LA SEMAINE 1 EN 7 ARTICLES

Le génie utérin ; La mécanique du ressentiment ; Apporter ses vœux ; Face à l’offensive islamiste la complaisance de la gauche ; Les trompés de la séduction ; E pluribus unum (« De plusieurs, Un ») ; Laïcité interrogée par l’islam.

29 décembre 2021 – Franc-Tireur

(…) L’histoire du MLF est l’histoire d’une longue guerre théorique, mais pas seulement, entre les féministes qui s’appelaient féministes révolutionnaires ou féministes radicales qu’on n’appelait pas « universalistes », parce que cela nous paraissait aller de soi, et qui étaient en gros dans la lignée de Beauvoir. Il y avait un autre groupe qui s’appelait « psychanalyse et politique », lequel était en effet lourdement – et volontairement d’ailleurs – différentialiste, et pensait que la libération des femmes consistait essentiellement à faire en sorte que les femmes retrouvent leur génie propre. Un génie qu’elles plaçaient dans l’utérus – je ne plaisante pas -, le « génie utérin », c’est-à-dire le fait de donner le jour à des enfants. Elles n’étaient d’ailleurs pas tout à fait seules à tenir ce discours. Il y avait aussi des groupes de femmes artistes qui pensaient qu’il fallait trouver une « écriture femme », différente de l’écriture des hommes. Michelle Perrot a expliqué très clairement qu’il y avait dans tous les mouvements de libération féministes, depuis deux cents ans, un pôle universaliste et un pôle différentialiste. Le problème du MLF, c’est qu’en plus d’être différentialiste, ce groupe était essentiellement impérialiste, richissime d’ailleurs, et qu’il a vraiment mené une guerre de destruction contre les autres, ne serait-ce qu’en s’appropriant le nom MLF, en faisant une marque commerciale d’un mouvement de libération des femmes. Les conflits sont différents maintenant. (…) Ce qui me gêne terriblement dans ce que vous appelez le néoféminisme, dont je ne sais même pas si c’est du féminisme, c’est cette façon de contourner la justice. Les féministes n’ont pas inventé Facebook, elles n’ont pas inventé les réseaux sociaux, mais elles s’en servent pour créer un bad buzz qui peut casser totalement et définitivement quelqu’un. Peu importe que ce soit mérité ou non, il n’est simplement pas possible de contourner la justice, de dire non à la présomption d’innocence, non aux droits de la défense, non à la proportionnalité des peines. (…) Qui aurait pensé que, dans les caves du Vatican, il y avait des abus sexuels à tire-larigot ? Qui aurait pensé qu’au pèlerinage de La Mecque, des femmes se faisaient violer ? Mais Me Too a pris une telle ampleur qu’on ne sait absolument plus de quoi on parle, par exemple quand on parle de la culture du viol, du continuum patriarcal. Cela veut dire que l’incivilité, la gauloiserie un peu épaisse, genre : « Mademoiselle, vous avez de beaux yeux », et le type qui vous envoie avec quatre côtes cassées à l’hôpital, c’est de même nature. Et ça, c’est dramatique. (…) J’ai vu quelques articles aberrants où l’on expliquait que tel poème de Ronsard était une incitation au viol. Il faut faire très attention, parce qu’on a l’impression que la nouvelle génération d’étudiants ne voit plus du tout la différence entre un écrit et un acte. Un mot ne mord pas. Comme ils sont sur cette pente d’hypersensibilité, d’éveil woke, on est en train d’arriver à quelque chose qui est la culture de l’annulation. On ne la voit pas seulement dans les universités, mais aussi dans les milieux de la culture, c’est terrible.

Liliane Kandel, figure du féminisme, propos recueillis par Yasmina Jaafar

4 janvier 2022 – Le Figaro

(…) – Vous organisez un colloque qui se tient à la Sorbonne le 7 et 8 janvier intitulé : « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture ». Quel en est l’objectif ?

Emmanuelle Hénin. – Il y a trois objectifs. Il s’agit d’abord de réunir des universitaires de plusieurs disciplines et de plusieurs pays qui s’accordent à penser que la « déconstruction », dont le wokisme n’est qu’un des aspects, est devenue une impasse intellectuelle. En effet, ce courant en vient, de plus en plus, à confondre la recherche et le militantisme, la vérité et la morale, la science et l’idéologie. Avec des conséquences graves sur l’enseignement et la recherche : si nous ne faisons rien, nous nous exposons à voir des textes expurgés ou censurés et, à moyen terme, des champs disciplinaires entiers remplacés par les « études culturelles » transversales qui ne reposent pas sur un savoir validé mais sur des préjugés militants. Ainsi, l’université de Princeton a récemment supprimé le latin et le grec du cursus de lettres classiques au prétexte que ces langues charrient des préjugés racistes et pour « ouvrir de nouvelles perspectives ». C’est condamner cette discipline à péricliter rapidement.

Ne surestime-t-on pas la puissance de ce mouvement woke ? L’université française ne résiste-t-elle pas mieux que l’université américaine à ces dérives ? 

E. H. – À la différence des États-Unis et du Canada, la France a une tradition universaliste. C’est pourquoi elle n’est pas contaminée par ce mouvement au même titre que ces pays : nous n’avons pas encore de « safe spaces » ni de « sensitivity readers », même si certains en réclament. Cependant, depuis deux ans, il ne se passe pas une journée sans qu’on reçoive des annonces de conférences, de colloques ou de postes à pourvoir rédigées dans les termes de cette idéologie. Il y a quelques semaines, un enseignant de Sciences Po Grenoble, déjà cloué au pilori pour avoir émis des doutes quant à la pertinence du concept d’islamophobie, a été suspendu quatre mois pour avoir critiqué le climat d’intimidation qui règne dans cet IEP. (…)

Pierre-Henri Tavoillot – Il y a en fait trois âges de la « déconstruction », dont les deux premiers sont des étapes majeures. Le premier âge est l’âge critique qui correspond à la philosophie moderne de Descartes à Kant : il a pour but de faire émerger une idée humaine de la vérité à côté des dogmes religieux ou parfois contre eux. C’est l’objet du doute cartésien ; c’est aussi la critique kantienne de la métaphysique. Avec eux, comme le dit Tocqueville, « quelques-uns des dogmes de l’ancienne foi ont été soumis à la raison individuelle ». Le deuxième âge est celui où, à partir de Schopenhauer et Nietzsche, émerge l’idée que le travail critique doit se poursuivre à propos des idées humaines elles-mêmes. Il faut « philosopher avec le marteau », dit Nietzsche, pour détruire les illusoires idoles auxquelles l’homme aime croire : le vrai, le beau, le bon, le juste, le salut… Pourquoi ? Parce que ces idées – ou idoles – sont des masques qui nous empêchent de vivre pleinement (Nietzsche), qui occultent nos conflits intérieurs (Freud), qui cachent des conflits économiques et sociaux (Marx) ou nous éloignent de l’Être (Heidegger).

Le troisième âge commence avec la pensée 68 (Foucault, Derrida, etc.), que la France va exporter aux États-Unis (french theory) avant d’en réimporter les rejetons actuels. Avec lui, les choses se gâtent : la « déconstruction » ne vise plus qu’elle-même. Sa cible : la civilisation démocratique « phallologocentrée », comme dit Derrida, qui, sous couvert d’émancipation, cacherait une oppression sournoise et d’autant plus implacable. Pour la « déconstruction », malgré la décolonisation, toujours plus d’exploitation ; malgré le pseudo-féminisme, toujours le même patriarcat ; malgré l’État-providence, toujours la même aliénation des miséreux ; sous l’apparence du développement durable, toujours plus de capitalisme destructeur de la nature. Bref, le vieux mâle blanc producteur est un polyprédateur qui opprime tout ce qui bouge : les femmes, la planète, les migrants, les différences, les « racisés », les cultures…

E. H. – Aujourd’hui, on assiste même à un quatrième âge, correspondant à la « réification de la déconstruction » (Pluckrose), dont l’esprit libertaire a accouché d’une police de la pensée totalitaire. Le refus de toute catégorie et la prétendue « fluidité » universelle ont engendré des catégories plus rigides que jamais, régies par un catéchisme diversitaire et victimaire auquel les États, les tribunaux, les entreprises et bien sûr l’école sont sommés de souscrire.

P.-H. T. – Face à une telle lecture, il est assez aisé d’objecter que la civilisation européenne fut la seule, de toute l’histoire de l’humanité, à abolir l’esclavage, à promouvoir l’émancipation de la femme, à installer des dispositifs inédits de justice sociale, à s’intéresser aux cultures autres, y compris celles des peuples « premiers », à prendre conscience à vive allure des défis environnementaux. Sans doute la tâche est-elle loin d’être achevée, mais ce n’est certainement pas en détruisant les principes qui ont permis ces acquis qu’on parviendra à avancer dans ces tâches infinies.

Comment expliquer la séduction qu’opèrent les théories de la race et du genre chez une nouvelle génération de chercheurs militants ?

P.-H. T. – Il y a une séduction quasi existentielle dans ces théories qui offrent tout ce qui manque à nos sociétés contemporaines. On s’y sent perdu, seul, impuissant, sans but. Si on s’y sent perdu, c’est que, face à la complexité du monde, on manque de grilles de lecture. Le wokisme en fournit une universelle : tout est domination. Il y a des gentilles victimes et des méchants oppresseurs : c’est clair et net ! Si on s’y sent seul, c’est que l’individualisme a fragilisé les sociabilités d’avant. Contre cela, l’indignation partagée reforge du collectif et de l’identité : je souffre, donc je suis… et, comme disait Nietzsche pour le dénoncer (il aurait d’ailleurs détesté le wokisme), si « je souffre, quelqu’un doit en être responsable ». La mécanique du ressentiment est au cœur de ces théories. Si on s’y sent impuissant, c’est que la démocratie nous avait promis le pouvoir. Or, de toutes parts, je mesure mon incapacité. À l’inverse, par la grâce du militantisme, je retrouve le goût de la lutte. Et, du même coup, un sens substantiel pour ma vie guidée par un combat juste et salvateur. Par où l’on voit que le défi à relever est immense : quelle autre vision du monde pourra proposer tous ces bienfaits ?

Emmanuelle Hénin, professeur de littérature comparée à la Sorbonne et Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie, propos recueillis par Eugénie Bastié

5 janvier 2022 – Le un

(…) Les recherches nous révèlent qu’environ une personne sur deux se prête au jeu des résolutions de Nouvel An. Que parmi celles-ci, les plus fréquentes sont : arrêter de fumer, perdre du poids, faire plus d’exercice. Et que ça ne marche pas si mal : environ 40 % de résolutions prises continuent d’être tenues après six mois ; et 20 % le sont encore après deux ans. Ce n’est pas du 100 %, mais c’est nettement mieux que l’absence de résolutions ! (…) En cas de faux pas, et de retour des vieilles habitudes, surtout ne pas culpabiliserne pas abandonner : tous les spécialistes rappellent que les faux pas font partie du processus, ils sont normaux ! On trébuche très souvent avant de transformer une résolution en habitude. Inutile de nous accuser de manquer de volonté ou de nous dire que c’est trop dur pour nous : le faux pas est la règle, pas l’exception ! Enfin, laisser tomber la logomachie des « défis » et autres « challenges ». Cela nous met une pression inutile, et facilite la culpabilité et l’auto-dévalorisation en cas d’échec. Voyons plutôt les résolutions comme des expérimentations destinées à rapprocher doucement notre mode de vie de nos idéaux, sans recherche de performance. Cette période de début d’année, c’est aussi celle des vœux, ces bienfaits que d’autres nous souhaitent. Nous pouvons les transformer en résolutions : que faire pour que ces vœux (s’ils nous conviennent) se réalisent ? C’est sans doute ce à quoi songeait l’écrivain Jules Renard, qui notait ce petit échange – sans doute vécu – dans son Journal, le 28 janvier 1901 : « Je vous apporte mes vœux. – Merci. Je tâcherai d’en faire quelque chose. » C’est en tout cas ce que je vous souhaite !

Christophe André, médecin psychiatre.

6 janvier 2022 – L’Express

MANUEL VALLS

(…) Ainsi la théorie du « grand remplacement » qu’Éric Zemmour fait sienne n’est étayée par ce dernier qu’avec des données erronées. « [Son assertion] la plus percutante voudrait que l’immigration légale en France représente annuellement l’équivalent de la ville de Nice, soit entre 350 000 et 400 000 personnes », écrit Manuel Valls, avant de tordre le cou à cette idée : « Il obtient ce faux chiffre en additionnant le nombre de titres de séjour délivrés par la France à des ressortissants de pays tiers et un nombre de demandeurs d’asile, obtenu par un savant calcul qui cherche à différencier ceux qui obtiennent l’asile, ceux qui restent alors qu’ils devraient quitter le territoire, etc. En bref, un travail peu sérieux qui aboutit à un résultat faussé. D’abord, une partie des demandeurs d’asile obtiennent ensuite un titre de séjour. Additionner ces deux statistiques revient donc à compter deux fois une part substantielle d’entre eux. Ensuite, il ne prend pas en compte les sorties migratoires, considérant, que ce seraient avant tout des Français qui s’expatrient. » Évidemment, celui qui a osé pointer du doigt l’existence de « deux gauches irréconciliables » ne ménage pas son camp, coupable selon lui d’avoir refusé le diagnostic, fautif d’avoir abandonné l’universalisme, qui lui seul peut offrir un horizon rassurant et réconciliateur aux citoyens. (…) « Se targuant de faire œuvre d’historien, il continue en réalité son travail systématique de sape de l’héritage humaniste de la République, poursuivant le sillon mortifère inauguré par les nationalistes de l’Action française. Il ment sans vergogne pour excuser l’inexcusable. C’est ainsi que se voient dédouanés tour à tour les antidreyfusards, Pétain, le régime de Vichy ou les tortionnaires d’Algérie. Il est frappant d’observer la place qu’occupe dans son discours la réhabilitation automatique des forces antijuives qui ont installé l’antisémitisme en France. (…) Il poursuit en réalité la grande œuvre de l’extrême droite française depuis des décennies : nourrir le négationnisme et fomenter la disparition de la République. (…) Les républicains doivent d’abord restaurer la tradition française du sentiment national. Je ne cesse de le répéter car il s’agit pour moi du grand malheur de la France d’aujourd’hui : le débat public est pollué par ces identitaires des deux rives qui, dans un pas de deux diabolique, s’entendent sur une vision raciale de la société. Les discours politiques communautaires se multiplient. On ne parle plus à la Nation tout entière mais l’on s’adresse uniquement à des groupes d’individus. Chez une certaine gauche, on parle de « créolisation » et, partant, on catégorise les individus en fonction de leurs origines. Cherchant probablement au départ à bien faire, on analyse la société par le biais du concept de l’intersectionnalité des oppressions, contribuant là aussi à séquencer la Nation en une multitude de groupes aux fondements ethniques, culturels, religieux ou de genre. À l’extrême droite, on manie également volontiers la notion de race et l’on ne présente la Nation que comme le résultat de faits objectifs et d’une forme de déterminisme. Cette conception est de nature à écarter, de façon définitive, nombre de nos compatriotes, issus de l’immigration ou musulmans le plus souvent. Éric Zemmour valorise une acceptation excluante de la Nation. Si l’on n’est pas « de race blanche », si l’on n’est pas chrétien, si notre culture d’origine n’est pas française, alors on est présumé ne pas appartenir à la communauté nationale. Ce faisant, il dessert son propre objectif, puisqu’il contribue à rétablir dans la sphère publique les différences de chacun et favorise ainsi le communautarisme. (…) De quoi Éric Zemmour est-il le symptôme ? Indéniablement, de nos échecs passés et du mal-être d’un peuple en manque de repères, exposé à un malaise identitaire. Quel risque représente-t-il ? Dans le pire des cas, si par malheur il venait à accéder à l’Élysée à la faveur d’un de ces mouvements subversifs de désespoir auxquels les Français sont accoutumés, qui s’exprimerait autant par un vote pour l’extrême droite que par le péril civil que représente l’abstention, l’application de ses idées réactionnaires. Dans tous les cas, si on le laisse faire, la réémergence d’un discours raciste et xénophobe dangereux et décomplexé. D’ailleurs, quels que soient son score et son positionnement à la fin, cette rhétorique de la haine et de l’excès fait d’ores et déjà passer Marine Le Pen pour plus modérée et la renforce ainsi paradoxalement en cas de qualification au second tour. Comment agissent les démocrates en réponse ? Malheureusement, comme trop souvent dissimulés derrière des postures morales, à grand renfort de « no pasaran » et de discours verbeux sur « les heures les plus sombres de notre histoire », la gauche, comme déjà dans les années 1980, ne s’interroge pas sur les causes et sur la réponse à apporter à la montée du national-populisme. (…) À une France fantasmée faite de chevaliers, de croisades et de combats de « race », nous devons opposer un pays ouvert, humaniste, conscient et fier d’inspirer le monde. Le grand avantage de la seconde vision sur la première, c’est qu’elle permet de se projeter dans l’avenir, de construire. Elle n’en demeure pas moins exigeante et refuse tout angélisme. C’est pourquoi je ne pardonne pas à une partie de la gauche d’avoir abandonné la Nation aux nationalistes, l’assimilation aux xénophobes, la laïcité aux communautaristes. Face à l’offensive de l’islamisme, elle a été lâche ou complaisante.

Manuel Valls, ex-Premier ministre, auteur de Zemmour, l’antirépublicain, article et extraits par Laureline Dupont

6 au 12 janvier 2021 – Challenges

ANDRÉ COMTE-SPONVILLE

(…) Les romanciers le savent bien. La fiction est le propre de l’homme. Le même Aristote expliquait par là que nous soyons également des zôa politika, des animaux politiques. Non là encore, que la vie en société, les rapports de force ou les luttes pour le pouvoir soient le propre exclusif de l’humanité, mais en ceci que seuls les humains, grâce au langage, ont fait de la politique un élément à ce point essentiel de leur socialité. Les militants le savent bien. Faire de la politique, c’est se servir du langage pour prendre ou conserver le pouvoir. À la gloire des tribuns ou des communicants ! Ne leur jetons pas trop vite la pierre. Opposer ceux qui font à ceux qui parlent n’est qu’un raccourci démagogique. Qui peut agir en politique, sans parler d’abord, sans convaincre, sans persuader ? (…) Convaincre (par la raison) ou persuader (par l’éloquence, l’émotion, la séduction) ? C’est l’alternative traditionnelle, à laquelle Pascal consacra l’un de ses opuscules. Tout le monde, note-t-il, fait mine de préférer la première voie, celle de l’argumentation rationnelle. Mais la plupart se laissent entraîner par la seconde, « tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison ! » C’est ce qui fait le succès du populisme. Il y aurait moins de démagogues, ou ils seraient moins dangereux, si nous tenions la vérité, souvent désagréable, qu’au plaisir (y compris le plaisir d’applaudir ou de haïr), souvent trompeur. Dans une démocratie, on a peu ou prou les dirigeants qu’on mérite. Si vous préférez être séduits, ne vous étonnez pas d’être trompés.

André Comte-Sponville, philosophe.

6 janvier 2022 – Le Point

RAN HALÉVI

(…) Halévi replace cette journée sur une échelle plus longue de l’histoire politique américaine. Dans la lignée de Tocqueville, observateur attentif des États-Unis, il rappelle comment, avant Trump, les mœurs politiques américaines s’étaient déjà dégradées. Dans le cadre d’une polarisation à outrance, cette « rupture de conventions » a pris notamment deux aspects, la fin de la « reconnaissance mutuelle » entre républicains et démocrates et la disparition de la « retenue institutionnelle ». (…) « La portée de la journée du 6 janvier va plus loin et plus profond. L’événement aura été le symptôme exorbitant, la flambée imprévisible des tendances à l’œuvre qui consument la démocratie américaine depuis trente ans. Il donne un tour explosif non seulement à la polarisation délétère qui déchire le pays mais encore à la désagrégation des normes civiques, morales et culturelles qui ont longtemps gouverné la société américaine, cette “Union”, ce “Nous” qui ouvre la Constitution – “We the People” – et que figure l’orgueilleuse devise, E pluribus unum (« De plusieurs, Un »), inscrite au Grand Sceau national. Mon intention, dans cet essai, n’est pas de dresser un tableau exhaustif de la crise d’identité américaine, mais d’en interroger quelques traits distinctifs au miroir de cette journée chaotique qui leur a donné un relief particulièrement saillant : elle se présente en effet comme un abrégé, un foyer de compréhension privilégié, de la guerre politique et culturelle que se livrent les Américains ; elle en dépeint, le temps d’une émeute, les protagonistes, les passions et les enjeux ; les contrastes aussi qui mettent aux prises des insoumis agissant hors la loi au nom de la Constitution avec des élus appelés à l’incarner, l’invocation insurrectionnelle de la légitimité avec l’empire impassible de l’ordre légal, le chaos démocratique avec les usages démocratiques. » (…) « Si Donald Trump, comme c’est fort probable, se représente en 2024, et même s’il y renonce finalement, on pourra vérifier en temps réel à l’échelle nationale l’étendue des ravages que la fin de sa présidence et ses prolongements auront infligés à l’esprit des institutions : l’affaiblissement dramatique de la confiance spontanée dans les institutions politiques, l’extension légale de la défiance à l’ensemble de la procédure du vote, une judiciarisation massive des contestations électorales, des violences peut-être et, partant, un système fédéral impuissant et perclus, car privé du titre de légitimité primordial qui donne vie à tout gouvernement légal : la sanction irréfutable, et communément acceptée, du suffrage universel.  L’insurrection du 6 janvier, ses préludes et ses lendemains, ont réinstallé ainsi la hantise du complot au cœur battant de la démocratie américaine et consacré le naufrage des conventions, celles que l’expérience institue en lois non écrites et dont on n’interroge pas le bien-fondé, qu’on observe par révérence ou par habitude, et qui perdurent pour autant qu’elles suscitent l’obéissance volontaire. »

François-Guillaume Lorrain, journaliste.

7 au 12 janvier 2022 – Marianne

ÉRIC ANCEAU, HISTORIEN

(…) Avec son livre Laïcité, un principe, Éric Anceau publie un ouvrage essentiel pour quiconque veut comprendre un principe éminemment politique dont la survie est une affaire de volonté. Extraits. (…) Les pères de la laïcité sous la IIIe République ont reconnu leur dette à l’égard des « Politiques » du XVIsiècle qui, durant les guerres de Religion, ont cherché à pacifier la société. Ils ont perçu que la monarchie absolue instaurée au XVIIsiècle, tout en s’appuyant sur le droit divin et en persécutant les religions minoritaires, n’en a pas moins contribué à poursuivre l’œuvre de sécularisation déjà en cours. Ils ont aussi rendu hommage aux Lumières. (…) De son côté Bonaparte propose une solution qui, pour être radicalement différente, n’en constitue pas moins une nouvelle étape de laïcisation, en reprenant à la fois l’héritage des « Politiques » et d’une partie des Lumières, mais en l’adaptant à l’époque. Le Concordat n’abandonne aucun des grands acquis de 1789, en particulier la liberté de conscience et le primat du civil sur le religieux. Avec lui et les articles organiques, l’État plie sous son joug les religions et les enrôle à son service au nom de la préservation de l’ordre civil et de la paix sociale. S’il n’y parvient pas totalement, son legs est capital. (…) Cette laïcité des pères fondateurs entend faire vivre les trois dimensions de la devise républicaine : la liberté par la construction de l’autonomie de la personne et de l’esprit critique par la mise en distance des assignations identitaires, l’égalité par la commune appartenance à la nation et par le partage de la citoyenneté, et la fraternité par le souci d’autrui. Elle porte une haute conception de l’être humain qui consiste à lui permettre de se rendre maître de ses références et de se choisir, en connaissance de cause, son éthique de vie. Elle lutte en particulier contre l’assignation de la femme au rang de deuxième sexe et contre celle de l’enfant à sa condition sociale, en leur offrant la possibilité de devenir ce qu’ils peuvent et veulent être. Cette laïcité républicaine est en effet beaucoup plus qu’un ensemble de dispositions juridiques et un recueil de jurisprudences. Elle est un humanisme universaliste qui émancipe de toutes les formes d’aliénation, qu’elles soient religieuses, culturelles, économiques ou sociales. (…) La question de l’islam n’en est pas moins un fait qui doit être constaté et analysé. Alors que les sociétés occidentales sont sorties de leur religion historique, il est difficile de concevoir aujourd’hui qu’une religion puisse poser de réels problèmes et ne finisse pas, un jour ou l’autre, par se plier à la sécularisation. Demander pourtant à l’islam et aux musulmans d’accomplir sans effort, mais aussi sans aide, ce que le christianisme et les chrétiens ont mis plusieurs siècles à accomplir relève, au mieux, du pari osé. En effet, les questions que pose aujourd’hui l’islam à la laïcité ne sont pas les mêmes que celles que lui posaient jadis le catholicisme, les protestantismes et le judaïsme et qui lui ont permis de se définir. Elles constituent le grand défi actuel de la laïcité, même s’il n’est pas le seul.

Livre Laïcité, un principe, une partie des extraits retenus par Étienne Campion, journaliste.

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