à plus ou moins longue échéance, allier la guerre civile à l’impuissance.

Jacques Julliard, historien, éditorialiste.

8 juin 2022 – Franc-Tireur

(…) Ils sont les résistants, les frondeurs, les maquisards d’une gauche éreintée mais qui tentent de subsister. En Haute-Garonne, dans le Rhône ou en Pyrénées-Atlantiques, à Paris, Brest, Périgueux ou Saint-Étienne, ces dissidents méconnus ont choisi de se battre pour « une gauche réformiste laïque et républicaine, » selon Bernard Cazeneuve, opposée à celle de Jean-Luc Mélenchon, « tumultueuse qui préfère attiser les colères que nourrir l’espérance » et « choisit le vacarme, l’outrance, la confrontation de tous contre tous » comme s’en offusque l’ancien Premier ministre. On compte près de 70 candidats socialistes réfractaires et 100 issus du parti de la gauche républicaine et socialiste. Des irréductibles qui ont peu de chances de l’emporter. À la tête de campagnes modestes dépourvues de moyens humains et financiers, confrontés à la vindicte d’électeurs qui les accusent d’être des traîtres à l’union de la gauche, « cette illusion qu’est la Nupes », confie un socialiste. Renaissance et Rassemblement national étant peu présents sur le terrain, les rebelles se retrouvent seuls face aux candidats rangés derrière LFI. (…) En Corrèze, François Hollande s’est déplacé aux côtés d’Annick Taisse. Joint, il explique : «  Le facteur déclencheur pour beaucoup d’entre eux, c’est d’avoir découvert des candidats Nupes parachutées ou trop extrémistes. La gauche ne pouvait pas seulement être représentée par tant d’insignifiance. » (…) À Brest, Réza Salami, militant au PS depuis 25 ans, a lui aussi vaillamment maintenu sa candidature malgré « l’union » à cause « de divergences de fond, notamment sur l’Europe, et de forme, des apparatchiks parisiens qui décident et ne laissent que des miettes ». Courageux.

Pauline Delassus, journaliste.

9 juin 2022 – L’Express

(…) Le discours de Jean-Luc Mélenchon tient à la fois du trip identitaire et de la tautologie politique : «  Votez pour moi, car je suis la gauche. Et d’ailleurs la meilleure preuve, c’est que les autres sont de droite. » C’est simple : tous ceux qui sont en désaccord avec La France insoumise – sur les retraites, la politique internationale, la laïcité – le sont… parce qu’ils sont de droite. Le procédé fut particulièrement clair s’agissant des critiques concernant l’investiture du militant communautariste Taha Bouhafs (finalement désinvesti pour des soupçons d’agressions sexuelles) : « campagne de droite, et même d’extrême droite ! » ont répété en boucle les Insoumis. Et qu’importe si les réserves quant à Taha Bouhafs venaient parfois… des communistes. « La gauche c’est moi ! » tonne, en résumé, le chef de la France insoumise, profitant de la faiblesse historique du Parti socialiste (PS), à qui il a donné le coup de grâce avec son accord électoral. J’en connais beaucoup pour qui l’argument finit par fonctionner. Et je ne parle pas là des Insoumis «  de cœur », qui sont convaincus depuis longtemps par les radicalités de Mélenchon. Je parle de ceux qui ne se seraient pas résolus à voter pour lui il y a encore deux mois, et qui s’apprêtent à mettre toutes leurs préventions de côté pour avoir à nouveau la joie et peut être un peu le confort de voter « à gauche ». Bien sûr, chacun fait comme il l’entend. Je pense pour ma part que cet Ithaque est en carton. Car enfin, il faut vraiment fermer les yeux sur beaucoup de choses pour se convaincre d’être arrivé à bon port. J’en listerais trois : 1/ La pente autoritaire. Année après année, les bannis de la «  maison Mélenchon » témoignent de morts sociales sans procès, de simulacre de justice, et de pressions internes pour ne pas nuire au leader ni au projet. Une récente émission de France culture* réunissant cinq de ces renégats montre à quel point l’ethos de La France insoumise emprunte à la tradition autoritaire. « De toute façon, tu es envahie par ton moi : quand on fait la révolution on doit être discipliné », s’est ainsi entendue répondre une militante qui demandait pourquoi elle avait été excommuniée. (…) 2/ La dérive communautariste. Le leader de La France insoumise a-t-il changé ? Ou fait-il un simple calcul électoral ? On pourrait en tout cas lister les entailles et entorses qu’a faites depuis cinq ans Jean-Luc Mélenchon  dans l’universalisme républicain qu’il chérissait naguère. On pourrait pointer sa participation à la «  marche contre l’islamophobie » organisée par le CCIF – organisation aujourd’hui dissoute au titre de la loi contre le séparatisme. Pour ma part, si je ne devais en retenir qu’une ce serait son dérapage sur France Info, il y a tout juste un an, où il qualifiait les attentats de Toulouse et Montauban de « grave incident » monté en épingle pour stigmatiser les Français musulmans. (…) 3/ La démagogie programmatique, qui s’exprime notamment sur le plan économique et social. Mais on touche là à la tragédie de la gauche française qui, depuis le grand chambardement de la mondialisation, n’a pas trouvé son chemin entre le pilotage technique du cours des choses façon Jospin ou Hollande et l’absence totale de surmoi gouvernemental façon Mélenchon. (…) « Hélas, dans quelle terre ai-je encore échoué ? se demande Ulysse, voyant qu’il n’est toujours pas à bonne destination. L’Odyssée n’est pas encore terminée. * Signes des temps, le 22 mai 2022.

Anne Rosencher, éditorialiste.

9 juin 2022 – L’OBS

(…) « On serait presque tenté de remercier Poutine d’avoir réussi en quelques jours d’agression un triple exploit : forger l’unité jusque-là précaire du peuple ukrainien, renforcer l’unité encore vacillante de l’Union européenne, et faire du mot Europe le nom d’un espoir dans le monde. » Ces propos du philosophe Francis Wolff* résument parfaitement le regard nouveau porté sur une Union qui avait surtout la propriété de faire bailler d’ennui ses propres membres. L’Europe, née du rejet de la barbarie nazie, est parvenue à créer un îlot de paix et de prospérité qui a fini par anesthésier l’ardeur de ses protagonistes. Ne restent habités par la foi que ceux qui en sont exclus, à l’image de l’Ukraine d’aujourd’hui. Comme l’avait dit Jean Monnet, cent fois cité, c’est à l’épreuve des crises que l’Europe se fortifie. Tout se passe de fait comme si elle devait revivre en propre les tourments du passé pour comprendre ce qu’elle aspire à être. (…) Le pouvoir d’initiative, tout d’abord, est passé de la Commission au Conseil européen, qui réunit les chefs d’État et de gouvernement, incarné pendant les subprimes par le couple Merkel-Sarkozy. Face au Covid, c’est le Conseil, sous l’influence française, qui a porté l’initiative conduisant l’Europe à émettre un emprunt au profit des États eux-mêmes, la Commission en vérifiant le bon usage. La crise du Covid a également et peut être surtout conduit à suspendre l’application des règles que la Commission a la responsabilité de surveiller en matière de concurrence ou de déficit budgétaire. L’esprit de Draghi a aussi continuer de souffler sur la BCE. Dès le déclenchement du Covid, celle-ci a lancé un nouveau programme d’achat de titres de dette et, quasiment à rebours des traités, s’est engagé à soutenir l’Italie et la Grèce en dirigeant ce programme vers ces pays. Ce qui se dessine est un nouveau partage des tâches. (…) C’est dans cet esprit que Macron a voulu relancer le débat sur le vote à la majorité qualifiée au sein du Conseil avant d’essuyer une levée de boucliers immédiate de la part des «  petits » États. Comme personne ne veut revivre le traumatisme du traité de Lisbonne, il est probable qu’on en restera là. Face à l’adversité d’un monde où les catastrophes s’enchaînent, l’Europe devra faire avec le cadre actuel, en espérant que l’attelage résiste. (…) On ne voudrait certes pas remercier Poutine, mais il faudra que l’esprit des institutions qui s’est découvert au feu de la crise perdure longtemps encore. * Francis Wolff « Les trois Utopies européennes », Institut Diderot, mars 2022

Daniel Cohen, président de l’École d’Économie de Paris

9 juin 2022 – Challenges

(…) Ce n’est pas seulement le programme de Mélenchon qui m’inquiète ; c’est Mélenchon lui-même. Trop de passion, d’emportement, de colère, d’autoritarisme, trop de goût pour les extrêmes et les dictateurs. Il s’en vantait naguère : «  Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas », proclamait-il fièrement en 2010. Il se fait aujourd’hui plus mesuré, du moins en apparence. Mais le fond demeure. Voyez comme il dirige La France insoumise, sans démocratie interne, sans autre instance de décision que lui-même, sans débats, sans votes. « LFI n’est pas un parti mais un mouvement, se justifie-t-il. Ce mouvement n’est ni horizontal ni vertical, il est gazeux. Son but n’est pas d’être démocratique mais collectif. » C’est bien commode. Parmi les «  principes de La France insoumise », tels qu’affichés sur son site, on lit notamment ceci : «  Les prises de décision par consentement sont privilégiées afin d’éviter les écueils liés au clivage et à la mise en minorité. » Consentement à quoi ? À ce que décide Mélenchon, voire à sa personne elle-même ! dans un entretien publié dans Le 1, il déclarait tranquillement : « Quand on nous demande où est la direction, ça peut vous paraître étrange, mais il n’y en a pas. » C’est ce qu’on appelle en psychanalyse une dénégation : avouer inconsciemment une réalité (« c’est moi qui dirige ») en la niant (« il n’y a pas de direction »). On comprend l’indulgence de Mélenchon pour les dictateurs de Robespierre à Poutine voire sa sympathie ou son annulation pour plusieurs d’entre eux, de Castro à Maduro, en passant par Chávez ou et Evo Morales. Même La Chine lui inspiré plus de sympathie que les États-Unis : il « », crois savoir que « les Chinois n’aiment pas dominer », et va jusqu’à prendre leur défense à propos du Tibet, considérant qu’il ne s’agit nullement d’une invasion ou d’une occupation mais bien d’un « événement à l’intérieur de la révolution chinoise » ! Cet aspect autoritaire de son fonctionnement et de ses sympathies mènent chez lui au populisme, qui en est comme la caution théorique. (…) Le populisme, comme toujours, pousse au rejet des élites (le «  dégagisme »), exploite les passions tristes (la haine, la colère, l’envie), et sévère pour les pouvoirs (vous voyez comme il parle de Macron, des juges, de la police), indulgent pour la rue ou la violence (d’où sa passion aveugle pour les « gilets jaunes »). (…) Si Le programme de Mélenchon était crédible, ces traits de tempérament ou de doctrines pourraient me faire hésiter à voter pour lui. Mais son programme est trop irréaliste, et ces travers personnels trop réels, pour que je puisse même l’envisager

André Comte-Sponville, philosophe, éditorialiste.

9 juin 2022 – Society

(…) À l’époque à Radio France, on faisait beaucoup de documentaires avec une tranche de témoignages à laquelle on ajoutait une tranche d’experts, de sociologues ou de psychologues. Nous, notre idée de départ, c’est essayer de donner à entendre une parole sans commentaires, sans analyse, sans spécialiste. On veut raconter avec un maximum de complexité, de détails et d’attention, et restituer un témoignage à l’auditeur en donnant l’impression qu’il n’y a pas de filtre, qu’on n’est pas en train de lui dire quoi en penser. C’est une parole nue. Mais pas une parole brute. Les gens qui pensent que Les pieds sur terre, c’est la parole brute, c’est un fantasme. (…) On s’est beaucoup inspiré d’un podcast qui s’appelle This American Life, avec un thème et trois histoires par émission. Surtout, avant, on racontait des histoires encore en cours, alors que j’insiste maintenant pour que les gens racontent des histoires terminées. Mais on ne sera jamais comme les États-Unis. Leurs méthodes de travail avec les podcasts sont dingues, ça n’a rien à voir. Ils se mettent à cinq dans une pièce, écoutent une version dix minutes et la critiquent. Pan, pan, pan. Puis ils réécrivent. Pour This American Life  ils ont investi 800 000 dollars et un an de travail pour un podcast et quand ils ont écouté le résultat, ils n’ont pas trouvé ça génial donc ils l’ont jeté. Il faut savoir jeter. C’est pour ça qu’ils sont si bons. (…) La plupart du temps, on vérifie tout. Mais récemment, par exemple, on a fait ‘Deep fake’, l’histoire d’une fille qui se fait piéger par un brouteur africain, ces gens qui draguent sur internet pour arnaquer. Le mec vole le profil d’un chirurgien turc réputé, parle à cette fille et arrive même faire du deepfake vidéo sur FaceTime avec la tête du chirurgien. Un truc de fou. La fille tombe folle amoureuse de lui. Mais quand il commence a demander du blé, elle se méfie un peu, et il finit par lui balancer la vérité. L’histoire ne s’arrête pas là : la fille contacte le vrai chirurgien turc, va en Turquie, et elle a une histoire avec lui. Il y a un truc que je ne vous ai pas dit : la fille est scénariste. Et elle nous raconte ça. Après la diffusion, certains auditeurs ont mis en doute la véracité de son histoire, enfin d’une partie. Moi, je ne sais pas. Mais c’est vrai que je me suis posé des questions. Et on n’a pas pu vérifier. Donc, dans ce cas précis, même si elle avait édulcoré, pour proposer une meilleure fin par exemple, ça m’irait. Disons que c’est ‘sa’ vérité, la vérité de ses sentiments. La frontière entre le documentaire et la fiction et souvent poreuse, complexe à délimiter.

Sonia Kronlund, productrice de l’émission culte de France Culture Les Pieds sur terre qui donne la parole aux anonymes depuis 20 ans, article de Théo Denmat et Sylvain Gouverneur.

9 juin 2022 – Marianne

(…) Le dilemme qui a poussé l’Occident a cherché des alternatives entre deux maux – une défaite de l’Ukraine ou l’escalade d’un conflit limité menant à une troisième guerre mondiale – est clair. (…) Nous avons appris de la guerre froide qu’un conflit avec une puissance nucléaire ne peut plus être « gagné » dans un sens raisonnable. La menace nucléaire signifie aujourd’hui que la partie menacée – qu’elle fût une puissance nucléaire ou non – ne peut mettre fin par la victoire (armée) à l’insupportable destruction causée par la force militaire, mais le pourrait, au mieux, par un compromis permettant aux deux parties de sauver la face. Aucun des deux camps n’est donc forcé d’accepter une défaite ou de quitter le champ de bataille en tant que « perdant ». À mon âge, je ne peux nier un peu de surprise en voyant que le terreau de notre culture politique et ses normes et orientations de valeur tenues pour acquises – et sur lesquelles vivent nos enfants et petits-enfants – sont si profondément bouleversées que même la presse conservatrice réclame les procureurs d’une Cour pénale internationale qui n’a pas encore été reconnue ni par la Russie, ni par la Chine, ni même par les États-Unis ! Non pas que le criminel de guerre Poutine ne mérite pas d’être traduit devant un tel tribunal. Mais, aujourd’hui, il détient toujours un droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unies et peut continuer à menacer ses adversaires d’une guerre nucléaire. La fin de cette guerre, ou du moins un cessez-le-feu, doit encore être négociée avec lui. Ce n’est après tout pas un hasard si les auteurs du « tournant décisif » sont ces gauchistes et libéraux qui, face à une constellation internationale radicalement modifiée et à l’ombre des incertitudes transatlantiques, veulent prendre des mesures sérieuses en réponse à une idée : à savoir qu’une Union européenne qui ne souhaite pas voir son modèle social et politique déstabilisé de l’extérieur ni miné de l’Intérieur ne sera politiquement opérationnelle que si elle est capable d’assurer elle-même sa défense. En ce sens, la réélection d’Emmanuel Macron en France offre un sursis. Mais nous devons d’abord trouver un moyen de sortir de notre dilemme. Cet espoir se reflète dans la formulation prudente de l’objectif selon lequel l’Ukraine « ne doit pas perdre » cette guerre.

Jûrgen Harbermas, philosophe. Extraits tirés du texte du philosophe allemand « Guerre et indignation » publié le 26 avril 2022 dans le Süddeutsche Zeitung.

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