LA SEMAINE 43 EN 7 ARTICLES

2021 – SEMAINE 43 / lundi 25 au dimanche 31 octobre

Les trois objectifs de l’école ; L’art, c’est bien fini ou quand tout devient affaire d’esthétique ; Le miroir plutôt que la fenêtre ; L’envolée de l’oublié QR Code grâce au Covid ; La fin possible de l’humanité européenne ; La responsabilité des sondages ; La fin du récit.

21 au 27 octobre – L’Express

JEAN-MICHEL BLANQUER

(…) « La mission première de l’école est de former un élève à être lui-même. De l’aider à accéder à des connaissances, à des valeurs, à une culture générale pour qu’il puisse bien vivre. Et bien vivre nécessite d’être à la fois une personne, un citoyen et d’avoir une activité professionnelle. La vie d’un élève se déroule en deux temps : le premier, qui commence à la maternelle et se termine en fin de collège, est celui durant lequel se construit le socle commun de connaissances. Puis, à partir de la classe de seconde, commence la deuxième période, celle où l’on demande à l’élève de s’interroger sur ses propres passions et sur les sujets qu’il souhaite approfondir. Non pas une fois pour toutes, parce qu’il n’y a rien de plus terrible que de se dire que tout est figé à 16 ans, mais dans une logique d’approfondissement, et en gardant en tête la possibilité de bénéficier plus tard de passerelles. Nous vivons dans un monde où la formation, tout au long de la vie, est devenue nécessaire.

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale.

22 au 28 octobre – L’OBS

YVES MICHAUD

(…) « Concrètement, cela signifie dictature du design, du tourisme, du luxe, de la star-architecture. Quand tout devient affaire d’esthétique et quand la sensation et le plaisir deviennent la condition de possibilité des expériences, alors on est dans l’hyper-esthétique. Tout doit être beau, plaisant, agréable, facile, y compris la mort et l’horreur. D’où vient ce changement de sensibilité ? L’hyper-esthétique implique une perception non plus en termes d’objets et de choses mais d’ambiances, d’atmosphères – de vécus où l’on s’immerge. Voyez le nombre de fois où l’on parle aujourd’hui d’« immersion ». Nous sommes plongés dans le monde ; nous ne sommes plus en état de le percevoir à distance. Cela vaut même pour la connaissance et le rapport à l’information : elles nous entraînent plutôt que nous ne les saisissons. Fondamentalement, il y a l’effet irréversible de la technique. (…) Voyez l’architecture, la substitution des images à la réalité : qui, dans un musée, regarde les œuvres ? Personne : on photographie. Cela a, évidemment, des conséquences terribles pour l’art : les « ambiances » Franck Gehry ou Tadao Ando [architectes], LVMH ou Pinault-Gucci sont bien plus puissantes que les œuvres d’art, qui peuvent être aussi nulles qu’on veut – de toute manière, on s’en fout, pourvu que « ça baigne ». (…) J’ai mis mon livre sous le signe de l’affrontement entre Protarque le jouisseur et Socrate le penseur dans le Philèbe de Platon. Aujourd’hui, c’est Protarque qui gagne : il ne demande qu’à jouir et se fiche du reste. Quand le monde n’est plus rugueux, il se volatilise. Effectivement, nous sommes en pleine régression gnangnan, baba, bobo, intersectionnelle, irresponsable, gentillette et égoïste. (…) Comme Hegel, je ne dis pas qu’il n’y a plus d’artistes : l’instinct artistique est profondément humain, mais le prétendu « grand art » est à mes yeux une chose du passé qui continuera à vivoter dans les zones esthétiques protégées (ZEP) pour attirer les touristes et faire la publicité de la finance spéculative avant que celle-ci passe à la spéculation immobilière sur Mars. Quatre-vingt-quinze pour cent de ce qu’on appelle actuellement « art contemporain » ne vaut pas tripette (sinon en dollars) et relève de l’anecdote rigolote à la Bertrand Lavier, à la Maurizio Cattelan ou à la Adel Addessemed. (…) L’histoire de l’art, quand on la considère comme histoire de tous les arts, montre à l’envi que les arts florissants ne sont jamais les mêmes. Pour le moment, l’« art » au sens des arts visuels est bel et bien mort, et, s’il ressuscite, ce sera sous une forme totalement autre. Prendre conscience de tout cela a évidemment des conséquences critiques… Si les gens voient ces conséquences, je considérerais que j’ai fait mon travail.

Yves Michaud, philosophe et ex-directeur de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Auteur de « L’art, c’est bien fini ». Essai sur l’hyper-esthétique et les atmosphères. Gallimard, 321 p. 22 €.

25 octobre – LCI

SYLVAIN TESSON

(…) « À force d’avoir voulu orchestrer, peut-être, la grande diversité puisque cela a été le mot qui est devenu une sorte de dogme socio-culturel depuis une vingtaine ou une trentaine d’années. À force d’avoir voulu orchestrer cet immense carnaval de Rio global et planétaire, et bien on s’est aperçu que les tribus se reformaient et que les hommes s’appariaient avec ceux qui leur ressemblaient et n’aimaient pas ceux qui ne leur ressemblaient pas. Tout ça est tout à fait malheureux parce que peut-être avons-nous cru qu’il y avait quelque chose qui s’appelait l’universel, peut-être avons-nous chercher l’absolu. Nous n’avons rencontré que des formes et des tribus. Est-ce qu’il n’y a pas aussi ici quelque chose d’animal ? Dans ces écrivains de droite qu’on citait, il y a une archive de Paul Morand, très grand écrivain, mais très grand salaud aussi à Vichy, avec Laval, etc. C’est Boutant qui l’a interviewé dans les années 70 je crois. Il lui pose la question : « Pourquoi défendez-vous la race blanche ? » Et Morand lui répond : « Parce que c’est ma race » comme avec une forme d’évidence raciste qui peut exister, vous le disiez, dans certains très à gauche et très à droite maintenant. Est-ce que ça revient ? Y compris dans son côté tribal, on peut même dire animal ? Ce qui revient, c’est les tentatives de l’individu de cesser de croire qu’il appartient à quelque chose de plus grand que lui. C’est-à-dire que ce qui revient, c’est la réduction de soi-même à soi-même. Ce qui revient, c’est le miroir plutôt que la fenêtre. Ce qui revient, c’est le Moi au lieu du Nous. Alors, à ce moment-là, on fait feux de tout bois. Quand on décide que son petit individu est à la fois l’horizon limite et l’année zéro et que le monde avait besoin de soi-même pour aller mieux, c’est-à-dire en gros quand on est un progressiste, alors, à ce moment-là, on se raccroche à tout ce qu’on peut, y compris à sa couleur. Mais c’est affreux, parce que c’est une réduction par l’œillère qui vous empêche absolument de toute autre considération que celle que vous renvoie votre glace. »

Sylvain Tesson, invité par Darius Rochebin.

25 octobre – Libération

(…) « Les petits carrés intégrés au gros carré, en 1994, ça y est : le QR code est prêt. Et dans la société japonaise, dès les années 2000, il cartonne. Chez Toyota, il accélère le travail des ouvriers mais le rend aussi plus précis. En effet, alors qu’un code-barre éraflé est illisible, un QR code abîmé à hauteur de 30 % reste fonctionnel. Et l’invention séduit, aussi, en dehors des usines. Sur des affiches de pub, des crayons, voire de boîtes de lentilles de vision… Lorsque Masahiro Hara se promène dans son quartier, il la retrouve partout. Et, à certains égards, l’utilisation de son œuvre finit par le dépasser. « Des hôtesses de bar avaient des QR codes tatoués sur leur bras pour donner leur numéro de téléphone et des informations personnelles », relève-t-il, encore étonné. (…) Les autres continents en revanche ne flashent sur le QR code qu’une dizaine d’années plus tard. Surtout car, alors que depuis 2002 les portables japonais sont équipés de caméras pouvant les lire, les iPhone, eux, ne les proposent qu’à partir des années 2010. (…) À défaut de les rendre cool, ce qui a permis aux QR codes de prendre de l’ampleur, c’est bien la pandémie de Covid. Sean Owen, développeur chez Google, relève : « La première fois que j’ai vu quelqu’un d’autre qu’un informaticien scanner un QR code, c’était l’année dernière, pour les liens des menus des restaurants. » Entre sa rapidité d’utilisation, sa capacité de stockage et son usage international, le petit carré a très vite été préféré à ses concurrents, comme le français 2D-Doc. (…) À 60 ans passés, Masahiro Hara rivalise d’idées pour perfectionner son précieux outil et le rendre plus sûr. Récemment, il a ainsi mis au point le SQRC, un QR code permettant de dissimuler une partie des informations qu’il contient. La prochaine étape ? En créer un nouveau, capable de contenir des images. Outre l’aspect ludique, il espère bien voir sa future création dans le milieu hospitalier : « Si le QR code peut avoir les radios, les informations de cardiogrammes des personnes… En cas d’urgence, ça pourrait sauver des vies. » sans pour autant enrichir la sienne : En 1999, Masahiro Hara a placé son invention sous licence libre. Pas un centime n’est tombé dans sa poche depuis le début de la crise du Covid. Un inventeur carré, à l’image de son œuvre.

Élise Viniacourt

27 octobre – le un

MILAN KUNDERA

(…) « Les parents de Sigmund Freud venaient de Pologne, mais c’est en Morave, mon pays natal, que le petit Sigmund passa son enfance, de même qu’Edmund Husserl et Gustav Mahler ; le romancier viennois Joseph Roth, lui aussi, eut ses racines en Pologne ; le grand poète tchèque, Julius Zeyer, naquit à Prague dans une famille germanophone et la langue tchèque était celle de son choix. En revanche, la langue maternelle de Hermann Kafka fut le tchèque, tandis que son fils Franz adopta entièrement la langue allemande. L’écrivain Tibor Déry, la personnalité clé de la révolte hongroise en 1956, était d’une famille germano-hongroise, et mon cher Danilo Kis, excellent romancier, est un hongro-yougoslave. Quel enchevêtrement de destins nationaux chez les personnalités les plus représentatives ! Et tous ceux que je viens de nommer sont juifs. En effet, aucune partie du monde n’a été aussi profondément marquée par le génie juif. Étrangers partout et partout chez eux, élevés au-dessus des querelles nationales, les Juifs étaient au XXsiècle le principal élément cosmopolite et intégrateur de l’Europe centrale, son ciment intellectuel, condensation de son esprit, créateur de son unité spirituelle. C’est pourquoi je les aime et je tiens à leur héritage avec passion et nostalgie comme si c’était mon propre héritage personnel. (…) L’Europe centrale en tant que foyer de petites nations a sa propre vision du monde, vision basée sur la méfiance profonde à l’égard de l’Histoire. L’Histoire, cette déesse de Hegel et de Marx, cette incarnation de la Raison qui nous juge et qui nous arbitre, c’est l’Histoire des vainqueurs. Or, les peuples centre-européens ne sont pas vainqueurs. Ils sont inséparables de l’Histoire européenne, ils ne pourraient exister sans elle, mais ils ne représentent que l’envers de cette Histoire, ses victimes et ses outsiders. C’est dans cette expérience historique désenchantée qu’est la source de l’originalité de leur culture, de leur sagesse, de leur « esprit de non-sérieux » qui se moque de la grandeur et de la gloire. « N’oublions pas que ce n’est pas qu’en s’opposant à l’Histoire en tant que telle que nous pouvons nous opposer à celle d’aujourd’hui. » J’aimerais graver cette phrase de Witold Gombrowicz sur la porte d’entrée de l’Europe centrale. (…) Il suffit de lire les plus grands romans centre-européens : dans Les Somnambules, de Broch, l’Histoire apparaît comme un processus de la dégradation des valeurs ; L’Homme sans qualités, de Musil, dépeint une société euphorique, qui ne sait pas que demain elle va disparaître ; dans Le Brave Soldat Chveik, de Hasek, la simulation de l’idiotie est la dernière possibilité de garder sa liberté ; les visions romanesques de Kafka nous parlent du monde sans mémoire du monde après le temps historique. Toute la grande création centre-européenne, de notre siècle jusqu’à nos jours, pourrait être comprise comme une longue méditation sur la fin possible de l’humanité européenne.

© Milan Kundera, extrait de « Un occident kidnappé », Le Débat, n° 27, novembre 1983

29 octobre – Marianne

(…) « L’épuisement du providentialisme laisse un vide qui suscite une forme de mélancolie hermétique. J’entends par là une forme de nostalgie du sens qui nous laisse démuni et mélancolique parce qu’il n’y a plus de sens offert par une Église – qu’elle soit catholique, protestante, communiste, nazie, fasciste ou que sais-je encore. Il y a une forme de vacuité, et la croyance systématique à l’existence de complots est un réinvestissement du religieux et de la croyance en des forces qui dominent l’histoire. Il n’y a plus de corpus idéologique là-dedans, mais c’est une recherche panique, haletante, de sens, qui va se raccrocher à tout et n’importe quoi. Vous listez certains récits qui survivent à la désagrégation. Pourquoi et comment survivent-ils ? Parce que l’être humain a besoin de récits. Le fait que la littérature ait survécu à toutes les crises du sens est une preuve que « la vie ne suffit pas », comme dirait Pessoa. Quand il n’y a plus de structuration de récit, il n’y a plus d’individus. Parmi ces récits qui se réinventent, il y a les complotismes déjà, bien sûr. J’en distingue d’autres qui sont des phénomènes de foi séculière renouvelée. On n’est plus marxiste, nazi, communiste, ou quoi que ce soit, mais on peut être djihadiste, par exemple. C’est un nouveau récit qui est apparu depuis une trentaine d’années et qui s’est accru avec le 11 septembre 2001. Un autre phénomène de foi est ce que j’ai appelé l’illimitisme, qui va concerner les gens qui n’ont plus aucune limite. C’est une résurgence de la croyance des années 1980 dans le capitalisme qui aurait des solutions à tout. Dans les années 1980, on « Sky is the limit ». Aujourd’hui, ce n’est même plus le cas puisque des gens comme Jeff Bezos n’hésitent pas à faire du tourisme dans l’espace, avec un bilan carbone désastreux, irresponsable et criminel.

Johann Chapoutot, professeur de Sorbonne Université, propos recueillis par Elsa Marqueritat

30 octobre – Le Figaro

(…) « Les citoyens construisent et envisagent leur vote socialement, idéologiquement, politiquement et selon les rebondissements de la campagne. Les sondages s’intègrent dans leur tableau de bord. Ils sont réinterprétés par eux en fonction de leurs préférences individuelles. Les sondages concourent au choix démocratique en donnant des informations aux citoyens sur l’état des rapports de force. En tout état de cause, les citoyens ne sont pas passifs face aux sondages. J’ai pu le constater comme ancien directeur général de l’Institut de sondage CSA, puis conseil à CAP, toutes les campagnes, hormis l’avant-dernière, ont connu entre deux et cinq rebondissements mesurés de très près par les intentions de vote. On n’a pu démontrer si une dynamique électorale mesurée par les sondages la renforce ou entraîne un effet de réaction ou de lassitude contre elle de la part de l’opinion. En revanche, les sondages influent sur les jugements, choix et analyses des politiques et journalistes qui ont tendance à valoriser ceux qui ont momentanément les faveurs de l’électorat. Mais comme les citoyens sont très critiques à l’égard des médias, ces derniers pèsent sur l’offre de candidats mais pas sur l’opinion. (…) Le succès de Zemmour fut d’abord celui de ses audiences, de ses Audimat et succès de librairie basés sur ses analyses de la situation en France. Il met avec fracas, ferveur et constance au cœur de la présidentielle la question de notre identité et de la survie de notre modèle qui travaille notre imaginaire national contrarié. Les sondages l’ont seulement conforté. (…) La France est le pays qui publie le plus de sondages au monde, car depuis des siècles le politique est ce qui nous tient ensemble au travers des disputes communes. Mais nous sommes aussi le pays où la défiance à l’égard des sondages est également la plus forte. La gauche qui procède d’abord de la dispute se méfie de l’idée que l’on puisse unifier l’opinion publique au travers d’un chiffre. La droite qui procède du commun répugne à ce que la technique semble s’en accaparer la légitimité. Ainsi en 1972, Maurice Druon parlait des sondages comme des « pollutions de la démocratie », se substituant à la représentation politique traditionnelle, c’est-à-dire à la nation souveraine. Cette critique a abouti à la loi du 19 juillet 1977, commençant à encadrer fermement les sondages politiques en France. Aujourd’hui prévaut l’idée que la crise démocratique viendrait de ce que les élus ne représenteraient pas bien et ne comprendraient pas les Français. Les sondages, ayant la charge d’éclairer ceux qui gouvernent, auraient donc leur part de responsabilité.

Stéphane Rozès, président de la société de conseil CAP et ancien DG de l’institut de sondages CSA et enseignant à Sciences Po Paris.

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