LA SEMAINE 47 (ET UN PEU PLUS…) EN 7 ARTICLES

DEBRAY : Des Folies-Bergère au suprême sanctuaire ; Pour un déclin du déclinisme ; Raoult le charlatan ; La technologie comme variable du progrès ; FERGUSON : On ne change pas le passé ; HABERMAS : L’histoire du droit de la raison ; La tentation du confinement politique. 

16 novembre – Le Monde

RÉGIS DEBRAY

(…) En rendant les honneurs du Panthéon à Joséphine Baker, l’époque ne ferait qu’endosser haut et fort ce qu’elle a de singulier, et de plus dynamique. Elle se distingue de ses devancières par ceci que la femme libre, le colonisé, le coloré des confins, le bi ou l’homosexuel, ont fait irruption à l’avant-scène, avec des formes d’art jusqu’alors dédaignées, la danse, le rythme, le jazz, la chanson.

L’esprit des hauteurs a trop censuré le corps, le grand absent des annales homologuées républicaines – même si le sport, la mode et la publicité le rendent omniprésent. Tous ces nouveaux venus, exotiques ou excentriques, n’ont-ils pas éventé notre province ? Ils ont, en nous perturbant, beaucoup donné. Notre modernité leur doit son merveilleux, le plus clair de ses battements d’aile et de coeur. On peut leur en rendre grâce.

Des Folies-Bergère au suprême sanctuaire ? De la ceinture de bananes à la couronne de lauriers ? Profanation ! Le Front national accusera. Le burgrave gémira. La vertu hoquettera. Si le kitsch consiste, comme le dit Kundera, à « se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et s’y reconnaître avec une satisfaction émue », rien ne serait plus dépaysant, moins hypocrite et narcissique, que de hisser cette Américaine naturalisée en 1937, libertaire et gaulliste, croix de guerre et médaille de la Résistance, au coeur de la nation. Elle est à hauteur d’homme. (…) On nous répondra : « Plus politiquement correct, tu meurs. » Rions de cet éclat de rire. C’était très incorrect, avant-guerre, de se produire les seins nus, d’aimer un petit auteur de polar, Simenon, et d’ensorceler cubistes et surréalistes. Et très risqué (chez « les saltimbanques » en vogue, plutôt insolite) d’entrer dans les services secrets de la France libre en 1940, d’épouser en 1955 la cause des Noirs nord-américains (en se faisant chasser des grands hôtels de New York), d’assister en 1966 à la Conférence tricontinentale de La Havane – en soutenant les mouvements de libération latinos – et d’engloutir sa fortune pour entretenir une famille arc-en-ciel avec douze enfants adoptifs, de tous horizons. Légèreté peut rimer avec liberté, et la fantaisie donner au courage une sorte de pudeur.

« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace. » Voir reposer côte à côte la chair et la science, la fantasque et le supplicié, Orphée et Jean Moulin, ne serait pas la pire façon de faire remonter de la vie au sommet de la colline, de fermer les portes de la guerre et d’accorder la République aux temps nouveaux, polyphoniques, frondeurs et bon enfant.

Régis Debray, écrivain et philosophe.

24 novembre au 31 novembre – Le un

DEUX idées-forces, à se mettre bien dans la tête : 1) C’était mieux avant. 2) C’est beaucoup mieux ailleurs. Pauvre France ! Elle a presque tout perdu : ses colonies, sa guillotine, ses avortements clandestins, les trois quarts de son hécatombe routière, ses bureaux et ses cafés enfumés, l’homophobie sans retenue, l’inceste muselé… On n’y a plus que le mot crise à la bouche : crise économique, crise sociale, crise de l’État, de l’école, de l’hôpital, crise intellectuelle et morale. Pauvres Français ! Membres d’un pays de second rang qui a perdu toute influence, ils regardent avec envie l’unité de la nation américaine, la liberté d’expression en Chine, l’égalité des castes en Inde, la sécurité quotidienne au Mexique, la stabilité politique en Russie… Si la France est devenue la première destination touristique mondiale, c’est qu’il y a certainement une erreur dans les chiffres : que viendraient y faire chaque année 42 millions de visiteurs, à part observer sa descente aux enfers ? Le déclin n’est pas la fin, c’est ce qui commence à régresser. Il s’agit d’une action en cours : recul, baisse, affaiblissement, chute progressive, décadence et délabrement. Une France en déclin ? Elle est surtout malade de déclinisme, ce sentiment bien ancré, mélange d’insatisfaction, de défiance et de pessimisme, qui peut virer chez certains au catastrophisme ou au complotisme. Mais ne voyons pas à notre tour tout en noir : cette maladie peut décliner. Rien n’interdit d’espérer un déclin du déclinisme. 

Robert Solé, écrivain et journaliste.

24 novembre au 1er décembre – Franc-Tireur

(…) Avant d’assurer qu’il n’y aurait pas de « seconde vague », Didier Raoult a dit que l’association hydroxychloroquine-azithromycine allait régler le problème et, pour ce faire, à en croire ses propres collègues, il a lui-même falsifié les résultats. Didier Raoult est soupçonné d’avoir manipulé des images, couvert des essais cliniques illégaux contre la tuberculose et enfreint la loi qui encadre les expérimentations sur les êtres humains.  La société de pathologie infectieuse lui reproche d’avoir piétiné sept articles du code de déontologie médicale et l’accuse de charlatanisme. Et pourtant, à l’heure où l’on écrit ces lignes, il se trouve encore quantité de gens pour apporter leur créance aux fantaisies du Madoff de la médecine. Comme il n’y a pas plus de tyran sans esclave qu’il n’y a d’escroc sans dupe, quand on dissèque le phénomène Raoult, c’est sur notre propre crédulité que tombe le scalpel : comment une illusion aussi grossière, une arnaque aussi spectaculaire ont-elles trouvé tant de nigauds ? Là est la seule question. Qui impose alors que les masques tombent, de revenir encore sur l’affaire Raoult, quitte à tirer sur une ambulance. D’où vient le phénomène Didier Raoult ? À quoi tient cette idolâtrie du scientifique providentiel aux dépens de la science et de ses méthodes ? À une double confusion. D’une part, la confusion de l’égalité des droits et de l’équivalence des compétences, c’est-à-dire le sentiment qu’on en sait autant qu’un savant puisque la loi nous donne autant que lui le droit de nous exprimer. Ensuite, la confusion du souhaitable et du réel, c’est-à-dire l’idée que ce qui me plait doit être vrai et que quiconque dit ce qui me déplait doit être tenu par moi pour un obstacle. Or, le seul point commun à toutes les erreurs de Didier Raoult, c’est que tout en ayant l’air de l’expertise, elles sont systématiquement agréables à entendre. En ses diagnostics farfelus coïncident, comme par miracle, le désir de croire qu’on sait et le goût de prendre son désir pour la réalité. Qu’il prédise la fin de la Covid-19, la découverte d’un remède ou l’absence de seconde vague, ses élucubrations sont immunisées par la volupté qu’elles procurent à des individus dont le bon plaisir est la boussole. Son n’importe quoi est exquis. Le contredire, c’est bâillonner Cassandre. Le critiquer, c’est s’interposer entre un souhait et sa réalisation. Et c’est ainsi qu’un charlatan a fait l’objet d’adoration, tandis que ses collègues faisaient l’objet de menaces de mort et que l’obscurantisme s’est répandu plus vite que l’épidémie.

Raphaël Enthoven, philosophe, journaliste.

25 novembre au 1er décembre – Paris Match

(…) On est victimes d’une sorte d’amnésie bourgeoise. On vit dans un tel confort qu’on oublie que cette prospérité matérielle qui nous entoure ne va pas de soi. C’est très facile de vanter la sobriété heureuse, de se la jouer bon sauvage de Rousseau dans son appartement du Ve arrondissement parisien. Moi, quand je regarde les flux migratoires, je constate que nombre d’Africains préfèrent rejoindre les sociétés « corrompues par l’opulence » que rester dans le « doux cocon » de l’indigence. Je vois très peu d’Européens faire le chemin inverse ! (…) Au XIVsiècle, Paris intra-muros, c’est 200 000 habitants, dix fois moins qu’aujourd’hui. Pourtant, je peux vous assurer que la pollution de l’air et de l’eau tuait une proportion bien plus forte des Parisiens. La variable, c’est la technologie : une capitale équipée de stations d’épuration, de traitement des eaux usées, dotée d’électricité subit des nuisances bien plus légères qu’une cité médiévale qui en est dépourvue. (…) Si demain, toutes les villes de France devaient produire leur propre nourriture à l’échelle locale, le gaspillage serait monstrueux. Chacun devrait consommer beaucoup plus de ressources pour produire une unité de nourriture qu’en la confiant à des paysans qui sont beaucoup plus loin mais bénéficient d’économies d’échelle. On oublie que c’est la mondialisation qui a permis à l’humanité de sortir de la misère ces dernières décennies. Plutôt que de fermer les frontières, il serait plus intelligent que les pays riches investissent dans la modernisation des systèmes productifs en Inde, en Chine ou en Indonésie. (…) Je suis consterné par l’attitude envers les pays du Sud. On manque complètement d’empathie. Si ces pays brûlent du charbon, ce n’est pas parce qu’ils sont méchants mais parce qu’ils considèrent que c’est la seule voie possible pour sortir de la misère. Or on leur vante les qualités d’énergies défectueuses. Il y a deux semaines, le président ougandais a publié une tribune dans le « Wall Street Journal » qui disait en substance : « Arrêtez de vouloir imposer aux pays pauvres, dont le mien, ces éoliennes, ces panneaux solaires qui ne marchent que quelques heures par jour, ça nous enferme dans la pauvreté. » (…) Le progrès ne tombe pas du ciel ! Il faut avoir le courage de le faire advenir, plutôt que de nous enfermer dans des discours passéistes.

Ferghane Azihari, essayiste, propos recueillis par François Lestavel

25 novembre au 2 décembre – L’Express

(…) Beaucoup d’observateurs n’ont pas saisi à quel point la dimension religieuse est capitale dans ce « Great Awakening » [NDLR : jeu de mots entre woke et Great Awakening, ou grand réveil, qui désigne des périodes de renouveau religieux protestant]. Dans l’Histoire, on a toujours constaté que les pandémies, qui sont des périodes de grande anxiété sociale et de crainte de la mort, s’accompagnaient d’irruptions religieuses. Au XIVsiècle, on a assisté à l’essor des Flagellants durant la peste bubonique. Quand j’ai observé le mouvement woke, cela m’a donc semblé familier. (…) Dans le monde universitaire, il y a un état d’esprit anti-impérialiste, pour lequel le colonialisme représente le mal absolu. Les historiens insistent ainsi beaucoup sur la cruauté ce passé impérial. Mais, ce faisant, ces mêmes universitaires sont aveugles face au fait que les empires sont toujours présents, ou que l’esclavage existe encore aujourd’hui. Je connais des confrères qui sont davantage bouleversés par les horreurs du passé que par celles du passé que par celles du présent. Or on ne peut pas changer le passé. J’ai récemment échangé avec une célèbre professeure de Yale. Elle me confiait ressentir chez ses étudiants une croyance forte en l’idée que le passé pouvait être changé, et qu’il était possible de « canceller » [annuler] ses horreurs. Aujourd’hui, l’histoire est abordée avec des jugements de valeurs du présent. Or il est totalement contre-productif de prendre notre système de croyance du XXIe siècle et de vouloir l’appliquer à différentes périodes historiques. En tant qu’historien, je pense qu’il est bien plus intéressant de nous pencher sur le passé en tentant de comprendre quelles étaient les mentalités de l’époque, ce qui permet d’éclairer les nôtres. (…) Il y a aujourd’hui deux grands empires concurrents, les États-Unis et la Chine. Il y en a un bien moins puissant, la Russie. Et puis il y a cette chose étrange qu’est l’Europe, presque un « anti-empire », tant ce continent est grand d’un point de vue géographique, mais faible politiquement. L’Europe ne fait rien de ce qu’on attend d’un empire, à commencer par avoir une armée puissante. Je sais que mon point de vue n’est guère prisé dans le monde universitaire, ce qui me rend très impopulaire parmi mes confrères [rires].

Niall Ferguson, historien, propos recueillis par Thomas Mahler.

25 novembre au 1er décembre – L’OBS

JÜRGEN HABERMAS

(…) Si je me suis cantonné à l’étude de la philosophie occidentale, je n’entends en rien plaider en faveur d’un quelconque « occidentalisme ». Il est certain que nous pouvons apprendre des autres cultures et, surtout, suivre les traces sanglantes de l’évolution occidentale à la lumière crue des savoirs postcoloniaux. Mais cette critique et cette autocritique, comme tous les mouvements émancipateurs d’aujourd’hui, se fondent sur les normes d’une culture politique libérale. C’est pourquoi je me suis efforcé de balayer devant ma porte avant d’examiner, dans le cadre de la philosophie occidentale, si l’idée de « liberté rationnelle » peut être envisagée comme le résultat d’un processus philosophique. C’est en procédant ainsi que, lors de confrontations interculturelles où chacun se montre, dans l’idéal, disposé à apprendre de l’autre, nous pouvons défendre avec la détermination notre conception actuelle de la démocratie et des droits de l’homme. Pouvons-nous considérer que le droit de la raison élaboré au fil des siècles et la morale universaliste qui les sous-tendent sont des résultats de tels processus d’apprentissage ? Voilà la question qui m’intéresse avant tout. Car à partir de là se développés les principes de l’État de droit démocratique, qui sont à nouveau remis en question aujourd’hui par les mouvements populistes de droite et les régimes autoritaires. Nous vivons à cet égard une période de régression politique. (…) Ma génération avait encore habitude de négliger les processus d’apprentissage qui furent à l’œuvre pendant ces mille ans où les discours philosophiques en Occident étaient presque exclusivement menés dans l’orbite de l’Église et de ses théologiens – comme si la philosophie grecque faisant autorité n’avait trouvé une suite sérieuse que dans l’humanisme du début des temps modernes. Or c’est précisément à cette « osmose » que la pensée séculière moderne doit son universalisme en droit et en éthique. (…) Lorsque je dis que la religion aussi relève de l’histoire de la raison, je ne méconnais en rien le versant sombre du complexe sacral et l’irrationnel que charrie le « blindage » dogmatique des doctrines religieuses. La différence décisive entre les doctrines religieuses et les conceptions philosophiques laïques, je la discerne dans le fait que la pensée séculière ne peut pas tabler sur une garantie de salut qui répare les souffrances injustement endurées par des victimes innocentes. Je m’efforce de remonter les traces de certains concepts centraux de la philosophie pratique, dont les contenus de vérité trouvent leur origine dans les traditions religieuses – par exemple, l’idée de l’individu impossible à confondre avec un autre, par opposition à la personne en général, ou l’idée de l’autonomie moralement responsable, par opposition à la simple liberté d’action. Devons-nous nous défaire, en même temps que de la religion elle-même, de cet héritage sécularisé de la religion, et jeter le bébé avec l’eau du bain ? (…) Même si l’on voulait laisser libre cours à la création d’organisme hybrides dans le but de produire des organes de rechange, quid des interventions eugéniques dans le génome des enfants à naître pratiquées selon les desiderata des parents ? De mon point de vue, une liberté de choix eugénique, prétendument libérale, entièrement laissée à la volonté des parents, ne viendrait pas seulement enfreindre un tabou qui trouve ses racines dans la religion : elle porterait aussi atteinte à l’intégrité de la personne à venir, que j’aimerais voir protégée pour des raisons morale – bien qu’une justification réellement convaincante d’une telle protection me manque encore provisoirement. (…) Dans la sphère publique, je considère que tout citoyen doit être libre de recourir au langage dans lequel il ou elle souhaite se faire entendre politiquement. Des énoncés religieux peuvent même, si besoin, trouver des traductions profanes dans les débats publics. En revanche, au sein des institutions étatiques, la confrontation ne doit se dérouler que dans un langage laïc, avec des arguments également accessibles par tous. Il existe en effet un effet de seuil entre la sphère publique politique et le Parlement. Sitôt ce seuil franchi, seules les raisons avancées dans un langage séculier doivent être prises en considération. Le président du Parlement pourra veiller, par exemple, à ce que les déclarations religieuses ne soient pas enregistrées dans les procès-verbaux. En ce sens, il « filtre » les flux communicationnels provenant de la sphère publique. (…) En d’autres termes : la communication pouvant s’appuyer sur des informations vérifiées et des programmes élaborés de façon professionnelle pourrait à l’avenir être tout simplement mise au rencart par une communication de plateforme contrôlée par algorithmes. Cette évolution pathogène ne doit naturellement pas être attribuée à la technologie de la numérisation en tant que telle. Elle est plutôt le résultat de la mercantalisation d’une communication de plateforme qui n’opère plus de distinction entre les biens consommés et les contenus évalués. La régulation publique, attendue depuis fort longtemps, des grands consortiums de l’internet est une question d’hygiène politique et n’est en rien l’affaire du commissaire européen à la Concurrence. (…) Les électeurs en sont donc venus au fil des décennies à nourrir le sentiment que « rien ne va plus ». Et ce sentiment diffus, qui tourne résolument le dos à la politique, interdit de se poser l’unique question réellement politique, celle qui ouvre des lignes de front : nous faisons-nous encore une idée réaliste de ce dont nous avons besoin en matière de capacité d’action politique, et devrions-nous, oui ou non, regagner une telle capacité au seul niveau transnational afin de pouvoir apporter des solutions à des problèmes incontournables ? Il est symptomatique que la construction d’une Union européenne capable d’agir ait simplement disparu de l’agenda politique.

Jürgen Habermas, philosophe, propos recueillis par Michaël Fœssel et Marie Lemonnier

26 novembre au 3 décembre – Marianne

(…) On pense à Voltaire. « Il faut cultiver notre jardin », nous dit le philosophe. Bref, une forme de sagesse. Rien de plus noble, en effet, que le retrait loin du tumulte et la recherche d’un apaisement, voire d’une reconnexion aux éléments à travers des activités qui nous extraient du consumérisme passif. Mais n’est-ce que cela ? Albert Hirschman, économiste allemand, développe une théorie pour expliquer l’« aquoibonisme » populaire. Dans son ouvrage désormais célèbre, Défection et prise de parole, sorti en 1970, il décrit trois attitudes face à l’adversité collective : d’abord loyalty, la loyauté, les Français connaissent bien cette disposition de fidélité et de dévouement. La mondialisation arrive dans les années 1990 et les pouvoirs constitués intiment de s’y adapter. Dont acte : comme le rappelle le géographe Christophe Guilluy, les Français font tout pour se conformer aux canons de la libre concurrence et acceptent d’en payer le prix à coups de désinsdustrialisation et de plans sociaux. Promis juré, après une douloureuse phase d’adaptation, ils en récolteraient les fruits ou les dividendes. Mais rien ne vint, sauf le chômage et les fins de mois difficiles. Conscientes d’être les dindons de la farce, les classes moyennes passent alors à l’action : la prise de parole – la phase voice, selon Hirschman. Appliquée à la France, cette étape faite de bruit, de fureur, mais aussi de projets exposés sur les ronds-points, s’appelle « gilets jaunes ». Les porteurs de chasuble fluo récoltent quelques coups de pouce (chèque énergie, prime d’activité…) mais surtout des insultes, et le mouvement se dissout dans la confusion, les débordements et les intolérables violences. Reste la troisième et dernière voie – appelée exit par Hirschman : la sortie. Nous en serions donc là. Et l’on se souvient que Voltaire, s’il nous invite à la sagesse, est le philosophe du despotisme éclairé, et non de la République. Et sa maxime nous renvoie à des philosophes épicuriens, comme Épicure lui-même, ou comme Lucrèce, dont la pensée s’est épanouie, ce n’est pas un hasard, à un moment où l’empire, celui d’Alexandre ou celui d’Auguste, venait supplanter la démocratie athénienne ou la république romaine. Le Covid, finalement, aurait accéléré un mouvement de fond qui vient de plus loin. Comment le définir ? Une sorte de 1789 à l’envers. Le délitement progressif du peuple souverain. Son atomisation par les effets conjugués de l’individualisme contemporain et de la crise démocratique. Quand la volonté du peuple est contournée depuis quarante ans par les instances censées le représenter, la fatigue se fait jour. Quand, au terme de ce processus, intervient une pandémie qui vient détruire ce qui reste de sociabilité, certains peuvent être tentés par le confinement politique.

Franck Dedieu et Natacha Polony, journalistes.

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