LA SEMAINE 24 EN 7 ARTICLES

1/ Le Point – L’abandon du mot effort ; 2/ Franc-Tireur – Les trois échecs de « Z » ; 3/ Le Figaro – La ronde des « idiots utiles » ; 4/ le un hebdo – La guerre froide 2.0 ; 5/ Marianne – Le nécessaire plan de redressement ; 6/ Challenges –  Les abstentionnistes, ces Ponce-Pilate ; 7/ L’Express –  L’heure des démagogues.

14 juin 2022 – Le Point

(…) En 1989, pour inciter les enseignants à résister au voile à l’école, nous avons publié avec Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler « Profs, ne capitulons pas ! » dans Le Nouvel Observateur. Nous avons été mis au pilori par le Parti socialiste. J’ai reçu des appels de gens que je connaissais bien, qui s’indignaient de cette démarche et m’expliquaient que je faisais le jeu de Jean-Marie Le Pen… Ceux qui étaient au pouvoir ne nous ont pas soutenus, le Conseil d’État a tranché sans trancher, beaucoup pensaient qu’il suffirait de parler à ces jeunes filles pour les faire revenir dans l’état commun, qu’il ne fallait surtout pas les sanctionner. C’est à ce moment-là qu’on a baissé les bras. On ne s’en est jamais relevé. La gauche n’a pas été claire sur ces sujets. Elle s’est depuis davantage divisée. Il est resté de cette affaire l’idée – plus forte aujourd’hui qu’hier – que l’on ne peut interdire le port du voile, car ce serait une atteinte à la liberté religieuse. Seul Jacques Chirac en 2004, en faisant adopter la loi sur les signes religieux à l’école, a mis un frein à cette dérive. Pendant toute une période, les voiles se sont soumis. Mais ça n’a pas duré. La grande habileté de l’islam politique, c’est de savoir jouer avec le temps, de s’arrêter un moment puis de reprendre l’offensive. À vous entendre, la gauche laïque et républicaine a perdu la bataille. Elle est devenue minoritaire ?  On peut effectivement avoir ce sentiment aujourd’hui. Disons plutôt qu’elle a abandonné ce thème, en dépit d’une parenthèse de retour au combat républicain avec Manuel Valls, qui tenait fermement ses positions. Cela n’aura pas suffi à endiguer le désintérêt progressif des socialistes et le désengagement des nouvelles générations sur ces sujets. Désormais, la laïcité est de plus en plus comprise comme une contrainte et perçue comme la marque d’un prétendu « racisme systémique » de la France. Pour de nombreux jeunes gens, l’interdiction est inacceptable. Tant qu’un phénomène ne les gêne pas personnellement, ils ne voient pas l’intérêt d’interdire ou d’encadrer. « Je fais ce que je veux dès lors que je considère que c’est possible. » Il me semble que nous avons légué à nos enfants et petits-enfants une méconnaissance du concept de liberté, emportés par un individualisme qui n’a plus de limites. Comment expliquez-vous ce changement ?  Je n’enseigne plus depuis un moment, mais je crains que nombre de professeurs n’aient pas fait leur travail, peut-être parce qu’eux-mêmes ne savaient pas trop comment s’y prendre. Ils ont cessé d’expliquer ce qu’était la laïcité et quels étaient ses avantages. Cela me chagrine de le dire mais les nouvelles générations de professeurs ne bénéficient ni des formations que nous recevions, ni de l’idéologie sociale-démocrate qui régnait dans le monde enseignant. L’extrême gauche existait, c’est certain, mais elle était très minoritaire et le gros des enseignants était acquis à la gauche socialiste… ça n’est plus le cas. On recrute aujourd’hui des enseignants de façon stupéfiante par petites annonces, avec des exigences de disponibilité plus que de compétences, je le regrette. (…) Donc c’est au ressentiment et à la frustration qu’il faut attribuer l’extinction de la croyance en la social-démocratie ?  Entre autres, oui. On a fait entrer à l’université des jeunes qui n’avaient pas le niveau et qui ont dégradé l’institution. On leur a donné l’espoir d’une amélioration de leur situation personnelle et on leur a promis une émancipation qui n’est pas venue. S’ajoute à cela une forme de « mépris de fer » pour tous ceux qui n’appartiennent pas au camp des sachants et des intellectuels. On a méprisé bien à tort les pouvoirs de la main et aujourd’hui plus personne ne veut exercer de métier manuel. Enfin, je constate qu’il y a un mot qu’on ne prononce plus depuis quelques décennies, c’est le mot « effort ». À force de ne pas demander d’efforts aux enfants tout en essayant d’abaisser le niveau exigé, nous dégringolons dans les classements internationaux. Il n’y a pas de surprise : déjà, lorsque j’étais présidente de jury du baccalauréat, l’inspecteur général venait régulièrement nous demander d’augmenter toutes les copies de trois ou quatre points… Que pensez-vous du terme « islamo-gauchiste » ?  Je pense que c’est très clair, en dépit de ce que peuvent avancer certains chercheurs qui prétendent que ce serait une invention ou un fantasme. Les Français ont très bien compris de quoi il en retourne : tout le monde voit bien qu’il existe à l’extrême gauche une alliance solide entre les minorités qui se disent victimes de la « majorité blanche ». Grâce à la magie de l’intersectionnalité, une femme violée par quelqu’un de « racisé » devrait donc se taire. Il y a aussi dans l’islamo-gauchisme une confusion savamment entretenue entre islamisme et islam. L’extrême gauche comme l’extrême droite ne font pas la distinction entre la religion musulmane et l’islamisme politique. Vous dites Zemmour et Mélenchon, même combat ? Sur ce point-là tout au moins. Entretenir la confusion entre l’islam religieux et l’islamisme radical et politique est une pratique dangereuse, précisément recherchée par les islamistes. Des centaines de milliers de Français musulmans vivent une vie républicaine paisible. Ce sont des gens qui aimeraient pratiquer leur religion sans qu’on les assimile aux extrémistes, mais ils sont comme happés… Ils redoutent l’islamisme, s’en tiennent à distance sur le plan personnel, mais n’osent pas s’en dédouaner publiquement, de peur d’être assimilés à des traîtres… Peut-on encore, d’après vous, lutter contre le racisme sans céder aux exigences communautaristes ? Là aussi règne une certaine confusion… On ne peut pas nier le fait que le racisme existe sur tous les continents. Que des personnes appartenant à une « race » ou à un genre, qui se sentent stigmatisées et méprisées, décident de se rencontrer entre elles ne me gêne pas. En revanche, que cette pratique soit structurée et accompagnée par des syndicats me laisse perplexe, surtout lorsque cela se traduit par une interdiction faite aux Blancs d’accéder à ces réunions. Ces pratiques ouvrent une voie vers une sorte de séparatisme, voire de totalitarisme. Brandir perpétuellement son identité de victime revient à désigner des bourreaux et des salauds essentialisés. Cela ne peut que très mal finir. Ce « nouvel antiracisme » est sans doute la pire façon qui existe de combattre le racisme. (…) Dans le cas du féminisme, c’est aussi l’homme blanc hétérosexuel qui est la cible. Je suis stupéfaite qu’il n’y ait pas plus de réactions publiques à cette dérive. Croire que tous les hommes sont par nature des salauds potentiels et toutes les femmes de malheureuses victimes qui ne peuvent pas mentir est une régression intellectuelle et morale inouïe. Nous sommes peu de féministes à critiquer ce postulat et nous sommes évidemment considérées comme des traîtres. Par ailleurs, le concept de violence sexuelle est une « escroquerie intellectuelle ». On rassemble sous une même bannière le viol et le regard insistant, qui ne sont clairement pas du même ordre. Regard insistant, paroles et gestes déplacés, viol… ce n’est pas la même chose ! On assimile au pire – les agressions physiques – des comportements qui relèvent d’une absence d’éducation. Un mufle n’est pas un violeur. La gauche multiculturaliste a-t-elle définitivement remporté la bataille sur la gauche républicaine ? On a vu Jean-Luc Mélenchon se réjouir de la défaite électorale de Manuel Valls… À court terme, on peut considérer que c’est la gauche radicale qui l’a emporté sur la gauche républicaine. Mais, à mon avis, pour moins longtemps qu’elle ne le croit. Sur l’alliance de la gauche autour de La France insoumise, mon point de vue est assez sévère. J’ai éprouvé un peu de honte en voyant le Parti socialiste mendier des circonscriptions « quoi qu’il en coûte de reniements ». On ne sait pas encore quel sera le poids final de l’extrême gauche à l’Assemblée et si les partis qui, dans cette alliance, sont allés à Canossa ne vont pas finalement prendre leur indépendance sitôt élus. Cet attelage contre nature éclatera tôt ou tard, c’est écrit d’avance. Je suis peut-être dans l’utopie, mais je pense que ce sont les socialistes dissidents et leurs alliés républicains qui reconstruiront le champ politique à gauche. Je me reconnais complètement dans le refus opposé par Carole Delga et d’autres. Ça sera long et dur, mais bon nombre de Français seront heureux de voir se reconstruire un parti sincèrement social-démocrate autour de ces dissidents. On est quand même passé d’une gauche qui combattait l’antisémitisme avec sincérité à une gauche radicale qui entend « rendre son indépendance » au combat contre l’antisémitisme, en faire un combat dissocié de l’antiracisme. N’est-ce pas un renoncement fondamental ? Je crois que l’extrême gauche a réussi à faire croire que les Palestiniens seraient les nouveaux juifs tandis que les Israéliens seraient les nouveaux nazis… Pour qui connaît mal l’Histoire, ça passe, surtout dans la gauche radicale. Au nom du soutien inconditionnel aux victimes, on défend les islamistes les plus radicaux, que l’on se plaît à ne voir qu’en victimes. Pendant les trente années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, on faisait attention à ce que l’on disait quand on parlait des juifs. C’est fini tout ça. Pour les jeunes générations qui n’ont pas connu cette période-là, les peuples les plus opprimés sont les musulmans, d’autant plus quand ils vivent dans des pays qui ne sont pas musulmans… Le peuple juif est toujours un peu à part. Vous avez remarqué qu’ils n’ont jamais été inclus dans la perspective de l’intersectionnalité ? Comment expliquez-vous que Manuel Valls soit à ce point détesté par toute une partie de la gauche ? 

Il a peut-être commis des erreurs, notamment son départ vers l’Espagne, mais c’est le seul qui ait eu des positions courageuses ces dernières décennies. On s’en rappellera un jour, j’en suis certaine. La politique se joue sur le long terme. Souvenez-vous qu’après l’attentat de l’Observatoire personne n’aurait misé un sou sur François Mitterrand. Il a mis de longues années pour s’en remettre. On se souviendra un jour que Manuel Valls est l’homme d’État qui incarne la république laïque. Il n’y en a pas d’autres aujourd’hui. C’est normal, au départ des grandes causes, on se bat toujours dans le désert.

Élisabeth Badinter, philosophe, propos recueillis par Clément Pétreault

15 juin 2022 – Franc-Tireur

(…) C’était jadis « la maladie infantile du communisme » selon une formule de Lénine qui en fit le titre d’un livre. C’est aujourd’hui l’ultime pirouette sémantique d’Éric Zemmour, éliminé au premier tour des législatives après avoir été balayé à la présidentielle. Tirant sa révérence après dix mois d’épopée réactionnaire, devant ses supporters réunis sur la terrasse d’un café de Cogolin baptisé Chez nous, le président de Reconquête ! a conclu : «  Notre vie politique est aujourd’hui 50 nuances de gauchisme’’. » Et il a ajouté : «  Macron et Mélenchon ne sont que les deux faces d’une même pièce. » Exprimée par un politique qui se prétend accroché au « réel », une telle contre-vérité laisse pantois. L’abstention découpe un continent civique englouti qui n’est sans nul doute pas entièrement de gauche ; Marine Le Pen a réuni 42 % des suffrages le 24 avril ; Emmanuel Macron mène une politique libérale et plusieurs de ses principaux ministres sont issus de LR. Face à ces évidences, comment Zemmour peut-il affirmer sans rougir : « dans un paysage politique qui a tout entier basculer à gauche, Reconquête ! sera le seul parti de droite » ? Cet état de confusion ne s’explique pas seulement par la succession des désastres zemmouriens, illustrée aussi par le sort de Marion Maréchal, engagée comme suppléante et qui échoue à 10 % dans la circonscription même où elle fut élue députée en 2012. C’est un effondrement idéologique qui frappe le zemmourisme : le polémiste était persuadé que la colère identitaire allait s’appuyer sur la colère sociale et la transcender ; mais la première est électoralement stérile tandis que la seconde est décuplée par la crise économique – et c’est la Nupes et le RN qui en profitent. La saison politique s’achève sur une passe de trois échecs pour le « Z ». Zemmour devait remplacer Marine Le Pen, elle a progressé de neuf points à la présidentielle et le nombre de députés RN sera multiplié par cinq environ dimanche prochain. Zemmour devait réaliser l’union des droites, elle n’a jamais été amorcée et c’est le rapprochement d’une partie de LR avec la majorité macroniste qui demeure d’actualité. Zemmour devait prendre la tête d’un peuple soucieux de ses racines et de la pureté de son identité, jusqu’à adopter le droit du sang pour éviter toute corruption, mais voici que la France populaire s’adonne au mélenchonisme, coupable de bien des complaisances avec le communautarisme et l’indigénisme. Parti de rien, Éric Zemmour n’est donc pas arrivé à grand-chose. D’ici aux élections européennes de 2024, Reconquête ! passe en mode invisible.

Christophe Barbier, journaliste et éditorialiste.

15 juin 2022 – Le Figaro

(…) Depuis dimanche soir, les appels bien connus à « faire barrage » à l’extrême droite retentissent à nouveau. Les divergences de points de vue entre ceux qui sont assimilés au « camp républicaine sont supposées quantité négligeable face à l’alternative inadmissible que propose celle-ci. Soit. Mais alors ne nous trompons pas de « camp républicain » : c’est tous les extrêmes, quels qu’il soient, qui doivent être condamnés. Il faut le dire avec une grande gravité, alors que 42 % des 18-24 ans qui se sont rendus aux urnes (soulignons que l’écrasante majorité des jeunes se sont abstenus) auraient voté pour elle : l’extrême gauche est porteuse d’une logique qui n’est pas moins mortifère pour la République, pas moins redoutable pour l’humanité, de l’extrême droite. Nous souffrons toujours en France de ce problème : le communisme n’a pas eu son Nuremberg. L’alliance tardive contre Hitler, faisant oublier le pacte germano-soviétique, avait doté les soviétiques d’un totem d’invulnérabilité. Certains sont ainsi capables de décrire comme un enfer ultralibéral la France, puis aux 5,7 millions d’agents publics, parmi les plus fiscalisés au monde, où les dépenses publiques représentent 60 % du PIB. Les mêmes proposent sans rire l’idée économiquement indéfendable salon laquelle il suffirait de bloquer les prix de certains produits pour remédier à leur rareté. Dette gigantesque, nationalisations, spoliations et interdictions en tout genre achèveraient, à les entendre, de faire de notre pays un paradis. Qu’importe que cent fois les essais similaires aient échoués dans le sang et la misère. Qu’importe que les plus grands progrès humains aient été dus au marché et la libre entreprise. Beaucoup, y compris parmi les intellectuels, préfère avoir tort avec Mélenchon plutôt qu’avoir raison avec Macron, comme autrefois on préférait avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron. L’opium, toujours. Nos extrémistes brocarde de même les « gardiens de la science », soupçonnés d’être les suppôts du grand capital. Ils préfèrent les vérités trafiquées de la pseudo science, comme Staline préférait l’escroc Lyssenko contre la science génétique, qualifiée de bourgeoise. Derrière la logomachie des néologismes produits pour verrouiller la pensée, se cache une vision particulièrement pauvre de la société réduite à n’être toujours et partout qu’une histoire de dominants et de dominés. Tout apparaît clou à qui n’a qu’un marteau. Mots nouveau mes vieilles ficelles. (…) On dit souvent que les extrêmes se rejoignent. C’est une erreur. Ils sont les mêmes. Les étiquettes changent, le substrat est identique. Le fascisme a constitué la forme la plus pure de l’idéologie totalitaire (terme dont il se revendiquait) et de ses piliers. La vénération quasi religieuse pour un chef aux qualités idéalisées, présumé infaillible. La préférence inconditionnelle pour l’État (« tout dans l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État ! » avait dit Mussolini), au détriment de l’individu. Le recours justifié à la violence. Un programme fourre-tout et populiste. L’idée fondamentale qu’un homme nouveau doit être modelé, fût-ce contre son gré et dans la douleur, afin qu’advienne un nouvel âge d’or. Le communisme promeut un totalitarisme cousin, identique en bien des points. L’extrême gauche actuelle en est l’héritière, seulement traversée de plus de contradictions. Elles éclateront fatalement un jour : on ne sait, des ultra progressistes woke ou des communautaristes islamistes, qui pense que l’autre est son « idiot utile », mais là confrontation inévitable entre ces luttes que tout opposé risque d’être violente, lorsque la trêve de l’« intersectionnalité » prendra fin. Il n’est pas aisé de saisir en quoi consiste ce « front républicain » qu’on nous exhorte à défendre. Le combat est plus facile à comprendre si l’on adopte la perspective libérale (qui est à mon sens celle de l’humanisme). Elle repose sur une opposition à toutes les entités totalisantes prétendant déterminer le bonheur des gens à leur place. Elle est fondée sur une méfiance permanente vis-à-vis des institutions confisquant le pouvoir au nom d’un intérêt général décrété par quelques prophètes autoproclamés. Là où l’étatiste postule une décision publique forcément désintéressée et omnisciente, le libéral soupçonnera la confiscation hypocrite du pouvoir par une poignée d’apparatchiks. Le libéralisme pose la confiance en l’homme et la défiance envers les pouvoirs publics qui doivent être surveillés comme le lait sur le feu, l’exact contraire d’une logique assimilant l’individu à un délinquant potentiel et l’État à un ingénieur social voué à tout décider. Le libéralisme préfère l’individu au collectif la liberté et l’égalité. Comme dans le roman de Arthur Koestler, deux conceptions s’opposent : celles d’individus considérés comme zéro face au collectif, ou la perspective humaniste qui le voit comme un infini. Faites vos choix camarades.

Olivier Babeau, président fondateur de l’Institut Sapiens (think-tank)

15 juin 2022 – le un hebdo

(…) l’oncle Sam est toujours sur le podium, et même à la première place, mais quel chambardement depuis la chute de l’Allemagne hitlérienne ! Il y a eu d’abord la guerre froide : Est contre Ouest, URSS contre USA. Un monde bipolaire. Cette guerre de cinquante ans s’achève en 1991 avec l’effondrement de l’Union soviétique. il ne reste plus alors qu’une seule superpuissance, qui impose son influence, militaire, politique et culturelle. C’est la pax americana. Un monde unipolaire. Aujourd’hui, on parle d’une nouvelle guerre froide, opposant les autocraties aux démocraties, avec un acteur de premier plan, la Chine, qui empêche Washington de dormir. Un monde multipolaire. La nouvelle guerre froide est bien plus difficile à appréhender que l’ancienne. Nous avions alors des choses concrètes à nous mettre dans la tête. à commencer par le rideau de fer, qu’on imaginait haut de trois ou quatre mètres, toujours abaissé, ne laissant passer ni les gens ni les idées. Il y avait aussi le téléphone rouge : un précieux appareil en bakélite, trônant en deux exemplaires, à la Maison Blanche et au Kremlin. À la première sonnerie, il était décroché, de crainte que l’interlocuteur ne s’impatiente ou ne se vexent et appuie sur le bouton nucléaire… Commentant cet équilibre de la terreur, Raymond Aron traduisait la situation en quatre mots « Paix impossible, guerre improbable. » Aujourd’hui, l’heure est, parait-il à la lutte dans le cyberespace. On a du mal à appréhender ce que de savants analystes appellent, de manière glaciale, « la guerre froide 2.0 ». Tout cela nous semblerait bien irréel si l’Ukraine – avec ses morts et ses blessés, ces femmes violées, ces villes rasées – n’était venu nous rappeler que la guerre, c’est du sang et des larmes.

Robert Solé, journaliste.

1 juin 2022 – Marianne

(…) En habile stratège politique, Jean-Luc Mélenchon a su, à la veille du premier tour, réalisé à son profit une union de la gauche qu’il avait obstinément refusée jusque-là. Où l’on voit que la manœuvre politicienne n’est pas, comme on le dit souvent, l’empannage des « mares stagnantes » des modérés et des centristes. À l’inverse, la droite extrême de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour a fait preuve d’une lamentable maladresse : dans un scrutin à deux tours, il faut savoir, si l’on veut l’emporter, laisser la rancune au vestiaire et ne pas privilégier les règlements de comptes internes au détriment de l’affrontement général au sein du champ de bataille. Cette distribution tripartite de l’espace politique n’est ni nouvelle ni définitive. Elle est apparue à maintes reprises sous la IIIe, et plus encore sous la IVRépublique. Durant cette dernière, on vit, à partir de 1947, le « système » (dixit le général de Gaulle lui-même, à droite, et du Parti communiste, à gauche. Les modérés de gauche et de droite en furent donc réduits à constituer de facto au centre une « troisième force » (Léon Blum), qui, à bien des égards, peut être comparée à la coalition que mène Emmanuel Macron depuis cinq ans. En France, quand la droite et la gauche se disputent sans merci la victoire, c’est le plus souvent le centre qui gagne… à cause de la multiplicité des familles politiques et du peu d’inclination des forces politiques pour la formule de la coalition volontaire, les majorités sont plus souvent contraintes et forcées que volontaires et délibérées. (…) L’inconvénient du système de la 3e force résiduelle et qu’elle ne permet pas l’alternance. Si les deux blocs extrêmes se considèrent fondamentalement comme hors système et tienne tout compromis pour une compromission, il ne reste plus qu’à multiplier au sein de la troisième force des figures successives à peu près semblables. Sous la IVRépublique, tous les sept ou huit mois, on changeait de président du Conseil (le Premier ministre d’alors) et l’on procédait à des échanges amiables de portefeuille entre titulaires. le régime il récolta une réputation justifiée d’immobilisme dans l’instabilité. On accusait les hommes, la médiocrité de leurs ambitions et le cynisme de leurs combinaisons, sont toujours voir que c’est le système plus que les hommes eux-mêmes qui empêchaient toute alternance véritable. Une démocratie sans alternative découragent le citoyen et se trouvent menacée tout à la fois par l’immobilisme et par le coup de force : n’a pas toujours à sa disposition, comme en 1958, général De Gaulle pour tirer la démocratie du mauvais pas dans lequel elle s’est elle-même fourvoyée. (…) Les élections sont, pour toutes les formations politiques, un grand moment de narcissisme. Il sera temps, au lendemain de cette période, que ces partis regardent l’avenir non exclusivement dans le sens de leur intérêt propre mais dans celui de la France tout entière. Cela signifie notamment que la gauche élabore, à partir du catalogue des propositions qu’elle a faites, un plan pour l’avenir immédiat. C’est à dire qu’on les hiérarchise au sein d’un véritable programme de gouvernement, au lieu du «  tout, tout de suite » cher à Mélenchon. cela signifie ensuite que le centre macronien, qu’on peut espérer plus ouvert à l’initiative parlementaire qu’il ne l’a été jusqu’ici, élabore un véritable plan de redressement : les seules choses que l’on a retirées de la campagne, c’est que l’école ne va pas bien, que l’hôpital va mal, que justice et police oublient qu’elles ont une mission commune. Il faut enfin, et, peut-être, d’abord que la France redevienne une puissance industrielle, et non un arrière-pays consacré au tourisme. À ces conditions seulement, les Français retrouveront leur fierté, et les électeurs le chemin des urnes.

Jacques Julliard, historien, éditorialiste.

16 juin 2022 – Challenges

(…) Avec 52 % d’abstention, le record est battu, en tout cas pour des élections législatives ! Ce n’est une bonne nouvelle pour personne, même pas pour les abstentionnistes. À quoi leur sert d’être si nombreux ? Ils se privent eux-mêmes de pouvoir, par indifférence, par ignorance, par lassitude, par colère parfois, sans autre satisfaction, mais délétère, que d’affaiblir un peu plus la légitimité politique (non certes institutionnelle) du Parlement. Ils n’en seront que plus à l’aise pour tout critiquer, tout rejeter, tous méprisés. Ce sont les Ponce Pilate du suffrage universel : le peuple souverain peut bien lire qui il veut, il s’en lavent à l’avance les mains dans l’eau sale de la dérision ou du ressentiment. Est-ce la faute des de la politique ? Sans doute, pour une part. Trop de promesses illusoires, de majorités au garde-à-vous, d’opposants systématiques. Trop d’outrances, de simplisme, de polémiques. Le tout relayé ad nauséam par des chaînes d’info qui préfèrent les petites phrases aux longues explications, les démagogues aux pédagogues, les dérapages aux arguments. Est-ce la faute des Français, donc de nous tous ? C’est vraisemblable. La montée de l’abstention n’est pas propre à notre pays, mais il n’est pas exclu que la crise de la démocratie y soit plus profonde que dans d’autres nations européennes. Les Français, parce qu’ils comptent davantage sur l’État, sont plus volontiers mécontents de ceux qui le dirigent. Quand on attend tout de la politique, comme beaucoup de gens de ma génération, comment ne serait-on pas déçu ? Quand on n’en attend plus rien, comme beaucoup de jeunes, pourquoi voter encore ? Le découragement, dans les deux cas, menace. (…) L’état n’est pas là pour imposer la vertu, cauchemar totalitaire, mais pour nous permettre de vivre ensemble, avec tous nos défauts et nos quelques qualités, sans trop nous nuire, sous le contrôle et la protection d’une loi commune, qui est celle de la République. Faut-il le rendre le vote obligatoire ? e ne serait ni un scandale ni une panacée. Mieux prendre en compte les votes blancs ? J’y suis favorable. Introduire une part de proportionnelle ? Cela me paraît nécessaire. Mais compter seulement sur une loi pour mobiliser les électeurs, c’est à nouveau trop demander à l’État, pas assez aux citoyens. Ce sont eux d’abord qu’il faut motiver, responsabiliser, convaincre, comme il faudra aussi les rassembler. C’est plus difficile que d’appeler une partie des électeurs à « déferler » contre les autres.

André Comte-Sponville, philosophe, éditorialiste.

16 juin 2022 – L’Express

(…) Voilà un demi-siècle que notre État se montre incapable d’équilibrer ses comptes, incapable de maîtriser son endettement, aujourd’hui supérieur à 100 % du PIB, malgré des prélèvements obligatoires records. dans une étude du cabinet Asterès prenons notamment appui sur une note de BNP Paribas, Sylvain Bersinger souligne que, face à l’inflation actuelle , au cours de ces derniers mois, la France est le pays européen qui aura le plus dépensé pour soutenir ses ménages et ses entreprises : 46 milliards d’euros, deux fois plus que l’Allemagne (23,4 milliards d’euros). Et pourtant – nos débats électoraux en témoignent – ces dépenses massives ne sont pas jugées suffisantes. Un paradoxe qui n’en est pas un. Loin d’apaiser l’agitation sociale, le recours excessif à la dépense publique l’encourage, en installant l’idée que l’argent ne manque pas, que la création de richesses importe moins que les modalités de leur répartition. L’idée a même été propagée qu’il était possible de ne pas rembourser la dette, donnant à penser que l’on pourrait donc satisfaire toute requête. Dès lors, il ne reste plus qu’un défaut de volonté des gouvernants, sinon leur insensibilité au sort du peuple, pour expliquer leur refus d’accroître encore les aides. Puisqu’il semble possible de dépenser sans compter, il est révoltant qu’une revendication ne soit pas satisfaite. L’illusion de l’abondance égare les esprits. Elle incite à la multiplication des revendications. Le fantasme de l’argent magique impose l’idée qu’il suffit de manifester avec force et détermination pour obtenir ce que l’on réclame. Une politique de la dépense publique inconsidérée propulse les démagogues comme elle encourage l’expression violente des revendications, depuis les « bonnets rouges » ou les « zadistes » jusqu’aux « gilets jaunes » – ils ont d’ailleurs tous obtenus satisfaction. Elles assure en outre l’hégémonie des populistes sur nos scrutins – et seule la concurrence qui les opposent entre eux les empêche de l’emporter. Si la lutte pour l’accès aux ressources entre les différents groupes sociaux peut se résoudre en partie dans une hausse continue de la dépense publique, permettant d’allouer des revenus à chacun d’entre eux, en revanche, la compétition entre les générations trouve sa source principale dans cette même augmentation de la dépense publique. La préoccupation affichée pour les générations futures n’empêche pas la constitution d’une dette colossale qui qui leur sera léguée, et dont une part importante n’aura pourtant pas eu d’autre utilité que de préserver le pouvoir de consommer de leurs aînés sans pouvoir y prétendre à leur tour. Notre culture de la dépense publique alimente la confrontation intergénérationnelle (cf. Le Grand Vieillissement, par Maxime Sbaihi, Éditions de l’Observatoire, 2022). Mais c’est toute notre vie démocratique qui s’aligne désormais sur la dépense publique, véritable « pensée unique » française. Quel parti, a fortiori d’opposition, quel candidat a une élection prendra le risque de dénoncer les excès de dépenses publiques et de revenir à de plus saines finances ? comment en appeler au retour de la raison budgétaire et de l’équilibre des comptes quand le vote en faveur des candidats populistes rassemble près de la moitié des suffrages exprimés au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, et une nette majorité au premier tour de 2022 ? Comment les partis modérés, de gauche et de droite, pourraient-ils ne pas prendre part à la surenchère ? Ces « partis de gouvernement » peuvent-ils survivre dans ce contexte ? Las, lorsque les grandes décisions à prendre sont difficiles, notre élection présidentielle, la fameuse « rencontre entre un homme et un peuple », est certainement le pire de tous les systèmes démocratiques parce qu’il est le plus favorable aux démagogues. Nous y sommes.

Dominique Reynié, professeur des universités à Sciences po et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique.

Une réflexion sur “LA SEMAINE 24 EN 7 ARTICLES

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