LA SEMAINE 3 EN 7 ARTICLES

Couilles molles et râpe à fromage ; Le droit plutôt que Guantanamo ; Le moteur de la laïcité blanquérienne ; L’INA, un compte Insta ? ; Le faux ami de l’école républicaine ; La bienveillance est devenue un dogme ; Le CD tourne toujours.

19 janvier 2022 – Franc-Tireur

(…) À dire vrai, la candidature de Christiane Taubira, complaisante et dictée par les sondages, n’a d’intérêt que par ces atermoiements insolubles. Avec elle, jamais langue de bois n’a connu pareil défi ; jamais candidature guidée par le désir de plaire n’a été si menacée de succomber sous le poids de ses propres contradictions. Qui va l’emporter, du réel ou du déni ? Finira-t-elle par répondre à ses dépens, ou réussira-t-elle à se taire ? Comme une sainteté de synthèse, conçue pour l’irénisme et l’altitude, va-t-elle se défaire de l’obligation d’avoir les pieds sur terre ? Est-ce d’être né d’un compromis ? Est-ce d’être l’enfant du réalisme et de l’utopie ? Le fait que le Parti socialiste pratique souvent, comme un double discours, l’art subtil d’approuver (ou de dénoncer) sans véritablement s’engager. Par exemple, quand Jean-Marc Ayrault salue « la liberté d’expression » tout en appelant Charlie Hebdo au « respect de chacun », il ne défend ni ne désapprouve le journal et ses ennemis. Il attend de voir. Quand Anne Hidalgo trouve « inspirantes » les paroles staliniennes de Geoffroy de Lagasnerie, ou quand Najat Vallaud-Belkacem passe sous silence le racialisme d’Assa Traoré au nom de la « douleur d’une sœur », elles ne soutiennent ni ne condamnent des propos honteux : elles les esquivent. Quand Ségolène Royal efface tous ses tweets favorables au Dr Raoult ou bien défend Greta Thumberg mais pas Mila, elle suspend son approbation au seul profit qu’elle en retire. Là est, depuis toujours, le « socialisme » français. Dans la prudence et l’attentisme qui se déguisent en pondération. Dans la quête d’un bénéfice qui ne coûte rien. Ou dans la tentative de tirer les marrons du feu sans se brûler les mains. Christiane Taubira face à l’obligation de se vacciner en période de pandémie, ce serait le dernier acte de ces xyloglosses professionnels, la dernière fois que le désir de plaire à tous tenterait de convaincre une majorité de gens, le pancrace définitif des couilles molles et de la râpe à fromage, en un mot l’ultime face-à-face, au péril du premier, de l’art de ménager la chèvre et le chou avec l’urgence d’agir et de décider.

Raphaël Enthoven, philosophe.

19 janvier 2022 – Le un

(…) Le procès le plus long des annales juridiques pour juger la série d’attaques terroristes la plus meurtrière de notre histoire : le 13 novembre 2015, les tueurs de Daech ont cumulé tous les modes opératoires (bombes, fusillades, prises d’otages) pour causer le plus de ravages : 131 morts, des blessures par centaines, un pays traumatisé. Neuf mois pour un procès historique (et donc filmé), la cour d’assises de Paris devrait poursuivre ses audiences jusqu’à la fin mai, à moins qu’Omicron ne vienne tout perturber. (…) Pour Denis Salas, magistrat et essayiste, ce procès marque une étape importante dans l’histoire d’une justice pénale « qui s’est déplacée du côté des victimes ». La fondatrice de SOS Attentats, Françoise Rudetzki, rappelle combien, depuis trente ans, cette participation a été l’objet d’un combat aux terroristes. (…) La plupart des parties civiles sont prêtes à « des peines individualisées et proportionnées », estime Denis Salas. « C’est notre force, et nous l’opposons à la violence des actes qui ont été commis », conclut Georges Salines qui a perdu sa fille au Bataclan. C’est la promesse d’une victoire de la dignité sur la barbarie, le choix du droit plutôt que celui de Guantánamo.

Patrice Trapier, journaliste.

20 janvier au 26 janvier 2022 – L’OBS

(…) Peu après son arrivée à la tête du ministère en 2017, il crée un Conseil des Sages chargé de visser la position de l’institution en matière de laïcité. Il en désigne personnellement tous les membres et en confie la présidence à la sociologue Dominique Schnapper, ex-membre du Conseil constitutionnel, fille de Raymond Aron. Il nomme plusieurs « durs », comme son ami Laurent Bouvet, cofondateur récemment décédé du Printemps républicain (un mouvement qui lutte contre l’islamisme politique), la philosophe Catherine Kintzler, l’ancien grand maître du Grand Orient de France Patrick Kessel ou l’inspecteur général de l’Éducation nationale Alain Seksig. Certes, trois partisans d’une laïcité libérale, dans l’esprit de la loi de 1905, sont conviés : l’ancien ministre Jean-Louis Bianco, le philosophe Abdennour Bidar ou l’islamologue Ghaleb Bencheikh… Mais, très minoritaires, ils donnent vite le sentiment d’être là pour la galerie. Bianco sera d’ailleurs « sorti » de la commission. Et son Observatoire de la Laïcité, qui asticote Blanquer en le rappelant fréquemment à la loi de 1905, sera finalement dissous, en 2021. Le ministre s’affiche comme le porte-voix de cette laïcité de combat, égrenant les petites phrases polémiques comme « le voile en soi n’est pas souhaitable dans notre société ». (…) Juste après l’assassinat du professeur Samuel Paty, en octobre 2020, « événement nodal » selon Blanquer, il va durcir encore ses positions. Il fustige sur Europe 1 les « ravages » de « l’islamo-gauchisme », épinglant le syndicat étudiant l’Union nationale des étudiants de France(Unef), La France insoumise (LFI) et « toutes les complicités intellectuelles du terrorisme », qui, dit-il, « font le lit d’une forme de tolérance à la radicalité ». (…) Quel est le moteur de la laïcité blanquérienne ? Lui cite volontiers son fond chiraco-chevènementiste, ultra-républicain, en aucun cas antimusulman.

Olivier Beaud, juriste.

20 janvier 2022 – Society

(…) Aujourd’hui, l’Institut national de l’audiovisuel (INA) capte 184 chaînes de télévision et de radio, 23 heures sur 24 et sept jours sur sept, au titre du dépôt légal débuté en 1995. Au total : 22,5 millions d’heures enregistrées. À quoi s’ajoute, depuis 2011, la captation de 16 000 sites web médias, 10 000 de plateformes vidéo et 15 000 comptes Twitter. « Un grand débat agite tout le monde depuis longtemps : faut-il tout garder ? Mais bien malin qui pourra prédire de quoi auront besoin les chercheurs dans 150 ans, juge Hélène Lassailly, directrice adjointe aux patrimoines. Tout conserver est donc le choix le plus facile et le plus pertinent. » (…) En plus de sauver une partie du patrimoine audiovisuel français, le format numérique a permis à l’INA de se vendre bien plus facilement. Outre l’Inathèque, accessible aux étudiants, chercheurs ou journalistes au sous-sol de la Bibliothèque nationale de France (BNF), l’établissement a en effet lancé en 2006 Ina.fr, un site permettant au grand public d’accéder à des centaines de milliers de contenus. Face à une forte demande, il avait « crashé » dès les premiers jours. Ce n’était que le début. (…) Les réseaux sociaux ont aussi apporté à l’institut une nouvelle audience : les jeunes. « Pour les personnes les plus âgées, l’INA a ce côté Copains d’avant, alors que les plus jeunes sont curieux de voir dans quel monde vivaient leurs parents ou grands-parents. De plus l’INA a parfaitement su s’ajuster aux codes de cette nouvelle génération », constate Éric Macé, sociologue à l’université de Bordeaux et spécialiste des médias. L’institution, qui s’est vu décerner le prix de la « meilleure stratégie social media » par CB News en 2017, a aujourd’hui plus de deux millions de fans sur Facebook, environ 240 000 abonnés sur Twitter, 840 000 sur Instagram et 42 000 sur le compte TikTok lancé en 2021. « Si on demande à un jeune ce qu’est l’INA, pas sûr qu’il réponde « un centre d’archivage créé par Giscard d’Estaing ». Il dira que c’est un compte Insta. Mais cette proximité-là me va très bien ! », se réjouit Antoine Boyet, le directeur éditorial de l’INA. (…) L’INA produit des pastilles hebdomadaires en partenariat avec LCP (Rembob’INA) et Franceinfo (INAttendu), et s’apprête à lancer son émission politique, où les candidats à la présidentielle seront confrontés à des archives. Cette fois-ci, ce sera sur l’une de ses plateformes. Laurent Vallet, pdg de l’institut : « On est mûrs et on a assez d’audience pour proposer ce programme sans diffuseur externe. »

Propos recueillis par Robin Richardot

20 au 26 janvier 2022 – Marianne

(…) Éric Zemmour prélève ce qui lui convient dans la conception républicaine de l’école, méconnue depuis trop longtemps par ceux-là mêmes qui devraient la transmettre et la chérir. C’est le cas avec l’expression qui est au cœur du projet républicain : « instruction publique », qu’il se garde bien d’articuler, comme le firent Condorcet, Quinet, Jaurès, Ferry, ou Zay, eux qui unissaient instruction publique, éducation populaire et culture universelle pour tous. Pour ce faire, il reprend la méthode banalisée par Marine Le Pen, laquelle fit semblant de valoriser le principe de la laïcité, mais en le découplant de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Dans la stratégie d’Éric Zemmour, on segmente les attaques en faisant semblant de poser les problèmes, créant un processus urticant qui risque à terme de monter tous les citoyens les uns contre les autres : les professeurs entre eux, les parents contre les professeurs et les élèves contre les professeurs. Pour arriver à ces fins, Éric Zemmour fait semblant de dénoncer les défauts de l’institution scolaire actuelle au lieu de poser clairement les problèmes puis d’avancer des solutions sérieuses. Cela se nomme « mettre de l’huile sur le feu » », en évitant les nécessaires débats publics, ce qui ne fait qu’accroître le désarroi de tous. (…) Il tente de s’approprier la notion d’instruction publique, cœur battant de la tradition scolaire républicaine et héritage précieux des Lumières et de Condorcet. Je tiens à protester avec la plus grande fermeté contre ce détournement inadmissible. En 179&, Condorcet, dans la conclusion du premier des Cinq mémoires sur l’instruction publique, nous lance l’avertissement solennel suivant : « Généreux amis de l’égalité, de la liberté, réunissez-vous pour obtenir de la puissance publique une instruction qui rende la raison populaire, ou craignez de perdre bientôt tous les fruits de vos nobles efforts. » (…) Nous n’en serions pas là si tous les républicains avaient, depuis quarante ans, assumé et transmis l’héritage émancipateur des Lumières. Instruire le peuple est l’honneur des républicains et donne tout son sens à notre devise, Liberté, Égalité, Fraternité. (…) L’école républicaine est à réinstituer, certes, mais républicainement, dans le souci constant de respecter notre devise nationale.

Charles Coutet, universitaire

22 janvier 2022 – Le Figaro

(…) Autrefois espace de débat de toutes les gauches, Le Monde n’accueille plus les signatures de ces défroqués de la gauche morale : Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Hubert Védrine, Jacques Julliard, Christophe Guilluy, Michel Onfray y sont sur liste noire. Quand on trouve leur nom dans le journal, c’est dans une « enquête » sur la « zemmourisation » de l’intelligentsia. « Aujourd’hui, la « plenelisation » du Monde est achevée. Le Monde et Libération sont devenues interchangeables. C’est un journal woke. Tout ce qui contredit le grand récit antiraciste et féministe est mis de côté », soutient Alain Finkielkraut. « Si vous êtes fidèle au logiciel de la gauche – le social, l’éducation, la nation, l’universel, la laïcité -, vous trouvez de la sympathie au Figaro mais vous faites mal voir dans Le Monde », renchérit Jacques Julliard, qui, depuis 1971, tient un carnet mensuel dans ces colonnes, après avoir été pendant trente-deux ans au Nouvel Observateur. « L’ensemble des médias de centre gauche est devenu gauchise », abonde l’ancien ministre des affaires étrangères socialiste, Hubert Védrine, qui déplore que, « depuis quarante ans, la gauche (fasse) passer toute réflexion sur l’identité pour du racisme, tout attachement à l’ordre public pour du fascisme. » « Une partie de la gauche sociale-démocrate ne peut plus s’exprimer que dans les journaux de droite, car les journaux anciennement de centre gauche sont muselés par la peur ou carrément militants de cette idéologie woke », constate aussi Élisabeth Badinter. La philosophe féministe a signé, en septembre dernier, une tribune initiée par la pédopsychiatre Caroline Eliacheff s’élevant contre le changement de sexe chez les enfants. Initialement acceptée par Le Monde, la tribune a été sans cesse repoussée suite à une réunion interne de la rédaction, conditionnée à une « enquête » sur la question des enfants trans, bref reportée aux calendes grecques, ce qui a poussé les contributeurs à la publier finalement dans L’Express. Sur cette question, comme sur celle de la théorie du genre ou des débats autour du wokisme, Le Monde affiche une position univoque alors même que la gauche est divisée. Ainsi, ces dernières semaines, le journal a publié dans ses pages débats par moins de quatre tribunes critiques sur le colloque contre le déconstructionnisme organisé par le Collège de philosophie de la Sorbonne où participaient pourtant plusieurs intellectuels s’ancrant à gauche, et aucune pour le défendre. « Le parti se renforce en s’épurant. La gauche a toujours eu un problème avec le sectarisme, mais ce vice constitutif s’est aggravé », affirme Gauchet. Ce sectarisme s’appuie sur une mécanique de pureté idéologique. « Une partie de la gauche a adopté cette idéologie (woke), une autre n’est pas forcément d’accord mais suit en silence pour ne pas être catégorisée dans le camp des bourreaux », analyse Élisabeth Badinter. « Le drame, c’est le silence des personnes qui n’osent pas bouger, paralysées par l’idée d’être traitées de réactionnaires », ajoute-t-elle. « Parmi ceux à gauche qui se taisent, certains le font par lâcheté, d’autres pour paraître bienveillants. Dans nos sociétés occidentales où la bienveillance est devenue un dogme, il devient de plus en plus difficile de dire qu’on n’est pas d’accord. »

Eugénie Bastié, journaliste

22 et 23 janvier 2022 – Libération

(…) « En 2020, le chiffre d’affaires du CD a chuté de 27 % en France, du jamais vu, relève Alexandre Lasch, directeur général du Snep, le Syndicat national des éditeurs phonographiques. Ce fut évidemment une année très particulière avec des fermetures de magasins en mars et en fin d’année, traditionnellement les deux périodes d’activité les plus importantes pour ce marché très saisonnier, mais dans le même temps le vinyle a augmenté de 10 %. » En croissance continue depuis le milieu des années 2010, le vinyle a le vent en poupe. Néanmoins, tempère le directeur du Snep, le CD conserve de l’avance : « Il représente encore les deux tiers du marché physique et demeure la seconde source de revenus pour la musique enregistrée derrière le streaming par abonnement. » Du côté des maisons de disques, personne n’envisage pour l’heure la disparition de ce support mal aimé, qui reste, bon an mal an, un produit de grande consommation. « Il y a quelques références sur lesquelles on vend plus de vinyles, mais sur les projets les plus populaires, le CD reste devant », indique Nicolas Fortemps, directeur commercial du label Pias, qui rappelle que si les petits disquaires proposent principalement du vinyle, le CD continue de dominer dans les bacs. « Il y a aussi le cas de la musique classique, ajoute-t-il, un segment totalement CD. On a fait des tentatives pour sortir du vinyle, sans succès. Il n’y a pas de marché. » Spécialisé dans le classique, Régis Page tient une boutique de disques qui fait référence, la Dame blanche, derrière le Panthéon, à Paris. Selon lui, cet attachement au compact tient à deux raisons : « Les amateurs de classique n’aiment pas entendre de craquements. Et surtout, on s’adresse à une clientèle plus âgée, qui est passée au CD il y a trente ans et qui n’a pas envie de rebasculer sur un autre format. En 1989, quand le CD a explosé, les gens m’appelaient pour que je vienne les débarrasser de leurs vinyles. À cette époque, j’ai mis la main sur des collections extraordinaires pour trois fois rien. » Revendre sa collection, au risque de la brader et de s’en mordre les doigts plus tard ? (…) Alex, dont le pseudonyme, Accrovinyl, laisse peu de doute quant à ses préférences, a du mal à imaginer le CD d’occasion connaître un engouement similaire au vinyle. « Il n’y a pas de fétichisme autour de l’objet, comme avec le vinyle. En revanche, ça peut être intéressant sur certaines niches. Dans la musique africaine, asiatique, le black metal, beaucoup de disques produits dans les années 90 n’ont souvent été édités qu’en CD. » (…) « Le vinyle est un marché très hype, mais ça peut changer. Il nécessite un processus de fabrication peu écologique. Le son n’est pas non plus toujours incroyable, ajoute Nicolas Fortemps, beaucoup de rééditions étant issues de masters CD, mieux vaut parfois acheter le CD. Donc oui, on peut imaginer que le CD revienne à la mode. » Les derniers chiffres venus des États-Unis, fournis par MRC Data, laissent entrevoir un frémissement dans ce sens, avec des ventes en hausse de 1,1 % en 2021.

Gérome Darmendrail, journaliste.

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