LA SEMAINE 50 EN 7 ARTICLES

La littérature et la part du malentendu ; L’exigence de la démocratie ; Immigration et intégration ; Impossible n’est pas Polonais ; Moisson africaine de livres de langue française ; Le code de l’islam ; Fusion Hachette-Vivendi, le risque d’asséchement de l’édition.

Décembre 2021 – Transfuge

MOHAMED MBOUGAR SARR

(…) Lorsque j’ai écrit Terre ceinte (le premier roman de l’auteur, ndlr), c’était spontané. J’ai écrit en réaction à l’invasion du Mali par les islamistes. Ce livre était une tentative d’aller au-delà de ma colère, un moyen d’approfondir des questions qui me hantaient vraiment : l’emprise des islamistes sur un territoire et un peuple, la possibilité d’y résister, comment, dans un espace assiégé, survivre ? Je me suis inscrit dans la lignée d’une littérature concentrationnaire. Je voulais aussi comprendre comment l’islamisme ronge jusqu’au langage. (…) J’ai grandi dans une petite ville du Sénégal, Diourbel, dans une grande maison avec beaucoup de famille : on jouait beaucoup avec des jeux de mots, des jeux mnémotechniques, au scrabble, aux mots-croisés… Mais c’est à l’adolescence que j’ai commencé à lire énormément. Beaucoup de classiques, français et africains, j’ai donc lu, Flaubert, Hugo, Camus, en même temps que Senghor, Césaire, Aminata Sow Fall, William Sassine. Balzac m’a longtemps accompagné ; (…) C’est un des mystères de Bolano : c’est un écrivain dont chaque phrase est une promesse. Même lorsqu’il ne se passe rien, on a l’impression que quelque chose est imminent. Et puis il m’a libéré : Bolano m’a permis de croire que l’on pouvait mettre de la littérature au cœur de la littérature. Je m’en étais pourtant toujours méfié, notamment parce que j’avais appris au cours de mes études littéraires les limites du Nouveau Roman. Il y avait toujours cette idée que le Nouveau Roman avait asséché la littérature, promettait une littérature technique, sans âmes… Or, c’est un cliché qui m’empêchait d’écrire ce que je voulais écrire. Et Bolano m’a réconcilié avec cette idée que l’on pouvait mettre au cœur d’un roman, la littérature, sans perdre l’énergie propre à l’écriture. J’ai compris que c’était ailleurs que ça se jouait, pas dans le sujet. Voilà pourquoi j’ai voulu qu’il donne le titre du livre, pour lui rendre hommage. (…) J’aime la formule de Camus, dans une lettre à Ponge, « il y a une part de moi qui n’appartient à personne, c’est la part du malentendu ». Dans tout livre, il y a une part du malentendu. C’est parfois à cause de l’écrivain, qui n’est pas à la hauteur de ses intentions, mais parfois, il exprime pleinement son projet, et son lecteur ne le comprend pas. C’est douloureux pour un écrivain de devoir à s’expliquer. Mais c’est pleinement là la part de littérature. (…) Je n’aime pas parler de couleur de peau, parce que cela n’a aucune importance à mes yeux, mais c’est terrible d’être renvoyé à ça, jusque dans l’évaluation d’un texte. Aujourd’hui, ça existe encore : dans la réception, il y a parfois une forme d’ambiguïté… Mais c’est incomparable avec le passé. (…) J’ai envie de montrer l’Afrique contemporaine ailleurs que dans l’histoire, l’économie. Je veux la montrer dans sa vie, et sa mémoire. J’éprouve une nostalgie et un amour pour le Sénégal, mais aussi un regard critique, une veille. J’ai écrit Terre ceinte parce que je garde toujours un œil sur le continent, et j’ai été touché par ce qui arrivait au Mali. Enfin, je veux aussi m’inscrire dans la littérature africaine qui est très riche. Mais c’est une question du livre : comment un jeune écrivain africain, pourvu d’un imaginaire africain, peut-il envisager sa place dans le monde littéraire français ?

Mohamed Mbougar Sarr, peintre, propos recueillis par Fabrice Gaignault

9 au 15 décembre 2021 – Challenges

MICHEL WINOCK

(…) Les racines démocratiques de l’Occident sont à chercher dans l’Antiquité gréco-latine. C’est Clisthène en 508 av. J.C. qui a fondé les règles d’autogouvernement des citoyens. Tout citoyen était habilité à participer à la vie de la Cité. La philosophie des Lumières, en inversant le rapport de l’homme à Dieu, a instauré la conscience moderne du progrès. Par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la Révolution française a enraciné les idées de liberté et d’égalité. La Révolution de 1848 les a complétées par le principe de fraternité. Ici, on peut y voir des racines chrétiennes. Le philosophe Renouvier, auteur d’un cathéchisme républicain, écrivait : « La République établit dans la société la morale de Jésus-Christ. Mais les règles propres de la démocratie représentative ont été progressivement fixées par la Grande-Bretagne depuis la Grande Charte de 1215. » On compare notre période de crise actuelle, marquée par la montée de l’extrême droite, avec les années 1930. Cette analogie vous convainc-t-elle ? Nous ne sommes pas dans les années 1930. Cette époque est marquée par la domination des fascistes en Italie et en Allemagne et par le communisme stalinien en URSS. En outre, les gouvernements de l’entre-deux guerres s’effondrent en moyenne tous les sept mois, quand notre période actuelle est politiquement plus stable. En revanche, la fin du XIXe siècle nous ressemble bien plus. La présence de mouvements hostiles à la démocratie, de la xénophobie et l’antisémitisme appartiennent aux deux époques. L’extrême droite de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour fait écho au boulangisme, au monarchisme et au nationalisme d’alors. À la fin du XIXe siècle naît l’idée qu’il y a un ennemi intérieur à la société qu’il faut abattre, formé par la coalition des francs-maçons, des étrangers, des juifs et des intellectuels. L’ennemi intérieur ! Zemmour nous parle de guerre civile. (…) La démocratie est-elle en danger ? Il est certain que les régimes forts séduisent de plus en plus. L’idée de l’ordre établi est reposante, d’autant que chacun espère que ces régimes à tendance autoritaire défendront ses intérêts propres. À l’inverse, la démocratie est un régime exigeant car, pour y adhérer, il faut comprendre que l’intérêt général est supérieur aux intérêts individuels. Elle nécessite une éducation que l’école fournit de moins en moins. Aujourd’hui, elle est fragilisée car les adversaires de l’extrême droite ne parviennent plus à faire front sur plan idéologique. Les valeurs de la démocratie et de la République sont moins enracinées qu’avant. (…) Jules Ferry donnait pour première mission à l’école l’instruction morale et civique. Pour Aristote, la stabilité d’un régime politique dépend d’un moindre écart entre les riches et les pauvres : la force de la classe moyenne en est le garant.

Michel Winock, historien, propos recueillis par Ester Attias

15 décembre 2021 – le un

(…) « À partir du milieu des années 1970, on assiste au tarissement des migrations italienne et espagnole. Dans les années 1980, c’est la grande période de l’immigration portugaise – aujourd’hui encore la première nationalité parmi les immigrés résidant en France. Au début des années 1990, de profonds bouleversements secouent la planète, en particulier la chute du rideau de fer qui permet aux populations de l’Est de fuir. Environ 500 000 personnes ont migré, les trois quarts en Allemagne. Fait moins connu, la Chine laisse aussi sortir des ressortissants devenus encombrants. Parallèlement, on observe une généralisation du « droit de sortie » dans les pays du Sud. Les régimes autoritaires délivrent beaucoup plus aisément des passeports, avec la volonté à peine déguisée de laisser les opposants s’en aller pour s’assurer le pouvoir. (…) On compte 272 millions de migrants internationaux, répartis à peu près pour moitié entre pays du Nord et pays du Sud. Il y a environ autant d’immigrés en Europe qu’aux États-Unis, 50 à 55 millions, puis viennent les pays du Golfe et la Russie avec 13 millions d’immigrés chacun. Mais la différence de traitement est notable : du Nord au Nord, vous bénéficiez plus ou moins des mêmes droits. Du Nord au Sud, la mobilité est aisée, mais vous pouvez difficilement accéder à la nationalité ou à la propriété. Du Sud au Sud, vous êtes toléré, mais n’avez aucun droit. Enfin, du Sud au Nord, il est beaucoup plus difficile d’entrer dans un pays, mais une fois sur place vous pouvez mener un parcours migratoire et accéder à des droits, jusqu’à la nationalité. (…) Lors de la crise migratoire de 2015-2016, l’Allemagne a accueilli 1 million de réfugiés. Quel est le bilan six ans plus tard ? C’est un très bel exemple. Je suis allée en Allemagne à cette époque et les gens étaient plutôt fiers. Il y a eu un effort de toute la population. Des familles ont accueilli des réfugiés sur la base du volontariat. La solidarité s’est développée au niveau des Länder et des mairies. Le pays s’est fortement distingué de ses voisins et la chancelière Merkel a pris alors beaucoup de risques par rapport à son parti, dont on ne peut pas dire qu’il soit pro-migration. Six ans plus tard, il semble que l’intégration est réussie. À l’inverse de la politique française, les Allemands ont mis l’accent sur l’accès au travail et sur les cours de langue avec 1 800 heures obligatoires aussi bien pour les demandeurs d’asile que pour les réfugiés. En France, les demandeurs d’asile n’ont pas accès à des cours de français et les réfugiés peuvent bénéficier de 600 heures, mais depuis peu. Le modèle allemand est très pragmatique. Cette politique est payante et il faut constater que pendant la dernière campagne électorale, il y a eu quasi zéro débat sur l’immigration. Nous sommes, en France, très, très loin de ce modèle. Quel est le poids de l’immigration, légale et illégale, en France ? Il y a à peu près 250 000 entrées légales par an. Elles sont principalement liées au regroupement familial – ce qui ne veut pas dire que ces femmes ne vont pas entrer ensuite sur le marché du travail. Ensuite, on a beaucoup ouvert nos frontières aux étudiants, qui sont le grand facteur de changement dans la politique migratoire depuis une vingtaine d’années. Puis vient l’asile et, loin derrière, le travail, lequel concerne 15 % des entrées environ. Si, dans cinq mois, l’un des candidats d’extrême droite était élu et appliquait une politique « zéro migrant », que se passerait il ?  Rien ou peu de choses. L’essentiel de l’immigration légale est représenté aujourd’hui par le regroupement familial. Le droit de vivre en famille est un principe constitutionnel depuis 1976. Ensuite, l’immigration se compose de dizaines de milliers d’étudiants. Veut-on se priver des étudiants, se fermer au monde ? Enfin, il y a l’asile. Allons-nous être le seul pays en Europe à sortir de la convention de Genève que nous avons signée en 1951 ? Tout cela est impossible légalement. Et, pratiquement, allons-nous placer des soldats armés de mitraillettes tous les cinquante mètres le long de nos frontières ? »

Catherine Wihtol de Wenden, politiste, propos recueillis par Julien Bisson & Laurent Greilsamer

15 décembre 2021 – Franc-Tireur

Impossible n’est pas français ! C’est le slogan de campagne d’Éric Zemmour, qui révèle une nouvelle fois sa vision fantasmée et approximative de notre passé. À l’origine, cette formule s’appliqua non à des Français mais à des Polonais. En effet, ce serait un épisode de la conquête de l’Espagne par Napoléon 1er, le 30 novembre 1808, qui lui aurait donné naissance. Son armée étant bloquée non loin de Madrid au pied des gorges de Somosierra, le passage étant gardé par quatre batteries de canons espagnols, l’Empereur aurait envoyé pour les déloger un escadron de chevau-légers. Or, cet escadron était composé de cavaliers polonais, recrutés parmi la noblesse du Grand-Duché de Varsovie, créé en 1807 par Napoléon 1er, qui en était le « protecteur ». Comme ses lieutenants lui faisaient que la tâche était impossible, il aurait rétorqué : « Comment ? Impossible ! Je ne connais point ce mot-là ! Il ne doit y avoir pour mes Polonais rien d’impossible ! » Et les faits lui donnèrent raison, car ces cavaliers d’élite réussirent à s’emparer des canons, ce qui permit à l’armée impériale de marcher sur Madrid. Par la suite, la formule fut accommodée à la sauce française. (…) L’expression fut ensuite popularisée par Honoré de Balzac, admirateur de l’Empereur qui publia en 1838 Maximes et pensées de Napoléon. Mais n’oublions pas que l’auteur de La Comédie humaine était l’amoureux transi de la belle Ewelina Hańska, une Polonaise. (…) Mais elle apparaît artificielle et décalée dans la France du XXIe siècle, soumise plus que jamais aux contraintes de la mondialisation et des rapports de force avec la Chine ou les États-Unis. Pour paraphraser la célèbre formule du général de Gaulle en décembre 1965, on peut « sauter sur sa chaise comme un cabri » en criant « La France ! La France ! La France ! », « mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien ! »

Jean Garrigues, historien.

16 Décembre 2021 – L’Express

PIERRE ASSOULINE

Aussitôt connus les résultats des grands prix littéraires de cette rentrée, une réaction s’est manifestée peu à peu sous la forme d’une rumeur assez insinuante : cette année, volontairement ou pas, « ils » se sont entendus pour couronner des Noirs afin de complaire à l’air du temps, au politiquement correct, au souci de parité, que sais-je encore. Autant d’« alibis » ! Moins une accusation explicite qu’un sarcasme insistant Comme s’« ils » s’étaient unis pour crier d’une seule voix : en littérature aussi, Black Lives Matter ! – alors que, on ne le répétera jamais assez, seule l’œuvre compte. (…) Reste une constatation qualifiée dores et déjà d’historique car, de mémoire d’homme, personne ne se souvient qu’un tel cas se soit déjà produit dans l’histoire littéraire : en 2021, pour la première fois en Europe, les jurys de plusieurs grands prix littéraires parmi les plus prestigieux au monde ont effectivement couronné, à quelques semaines d’intervalle, des auteurs africains (dont un Blanc). Le Nobel à Abdulrazak Gurnah, Tanzanien expatrié depuis quarante ans au Royaume-Uni, du côté de l’université du Kent, où il a longtemps enseigné ; le Goncourt au Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, qui vit à Beauvais, pour La Plus Secrète Mémoire des hommes ; le Booker Prize au Sud-Africain Damon Galgut pour The Promise ; L’International Booker Prize au Sénégalais David Diop pour la version anglaise de Frère d’âme ; le prix Camões, plus importante distinction littéraire du monde lusophone, décerné à l’unanimité à la Mozambicaine Paulina Chiziane, et le Neustadt International Prize for Literature au Sénégalais Boubacar Boris Diop, attribués dans les deux cas pour l’ensemble de leur œuvre. Quelle moisson ! Il est encore un peu tôt pour y déceler un effet de génération, la manifestation d’une relève ou la confirmation d’un âge d’or. (…) Espérons que l’onde de choc de l’exceptionnelle récolte africaine de 2021 poussera les responsables de Salons du livre et de festivals littéraires en France à ne plus cantonner ces écrivains-là dans le ghetto de la littérature francophone en les faisant débattre entre eux, pour les considérer enfin pour ce qu’ils sont : des romanciers de langue française. La seule qualité qui importe si l’on veut bien admettre qu’un écrivain n’a d’autre patrie que sa langue.

Pierre Assouline, journaliste.

16 décembre 2021 – Le Figaro

(…) « Il est vrai que le « isme » dans islamisme n’a pas la même valeur que dans « christianisme » ou « bouddhisme » : il est censé ajouter une tonalité négative. Cependant, cet usage moderne du mot islamisme n’a rien à  avec celui du XIXe siècle. Il s’agissait alors de distinguer la religion (« islamisme ») de la civilisation (« islam »), sur le modèle du christianisme et de la chrétienté. Puis à partir des années 1970, « islamisme » s’est mis à désigner exclusivement une variante politique agressive de l’islam. Cela a abouti à la disparition de l’adjectif « islamique » au profit de « musulman ». C’est une distinction très française La distinction entre islam et islamisme n’est-elle pas cependant judicieuse ? La distinction entre islam et islamiste est pertinente, le premier désignant le système socioreligieux comme tel, et le second étant en outre la conviction que les lois de l’islam doivent prédominer sur les lois des hommes. Mais elle ne désigne pas une simple distinction entre modération et radicalité. La modération et la radicalité sont affaire de musulmans individuels. Un musulman dit modéré est quelqu’un qui parvient à mettre une distance entre lui et les dogmes fondamentaux, et accepte de ranger sa foi dans son for intérieur. L’islamiste est celui qui pousse les préceptes de sa foi jusqu’au bout, la conquête de tout lieu où se trouve l’oumma. Partout où il y a deux croyants, l’oumma est là. Contrairement au christianisme, l’islam porte dès l’origine une dimension politique. Ce n’est pas seulement une religion, mais un code qui régit l’essentiel de l’existence. Le chrétien ne pourra pas tirer de préceptes politiques clairs des Évangiles. En revanche le musulman trouvera toujours de la politique dans ses textes sacrés : la discrimination entre musulmans et non-musulmans est inscrite dès la charte de Médine dictée par le Prophète. La distinction entre musulmans et dhimmis (Selon le droit musulman, le dhimmi est un sujet musulman d’un État sous gouvernance musulmane. Ces sujets ont à la fois un statut discriminatoire et protecteur qui leur impose principalement de payer un impôt particulier appelé  djizia et une loyauté envers l’État musulman, ndlr : info Wikipédia) est éminemment politique, ainsi que celle entre homme et femme, détaillée dans tous les traités de droit islamique. Pourquoi les plus radicaux ont-ils acquis une influence croissante ? Je crois que c’est parce qu’ils ont réussi à s’appuyer sur le sacré du texte. Avec cette conception du Coran comme dictée divine livrée à Mahomet, la nature du texte coranique favorise le durcissement, le raidissement idéologique. Il y a eu des tentatives de réforme, mais aucune n’a abouti. On peut prendre l’exemple du Soudanais Mahmoud Mohamed Taha qui a tenté de promouvoir une version théologique libérale de l’islam dans les années 1960, en élaborant toute une distinction entre la période mecquoise et la période médinoise. Il a subi une levée de boucliers de la part des théologiens d’al-Azahr et a fini par être considéré comme apostat et pendu à Khartoum en 1985. Ou encore, l’Égyptien Ali Abdel Raziq, un cheikh de l’université islamique du Caire al-Azhar qui, dans les années 1920, voulait éliminer le concept même du califat, jugé mortifère, et développer une version non politique de l’islam. Il a été chassé de son poste religieux, mis au ban et n’a dû la vie sauve qu’au fait qu’il appartenait à une famille importante. Quand certains musulmans élèvent la voix pour dire qu’ils veulent un autre islam, personne ne les écoute ; bien plus, ils sont persécutés. (…) Dans le Coran il n’y a pas un seul verset qui prescrive le voilement. Il y a deux versets rattachés au port du foulard, mais quand on regarde l’étymologie des mots utilisés, cela n’a rien à voir avec les voiles d’aujourd’hui ; Comme l’a dit al-Ashmâwî, qui fut l’un des conseillers de Sadate, le hijab n’est pas islamique. Dans le Coran, le voilement concerne les femmes du Prophète (XXXIII, 59), et il ne parle pas de la tête, mais de la poitrine : « Rabattez vos voiles sur vos gorges » (XXIV, 31). (…) L’erreur de l’Occident, c’est d’avoir accepté au départ des prémisses qui se sont développées et aggravées dans le temps. Ça a commencé à la fin des années 1970. Nous en sommes à ne plus pouvoir lutter contre l’envoilement total des femmes. Nous voulons sauver les femmes voilées des pays islamiques et ensuite nous nous battons avec la laïcité en Occident parce que les mêmes veulent le voile jusque dans sa forme la plus outrancière, lequel, au dehors des terres islamiques, a un sens avéré de marque politico-communautaire.

Marie-Thérèse Urvoy, professeur émérite de l’université Michel de Montaigne Bordeaux 3, islamologue, propos recueillis par Eugénie Bastié

17 au 23 décembre 2021 – Marianne

ANTOINE GALLIMARD

(…) « Il est vrai que la vente en ligne se développe. Mais notre problème n’est aucunement les Gafam. C’est ce qu’on nous dit pour justifier une stratégie de développement hexagonal et international, mais c’est faux. Notre secteur est dynamique par lui-même et s’est bien gardé de mettre son destin en mains entre les mains de surperpuissances américaines. L’édition connaît une croissance exceptionnelle actuellement, avec un marché en progression d’environ 20 % sur ces derniers mois. Nous sommes revenus à un niveau d’activité proche de celui de la décennie 2000, alors que nous étions confrontés, depuis dix ans, à une baisse lente mais régulière du volume des ventes. Le commerce de proximité, la librairie de référence marchent bien, à la différence des grandes surfaces, où le secteur du livre est moins dynamique. Nous sommes en particulier protégés par la loi sur le prix unique du livre et par le réseau très dense des librairies, qui forme la trame naturelle de notre marché et porte la création littéraire. La loi Darcos sur les frais postaux a ajouté un élément important à ce dispositif, en mettant fin à toute distorsion en matière de frais de port. (…) Nous sommes un petit marché, avec nos quelque 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires brut en France, noyé dans la masse des biens de grande consommation courante. Cela ne peut pas intéresser ce type de plates-formes gigantesques, qui visent des rendements bien supérieurs à ceux de l’édition. (…) Je ne crois pas aux effets mastodontes dans l’édition ; cela véhicule une vision caricaturale de nos métiers et de notre valeur. C’est pourtant ce que vise Vivendi… Vivendi se présente comme un leader mondial de la culture, du divertissement, des médias et de la communication. Il est un opérateur de plates-formes et a donc ses propres préoccupations en la matière, touchant notamment aux domaines de l’audiovisuel. Mais sur le marché de l’édition de livres, la fusion qu’il projette donnerait naissance à un ensemble représentant plus de 52 % (31 % pour Hachette, 21 % pour Editis), si nous nous en tenons aux meilleures ventes. En littérature générale (poche et édition première), le nouvel ensemble représenterait 62 % de ce marché, et 78 % pour le seul poche de littérature générale. Ce n’est pas supportable ; le jeu de la concurrence en serait totalement faussé, faisant peser une menace réelle sur la diversité éditoriale – surtout s’il s’agit de calquer des choix éditoriaux sur des logiques de valorisation de plates-formes ! Et le problème se pose aussi sur le marché de la diffusion et de la distribution, avec des effets de concentration aboutissant au contrôle total de certains canaux de vente. À eux seul deux, Editis et Hachette publieraient entre 12 000 et 15 000 nouveautés par an en France ! Il y aurait donc de quoi peser sur le marché et agir sur les opinions ! (…) L’État doit assumer la mission de la diversité culturelle. Je  me souviens qu’en 2à04, lors du rachat finalement annulé de Vivendi par Hachette, le ministre de la Culture nous avait réunis pour évoquer ce sujet. Les éditeurs (je m’étais associé à cette époque au Seuil et à Hervé de La Martinière, mais Actes Sud et Odile Jacob avaient été aussi dans le combat) et les librairies avaient été entendus. Cependant, l’affaire présente se double d’une dimension politique et médiatique de grande ampleur, et cela explique peut-être l’atmosphère assez attentiste du moment. Mais je pense que l’État, comme Bruxelles du reste, doit se préoccuper de très près de ce projet de rachat, car, s’il se réalise, il mettra à mal notre diversité culturelle et des portes nous seront fermées. (…) Vivendi contrôle un groupe de télévision, de radio, de presse, de production audiovisuelle, de publicité, avec une stratégie de développement à l’international dans tous ces secteurs. En raison de ces activités nombreuses, connexes à l’édition, le groupe pourrait attirer à lui des auteurs à très fort potentiel de vente, en leur faisant bénéficier de plan de lancement et de promotion décorrélés de l’économie du secteur. Il y a un risque évident non seulement de distorsion de concurrence, mais aussi d’uniformisation de la vie littéraire et d’assèchement de la diversité des catalogues, qui suppose une distribution suffisamment équilibrée des succès entre les marques éditoriales. Tous ces mécanismes latents peuvent être profondément atteints. (…) La fusion doit être intégralement refusée. (…) On doit se préserver des modes et ne pas copier son voisin. C’est ce que s’efforcent de faire les 700 petits éditeurs qui cultivent, comme Liana Levi, Sabine Wespieser ou Philippe Rey (l’éditeur du prix Goncourt 2021, Mohamed Mbougar Sarr), leur indépendance d’esprit… C’est le sens de notre engagement depuis un siècle !

Antoine Gallimard, éditeur, propos recueillis par Emmanuel Schwartzenberg

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