TOLBIAC : RUMEUR MORBIDE ET INTÉRESSÉE

Elles passent par ici, elles repassent par là, on les voit, on ne les voit pas… Les fake news tels les avions de combats et les frégates de la Marine désormais conçus en architecture « furtives » passent souvent sous nos radars mais détectées ou pas, elles provoquent toujours des dégâts sur les objectifs visés.

La rumeur « de l’étudiant gravement blessé et dans le coma suite à l’évacuation de la faculté de Tolbiac » est d’un genre particulier qui mérite un développement. Démasquée au bout de quelques heures, non reprise sur les médias majeurs (premium) visiblement prudents et attentifs, elle a néanmoins continuée à être utilisée politiquement par ceux-là mêmes qui l’avaient lancée. Son terrain principal : le marché politique du mensonge.

Les faits. Le vendredi 20 avril 2018, les forces de police, sous l’autorité du préfet de Police, évacuent la faculté de Tolbiac (Paris XIIIème arrondissement). Environ deux cents personnes sont ainsi expulsées de « la Tour » occupée depuis deux semaines. Concernant les conditions de l’opération, si les responsables de l’opération évoquent des incidents, notamment des jets de pierre, de bouteilles et d’autres projectiles sur les camions des CRS (Compagnie Républicaine de Sécurité)* la préfecture de police de Paris évoque quant à elle « une évacuation réalisée dans le calme. »

La rumeur. Rapidement le site d’information « Reporterre, le quotidien de l’écologie » publie un article titré « Un occupant a été blessé lors de l’évacuation violente de Tolbiac par la police » ajoutant dans le sous-titre : « Un occupant, déséquilibré par un policier, est tombé de plusieurs mètres de hauteur ». Sur son compte Twitter le média poursuit : « Selon un.e ami.e de l’étudiant blessé, son camarade a été transporté à l’hôpital Cochin. Le personnel hospitalier lui a confirmé l’arrivée d’un étudiant d’un étudiant de Tolbiac, inconscient. L’étudiant est âgé d’une vingtaine d’année. » Le Média, la médiaTV du parti de Jean-Luc Mélenchon, diffuse de son côté l’interview d’une étudiante, Leïla, qui dit avoir vu « un étudiant avec la tête explosée, une flaque de sang énorme » et affirme « qu’un camion de pompier est venu chercher la personne actuellement dans le coma – un coma profond – avec une hémorragie interne. » Elle ajoutera que « trois autres étudiants sont blessés, dont un avec la cheville cassée. » [ LE 24 AVRIL ELLE AVOUERA AVOIR MENTI AU QUOTIDIEN LIBÉRATION. VOIR SUR CE BLOG L’ARTICLE DU 25 AVRIL “TOLBIAC : LE MENSONGE RÉVÉLÉ” ]. Nous sommes au début de l’après-midi quand le site de l’hebdomadaire Marianne cite les propos d’une représentante de l’Unef à Tolbiac, Mme Jaspal De Oliveira Gille, qui déclare : « un étudiant se trouve dans le coma, gravement blessé à la tête et évacué vers l’hôpital. »

Il suffit donc de rares témoins – nous y reviendrons – de médias militants (Paris-Lutte infos,…) et d’un hebdomadaire national réputé… porteurs de la même « information », pour que les réseaux sociaux s’enflamment. Des inquiétudes et de nombreux souffles intéressés sur les braises se succèdent. Pourtant un journaliste du quotidien Le Parisien présent sur les lieux ne mentionne aucun blessé et note qu’un individu de 45 ans, occupant Tolbiac depuis quinze jours déclare : « cet incident est une bascule dans le mouvement. » Si bascule il y a, c’est celle du déni de réalité qui est en train d’être utilisé politiquement. Ainsi Patrice Gravoin, ex-membre du bureau de section du PCF d’un arrondissement parisien et responsable de la France insoumise tweete : « Alors que peut-être un môme est entre la vie et la mort… ».

La Préfecture de Police publie un communiqué où elle rappelle et précise ses propos initiaux : « aucun blessé grave qui puisse être en lien avec cette opération d’évacuation n’a été hospitalisé dans les services de réanimation tant médicale que chirurgicale ou neurochirurgicale » indiquant que toutes ces informations ont été confirmées au cabinet du préfet de police par l’Assistance Publique Hôpitaux de Paris (AP-HP). Sur son site Marianne tient compte de cette information et la publie, ce qui contredit son premier papier. L’AP-HP, sur son compte Twitter, attends le samedi 21 avril pour démentir formellement « les rumeurs selon lesquelles un blessé grave aurait été conduit dans l’un des services de l’AP-HP à la suite de l’évacuation de #Tolbiac. »

Cela ne suffira pas à empêcher, l’après-midi même, la tenue d’un rassemblement de 70 personnes devant l’hôpital Cochin (Paris XIVème arrondissement) « pour réclamer la vérité ». Ni la publication d’un communiqué de presse au titre ambiguë par son titre « Un étudiant de Tolbiac dans un état grave : rumeur ou mensonge d’État ?» par le syndicat Sud Santé AP-HP avec un intertitre par ailleurs très clair : « À l’évidence on nous ment ! ». Une intervention au haut-parleur du responsable Sud Santé AP-HP avec le même propos sera prononcée durant la manifestation. Enfin, un communiqué de l’intersyndical de l’université de Paris 1 regroupant la Cgt FERC Sup, la FSU, éducation SUD, l’Unef et Solidaires étudiantes, évoquera lui aussi des blessés mais sans parler de coma d’un étudiant. D’ailleurs, la présidente de l’Unef, Lilâ Le Bas, interrogée le soir du 20 avril avait centré son propos sur les « quelques dégradations » qu’elle oppose au silence du gouvernement sur le fond sans évoquer des blessés. Le samedi 21 avril, La Fédération CGT des Services publics publie un communiqué demandant à la Ville de Paris « de faire la lumière sur la question de l’éventuelle intervention d’une équipe municipale de nettoyage qui aurait effacé des traces de sang. » Interrogé par Reporterre, le responsable de la propreté de la ville de Paris indiquera : « Nous avons mené une enquête dans nos services. Qui conclut que n’avons ni nettoyé ni repéré de taches de sang ou quoi que ce soit de ressemblant à Tolbiac ou dans ses environs. »

La mécanique de la rumeur commence à gripper et il s’avère que l’information colportée, amplifiée, déformée était belle et bien fausse. Fake news…

La manipulation politique. Ce qui est en revanche patent, c’est que certains militants politiques ont lancé et joué de cette « indignation » montée de toute pièce. Ainsi une témoin principale, l’étudiante Leïla, et particulièrement communicante – on la voit sur la chaîne d’information continue LCI face à un CRS déclarer : « Vous avez mis Tolbiac dehors, ça va être la guerre à l’extérieur. » et dans une vidéo du média Brut, retweetée par le journaliste Edwy Plenel, elle affirme: « Ils ne se rendent pas compte de qu’ils ont fait. Pour nous ça ne fait que commencer. Ça va être dur, mais ça va être extrêmement fort. Ce qu’on s’apprête à faire, ils ne se rendent pas compte. » Un propos militant très politique ? On ne peut guère s’en étonner quand on découvre que cette étudiante en économie a participé à l’élaboration du programme « L’Avenir en commun » du candidat Jean-Luc Mélenchon entre février et août 2016. Et quand on lui demandait : « Qu’est-ce qui va changer, selon vous, si Jean-Luc Mélenchon est président ? » elle répondait « Pour moi, c’est soit lui, soit la violence qui va gagner. »

Violence, oui il y a une violence inhérente aux fake news quand elles sont au cœur de la politique dont elles deviennent des armes, de sales armes. Cela porte plus loin que le déjà dévastateur constat « il en restera toujours quelque chose. » Dans le monde de défiance généralisée vis-à-vis des paroles et des actions politiques, constater que dans un moment de conflit social, au demeurant signe aussi de la vitalité de notre démocratie, où dans des débats durs, difficiles et parfois rudes, s’affrontent des idées qui peuvent aller jusqu’à l’opposé, des institutions importantes, légitimes et indispensables comme les partis politiques et les syndicats se laissent aller à « jouer » des points d’interrogations, des phrases alambiquées pour créer un climat – ne serait-ce que durant quelques heures – qui selon eux probablement pourrait faire en sorte que l’évacuation de Tolbiac soit un événement qui tourne à leur avantage, voilà qui est particulièrement inquiétant. Particulièrement grave.

Le philosophe Raphaël Enthoven exposera sans détours son sentiment le lundi 23 avril dans sa chronique quotidienne sur Europe 1 : « Pour les occupants de Tolbiac, l’heure est venue de faire le deuil du mort » avant de conclure : « Le blessé qu’on invente, c’est le mort qu’on espère ». Effectivement, si les fakes news ne sont pas toujours aussi morbides, il serait angélique de penser qu’elles ne relèvent pas du combat à mort quand la politique s’en mêle. D’où l’importance pour les piliers de la démocratie, notamment la presse, d’être particulièrement attentifs et explicatifs. Certains le sont, peut-être même de plus en plus, mais d’autres non. Espérons que ce ne soit que partie remise.

* Des véhicules ont subi un sort comparable sur le périphérique lors de leur « approche » avec notamment l’un d’entre eux qui a vu son toit être défoncé par une benne à ordure jetée d’un pont.

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